mardi, septembre 23, 2008

Entre les murs : ma petite brique...

Je suis allé voir mercredi 10 au soir, en avant-première (nous avions reçu une invitation au CRAP-Cahiers Pédagogiques), le film de Laurent Cantet à partir du livre de François BégaudeauEntre les murs”. La séance se déroulait au MK2 Gambetta, en face de la mairie du XXème arrondissement et à quelques centaines de mètres du collège François Dolto où a été tourné le film.

La salle était composée d’un curieux mélange : un tiers de parents, élèves et profs du quartier, un tiers de “professionnels de la profession” et un tiers de “politiques” de tous bords. Je passerai sur tout ce qui a précédé la projection elle-même pour me concentrer sur le film.
Après avoir lu le livre, lu les interventions de Bégaudeau dans la presse, j’avais un a priori très favorable sur le film. J'aurais voulu aimer le film sans restriction. Peut-être trop ? Pour dire les choses de manière très directe : la vision du film m’a mis un peu mal à l’aise.

Je tiens à dire cependant avant tout que le film a d’indéniables qualités cinématographiques. Les acteurs sont tous remarquables et très bien dirigés comme Laurent Cantet sait le faire (ce fut le cas dans Ressources Humaines). Cela donne d’ailleurs un effet de réel qui pourrait laisser penser à certains qu’il s’agit d’un reportage ou d’un documentaire (alors que “dans la vraie vie”, Souleymane  ne s'appelle pas ainsi et serait plutôt un garçon timide !). J'ai beaucoup apprécié aussi la manière dont les jeunes étaient filmés et la qualité des images. Incontestablement, le film est réussi sur le plan strictement cinématographique.

Pour dire les choses autrement, c'est un très bon film sur le langage (après “L'esquive”). C'est pour moi le thème central du film : celui des élèves entre eux, celui de l'enseignant, celui des parents, les chocs culturels que cela entraîne, les incompréhensions et la violence qui en résulte.

Mais il ne faut pas aller le voir avec ses lunettes d'enseignant. Pour ma part, je n’ai pas réussi à en sortir, c'est ma faiblesse. Je n’ai cessé tout au long du film de me dire “mais pourquoi n’intervient-il pas pour l’empêcher de jouer avec son portable ?”, “Pourquoi laisse t-il passer cette phrase ? ”,“Pourquoi répond-t-il cela ?”  “Pourquoi les enseignants et le principal n’interviennent-ils pas devant l’attitude des deux filles durant le conseil de classe ?”. Bref, je réagissais comme je réagirais avec mes propres élèves qui, même s’ils sont un peu plus grands, ressemblent quelquefois à ceux du collège Françoise Dolto.

Après la projection, il y avait un cocktail (moi dès qu'il y a un coup à boire et un truc à manger gratuit, j'y vais...!). J'ai discuté avec plusieurs personnes et j'ai souvent entendu dire "M.Bégaudeau fait un très bon boulot de prof dans ce film".
Non ! D'abord le personnage s'appelle ”Marin“ et , même s’il essaye de “garder le cap”, il louvoie aussi et navigue beaucoup entre l'affectif et une pédagogie frontale avec une forte dimension narcissique.
Ensuite, et c'est ce que j'avais beaucoup aimé dans le livre, l'histoire le montre surtout en train d'hésiter et de faire des erreurs. Une de ses erreurs est en particulier de ne pas bien tracer de limites dans le langage qu'il utilise et qui malheureusement devient celui des élèves. Le cours dérive bien trop souvent dans une simple conversation où l'on perd de vue les apprentissages. Il n’est pas “exemplaire”, loin de là. C’est d’ailleurs ce que rappelle Laurent Cantet dans une interview accordée à l’AEF. Ce qui est intéressant, c'est donc que, même s'il est (trop?) au centre, François Marin n'est pas un “héros” mais une personne pleine de contradictions, de doutes, de faiblesses et même de lâchetés quelquefois...

Allez donc voir ce film pour ce qu'il est (devrait être) c'est-à-dire un film de cinéma. Mais si, comme moi (et malheureusement beaucoup d'autres) vous allez le voir comme un "document" sur l'école et sur la pédagogie, vous serez sûrement bien embêtés.

Oui, ce film est réaliste. Oui, il pose des vraies questions sur le sens de l’école et de ce qu’on y apprend (une des dernières scènes du film est bouleversante à cet égard). Oui, il nous fait comprendre la “violence symbolique” dont peut être porteuse cette école vis-à-vis de ceux qui n’en possèdent pas tous les codes. Oui, il nous montre aussi les limites et les contradictions de ce métier difficile. Mais Non, il n’est pas un “modèle” et encore moins une thèse sur la pédagogie dans les collèges difficiles. Il serait aussi difficile d'y voir un "hommage à tous les enseignants de France"  comme le voudrait Xavier Darcos…

Comme on le sait bien, une œuvre d'art quelle qu'elle soit, une fois produite, échappe à son auteur quelles que soient ses intentions initiales. Ce qui m'interroge donc c'est l'usage qui peut être fait de ce film plus que le film lui même. Ne lui faisons pas dire plus que ce qu’il est. C’est-à-dire une vision singulière, simple et nuancée sans “bons” ni “méchants” d’un moment de la vie d’élèves et d’enseignants entre les murs d’un collège et c’est déjà beaucoup…

Philippe Watrelot



Sur le site des Cahiers Pédagogiques, vous pourrez trouver tout un dossier sur le film. On peut y lire des témoignages d'enseignants du collège Dolto et de nombreuses  contributions , avec des avis très partagés, écrits par des personnes (enseignants, chercheurs,...) qui ont vu le film...

1 commentaire:

Christine a dit…

Je me suis entetee sur Internet ce jour, je cherchais... Je viens de vous lire et je suis ravie d'avoir trouve un texte aussi clair et informatif. Merci. Je trouve important de remettre les choses a leur juste mesure sur un sujet aussi sensible.

 
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