samedi, avril 22, 2017

67 millions de spécialistes de l’école





Je publie sur mon blog, ce texte écrit spécialement pour le Hors-Série numérique n° 46 des Cahiers Pédagogiques intitulé « Antidotes ». Ce dossier gratuit rassemble 25 textes publiés sur le site de la revue pour déconstruire et combattre les mensonges et idées reçues sur l’École. Ceux ci ne sont pas présents que durant les périodes électorales !  
Je vous encourage donc vivement à télécharger et conserver ce numéro où vous retrouverez des textes écrits par : Florence Castincaud - Catherine Chabrun - Grégory Chambat - Sylvain Connac - Jacques Crinon - Bernard Desclaux - Michel Develay - François Dubet - Marie Duru-Bellat - Hervé Hamon- Roger-François Gauthier- Michel Guillou - Claude Lelièvre - Françoise Lorcerie - Philippe Meirieu - Yannick Mevel - Pierre Merle - Liliana Moyano - Patrick Rayou - Yves Reuter - Bruno Robbes - Philippe Watrelot - Jean-Michel Zakhartchouk.

PhW
------------------------------------------------


« Il est plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé » Einstein. 


Tout le monde a déjà fait l’expérience lors d’un repas de famille ou une discussion entre amis. Il suffit d’aborder le thème de l’École pour que tout le monde ait un avis, tiré de sa propre expérience d’élève, d’ancien élève, de parent, de grand parent… Et en général frappé au coin du « bon sens » et s’appuyant sur quelques représentations et prénotions solidement installées et souvent marquées par la nostalgie. Il en est ainsi pour de très nombreux sujets : les méthodes de lecture, le « niveau » (qui baisse évidemment), l’évaluation, le « jargon » pédagogique, etc.

Ces discussions dans un cercle restreint sont-elles compensées par des débats de qualité dans les médias ? La réponse est malheureusement négative. Il est rare que la Presse nous offre cela. Il y a plusieurs raisons. D’abord les journalistes spécialisés y sont rares et on y invite peu d’ « experts ». Et surtout les médias (en particulier audiovisuels) aiment bien les polémiques et les débats binaires. Car la nuance n’est pas spectaculaire ! De plus, la parole y est confisquée par d'anciens bons élèves.


Où sont les « experts » ?
Une expérience (forcément singulière) fait-elle de vous un expert ? Par exemple, le fait d’être allé à l’hôpital fait-il de vous un expert des questions de santé ? Évidemment non. Il vous autorise à avoir un avis sur le service que vous avez reçu et à vouloir être mieux informé des enjeux de ce domaine, mais cela s’arrête là. L’avis des usagers de l’École est évidemment important et il mérite d’être entendu, L’École étant l’affaire de tous. Mais, il importe d’essayer à chaque fois de distinguer l’opinion, l’avis et l’expérience de chacun des faits établis et d’une démarche de vérité scientifique.

Cette réflexion sur l’expertise s’applique aussi aux enseignants eux-mêmes. Le fait d’être un professionnel fait-il de vous un « expert » de l’École ? Dans le débat récent et très vif sur la réforme du Collège, on m’a souvent fait un procès en légitimité parce que j’enseignais en lycée et que je n’avais donc « pas le droit de parler de ce que je ne connaissais pas ». On déniait ainsi l’idée même de la représentation et des corps intermédiaires puisque je n’étais pas vu comme le représentant d’un mouvement pédagogique qui avait collectivement réfléchi sur ce sujet (et qui compte de nombreux enseignants de collège) mais comme un individu portant une parole singulière.

Le fait de travailler dans l’Éducation nationale fait-il de vous un expert ? Cela vous donne une vision et une expérience de votre travail qui est utile et nécessaire et qui doit être entendue. Mais, même si cette expérience est partagée par plusieurs, cela n’en fait pas pour autant une vérité absolue. Quelqu’un avec les mêmes conditions de travail peut avoir un avis différent sur tel ou tel dispositif. Renvoyer celui qui ne pense pas pareil que vous à une sorte d’étrangeté et le considérer comme « hors-sol » a été un procédé très utilisé pendant les débats récents sur le Collège. L’expertise suppose aussi un recul et une analyse qui peuvent être nourries par la réflexion collective.


Intellectuels et spécialistes
Ces débats mobilisent aussi les intellectuels qui sont souvent interrogés pour donner leur avis. Le fait d’être un intellectuel reconnu (et médiatique) fait-il de vous un expert de l’École ?

On se souvient du tollé qu’avait suscité la ministre Najat Vallaud-Belkacem lorsqu’elle avait qualifié en avril 2015, de « pseudo-intellectuels » ceux qui s’exprimaient sur les médias à propos de la réforme du collège. C’était évidemment une erreur. Il s’agissait bien incontestablement d’intellectuels. Elle aurait plutôt dû parler de « pseudo-experts », car le fait d’être un « intellectuel » ou un éditorialiste n’autorise pas pour autant à parler sur tout. L’expertise dans un domaine n’est pas transférable à tous les sujets. Pour eux, il y a une responsabilité plus grande : on devrait être fondé à émettre une opinion si et seulement si on a pris la peine de se renseigner avant de donner son avis...
Si l’on peut avoir de l’indulgence pour ceux qui s’expriment sans connaitre parce qu’ils subissent le poids des préjugés et des prénotions, on en a moins pour l'ignorance quand elle est le fait des savants.

Les sociologues, les philosophes, les historiens, les économistes, les psychologues spécialisés dans l’éducation existent mais ils sont peu sollicités et leur parole est rarement entendue. Cela tient à plusieurs raisons.

Il y a d’abord le fait que ce que dit l’analyse scientifique est bien souvent contre-intuitive et va à l’encontre de ce que dit l’expérience immédiate. Ce n’est pas propre aux sciences sociales et humaines. Si on s’en tient à sa propre perception et pas à la science on peut penser que la terre est plate…

De fait, il y a aussi une sorte de méfiance à l’égard des sciences de l’éducation que certains n’hésitent pas à qualifier de pseudo-science voire d’imposture. Ce qui est un moyen de faire retomber le débat dans le sens commun en déniant l’idée même qu’il puisse y avoir des experts.
Ensuite, et cela n’est pas contradictoire, parce que la « neutralité axiologique » peut être souvent contestée. En d’autres termes, Et il y a souvent un soupçon de parti-pris qui amène à disqualifier l’analyse, jugée alors comme une opinion.  

Enfin et surtout ces spécialistes de l’École, souvent effrayés à juste titre par la teneur du débat et sa violence, hésitent à s’y confronter et préfèrent s’abstenir. C’est ainsi que seules quelques rares personnalités prennent les coups et concentrent les attaques. On pense évidemment à Philippe Meirieu qui a littéralement « incarné » la pédagogie dans les médias pendant tant d’années.


Oppositions binaires et représentations
Connaissances/compétences, didactiques/pédagogie, enseignement/éducation, bienveillance/exigence, motivation/effort, laxisme/rigueur, savoir/élève… Le débat sur l’éducation est plein de ces fausses oppositions que j’avais déjà essayé de recenser.  Avec évidemment en tête de liste Républicains/Pédagogues. Le débat sur l’École mérite mieux que ces oppositions binaires et stériles. Elles pourrissent le débat sur l’éducation. Il est vrai que la nuance et la complexité ne font pas bon ménage avec les débats simplistes qu’affectionnent les médias. Il nous faut essayer de comprendre comment elles se construisent et s’alimentent.

La nostalgie d’une école mythifiée est un puissant ressort de cette construction. « C’était mieux avant », tout le monde l’a déjà plus ou moins dit. D’autant qu’avec le tri opéré dans les souvenirs, on a tendance à idéaliser ou ne retenir que les aspects positifs de la période qui précède. Le souvenir qu’on a de l’École d’autrefois est amplifié par l’imagerie produite par les films, les romans et les médias. La gloire de mon père de Marcel Pagnol, le film Être et avoir, toutes les images sur les « hussards noirs de la République », ont contribué à forger le mythe de cette École passée qui semblait imperméable à toutes critiques et constituer un des lieux sacrés de la République.

On en oublie que l’École de la troisième République a été fondée sur le principe méritocratique et sur la volonté de renouvellement des élites. Et la sélection est inscrite dans l’ADN même de cette école et donc par ricochet dans l’esprit même de nos concitoyens. D’où l’attachement aux notes ou bien encore toutes les lamentations sur « le niveau qui baisse », la « baisse des exigences » et le bac qui est « donné ».


Nostalgie, déclinisme et réaction
Ces représentations vont bien au delà de la simple nostalgie. Elles sont trop souvent au service d’une pensée décliniste et d’un discours réactionnaire. Sans chercher très loin, il suffit de relire les interventions de Nicolas Sarkozy, qui fustigait l’ « esprit de 68 » et qui, en meeting à Lille, le 8 juin 2016, estaimait que les militants du « parti pédagogique » se sont « échinés à détruire méthodiquement le respect de l’autorité, l’apprentissage de la langue, la transmission de notre histoire nationale, de nos mœurs, de nos valeurs ». La figure du « pédagogiste » (forcément délirant voire « assassin ») est un épouvantail facile dans certains discours conservateurs. C’est ce que ne manque pas de faire un  des candidats à chacun de ses meetings en parlant des « pédagogistes prétentieux»
En fait, le discours sur l’École est, de plus en plus explicitement, l’expression d’une pensée réactionnaire. La mise en avant du « mérite » et la dénonciation de l’ « égalitarisme », la promotion de l’apprentissage pour ceux qui ne sont « pas doués pour l’école », sont autant d’éléments de langage qui relèvent de ce discours conservateur et de réaction.

De plus, en désignant un bouc émissaire, on évacue la complexité des situations. Le procédé rhétorique qui consiste à se fabriquer son propre ennemi (« stratégie del’homme de paille ») en la personne du pédagogiste s’accompagne aussi d’une autre posture. Elle consiste à dénier aux autres une qualité qu’on s’attribue à soi-même. Tout se passe comme s’il y avait eu une sorte de hold-up sémantique où plusieurs mots (exigence, savoir, excellence, rigueur, et bien d’autres) avaient été confisqués par ceux qui se réclament de la tradition et de la préservation d’une École qui serait en train de disparaitre.

Et c’est ainsi que se construisent ces oppositions qu’on évoquait plus haut. Pourquoi ne serait-onpas à la fois « exigeant » et « bienveillant » ? Pourquoi faudrait-il choisir entre le savoir et l’élève ? Le travail de l’enseignant ne correspond pas à ces oppositions stériles. On ne choisit pas le matin avant de rentrer en classe de privilégier les compétences au détriment des connaissances ou l’élève plutôt que les savoirs.
Pour motiver les élèves il faut aller les chercher là où ils sont en leur proposant des activités qui partent de leur vécu. Et ce n’est pas être moins « exigeant » bien au contraire. De même est-ce prendre les connaissances très au sérieux que de soucier de la durabilité des acquis comme on le fait dans le travail par compétences. C’est être finalement peu exigeant (avec soi-même et avec le système dans lequel on travaille) que d’accepter qu’il produise tant d’échecs. 

Il s’agit donc de raisonner plutôt en « tension » entre deux pôles que de voir les débats de manière binaire. Comme le dit très bien Philippe Meirieu : « Il faudrait enfin qu'on arrive à sortir de cette méthode qui consiste à penser toujours sur le mode de variation en sens inverse, c'est-à-dire que plus je m'intéresse à l'élève, moins je m'intéresse au savoir ou plus je m'intéresse au savoir, moins je m'intéresse à l'élève ... »

Cette pensée binaire est alimentée aussi par les médias. L’opposition la plus connue et la plus classique est celle qui oppose « Pédagogues et Républicains ». Elle est bien pratique pour construire des pseudo-débats en deux colonnes, d’un côté les « Pour » de l’autre côté les « Contre ». Dans un tel cadre, la nuance est difficile à faire entendre.
Cela a particulièrement été sensible dans la séquence sur la réforme du collège. Invité dans les médias à de nombreuses reprises, il a été très difficile pour moi, dans les formats qui étaient proposés, de sortir de cet étiquetage. Il était alors presque impossible de faire entendre un soutien critique ou de discuter les conditions de mise en œuvre alors qu’on attendait de vous une pensée simple et tranchée. Cela a évidemment encore plus été amplifié dans les réseaux sociaux. Comment développer une pensée complexe en 140 caractères ?


Un débat confisqué par les bons élèves
Éditorialistes, journalistes, intellectuels, hommes politiques, ils ont tous un point commun : ce sont d’anciens « bons élèves ». Dans un système fondé sur la méritocratie, c’est d’ailleurs ce qui justifie leur place. Or, ce sont ceux-là qui parlent et qui contribuent à façonner l’opinion et à mettre tel ou tel sujet à l’agenda.  

Lorsqu’on invite un intellectuel à parler de l’École, on lui demande son avis sur un système qui lui a été plutôt favorable. Et souvent le/la journaliste qui lui pose des questions est dans le même cas. L’analyse est alors biaisée. Comment critiquer un système qui vous a fait réussir ? Comment penser l’idée même de « difficulté scolaire » ou d’échec scolaire quand cela n’a jamais été votre cas ?
Cela va même plus loin lorsque ceux qui tiennent un discours de préservation du système peuvent en être des « rescapés ». C’est-à-dire des personnes qui ont pu s’en sortir alors que rien ne les prédestinait à cela au départ. Même si  les statistiques les relativisent, il reste, et c’est tant mieux, des cas d’ascension sociale exemplaires. Le problème, c’est lorsque cela conduit à un discours facile qui nierait tout déterminisme social : « puisque moi, j’ai réussi malgré tout, pourquoi d’autres n’y arriverait pas ? Quand on veut, on peut… »  Le discours sur le mérite s’en trouve alors renforcé et l’échec scolaire est  présenté comme un phénomène individuel et le résultat de l’absence d’efforts. Si on n’a pas saisi sa chance, on a que ce qu’on « mérite » !
Pour parler d’École ou d’autre chose, ceux qui sont en échec scolaire, ceux qui sont en situation de pauvreté, ont rarement accès aux médias. Ou alors c’est à la rubrique faits divers ou lorsque les banlieues et les quartiers « sensibles » s’échauffent...
Tout le discours très ambigu sur la « baisse de l’exigence » ou sur « les dangers de l’égalitarisme », voire la remise en cause du collège unique, peut donc être aussi lu comme un refus des plus inclus du système (classes favorisées et moyennes, y compris les enseignants) de lutter vraiment contre les inégalités en confisquant le débat sur l’École.

Le phénomène marche aussi pour la « mise à l’agenda », c’est-à-dire le fait de choisir quels seront les thèmes qui seront traités et leur hiérarchie dans l’information. Par exemple, chaque année nous avons droit à une rafale de sujets sur le bac : le plus jeune candidat, le plus vieux, la triche, les sujets, le coût de l’épreuve… Cela commence traditionnellement par l’épreuve de philosophie. En oubliant que celle-ci ne marque pas le début du bac mais seulement celui du bac général qui ne représentent qu’à peine un tiers des bacheliers... Les bacs technologiques et professionnels sont rarement évoqués. On ne traite ce sujet que sous le seul prisme du bac général qui se trouve être celui où vont être sur-représentés les enfants des catégories les plus favorisées.
On s’aperçoit aussi que les véritables journalistes spécialisés dans l’éducation sont rares. Il y en a dans la presse écrite, un peu à la radio et encore moins à la télévision. Cette pénurie n’est pas de circonstance. Les sujets sur l’éducation, alors qu’ils touchent tous les français, y sont souvent jugés secondaires par les rédactions et souvent confiés à des journalistes de bonne volonté mais inexpérimentés. Ce qui, compte tenu des contraintes de production et des représentations évoquées plus haut, conduit bien souvent à une présentation caricaturale ou à la reproduction de discours figés et convenus.
Tout comme il y a des émissions sur la santé, il serait utile qu’il y ait des émissions de vulgarisation sur les enjeux de l’éducation dans les médias. Car l’éducation c’est en effet un sujet qui intéresse tout le monde. Mais plutôt que d’en parler sur le mode de la polémique caricaturale, les médias seraient bien inspirés d’en faire un sujet de connaissance et de culture. 


« L’École mérite mieux que ça ». Cela pourrait être la conclusion de cette réflexion.
On devrait se réjouir que l’École suscite tant de discussions passionnées chez les Français. Car cela prouve au moins que ce sujet ne laisse pas indifférent. Et un militant pédagogique ne peut qu’être sensible à cet intérêt. L’éducation, c’est l’affaire de tous.
Mais, tout comme nous le faisons en classe, pour que la discussion ne se limite pas à un échange un peu vain d’idées toutes faites et d’invectives, il faut produire les conditions d’un débat argumenté. C’est-à-dire déconstruire les prénotions, les préjugés, apporter de la connaissance (et admettre donc qu’il y en ait une !) et repérer les véritables enjeux. C’est la responsabilité de tous : politiques, médias et acteurs de l’École.


Philippe Watrelot


dimanche, avril 09, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 3 au 9 avril 2017


- Campagne- Guyane - Butinages - .


C’est un petit bloc notes cette semaine. L’actualité éducative semble s’être assoupie avec le début des congés de printemps. Il y a malgré tout les élections pour animer un peu cette chronique même si la place de l’éducation dans la campagne est faible. On évoquera aussi la situation en Guyane où une partie des revendications porte sur ce sujet. Et on terminera par quelques liens où la politique est aussi présente.


Campagne
La campagne pour les élections présidentielles constitue encore l’essentiel de ce bloc-notes.
Les candidats, eux mêmes, se sont peu exprimés sur ce sujet durant le “grand débat” et dans leurs diverses interventions. A part une séquence durant l’émission politique de France2 où Emmanuel Macron a été interpellé par une professeur d’Histoire-Géographie sur la colonisation. Il s’avère que cette enseignante était un sous-marin filloniste ce qu’elle a pourtant nié sur le plateau.
Ce sont plutôt les analyses des programmes qui abondent. Comme la semaine dernière, je vais commencer par signaler un de mes textes. J’ai en effet produit, moi aussi, une synthèse comparative des programmes des cinq principaux candidats. Elle est lisible sur le site du magazine Alternatives économiques et sur mon blog . Cette synthèse clôt une série de billets de blog qui détaillaient les programmes "éducation" des candidats :
« L'École de Marine Le Pen : une École injuste et inefficace »
« En Marche et l’École : un pas en avant, un pas en arrière…»
« Hamon et l’éducation : l'héritier embarrassé »
« Mélenchon et l’éducation : le gaucho-conservatisme »
« Fillon et l’éducation : libéral et rétrograde »
Fin de l’auto-promotion !



Deux émissions ont pu confronter les analyses avec la présence de représentants des candidats. C’est le cas de 7 milliards de voisins sur RFI . L’émission « Grand Rendez-Vous Europe 1- « Les Echos » - « CNews » dimanche 2 avril avait elle aussi mis ce thème au centre du débat.
On trouve aussi plusieurs articles qui mettent l’accent sur un thème particulier.
L’Express revient sur l’uniforme à l’École, “une mesure entre "nostalgie" et "respect de l'autorité" ”. 20minutes.fr développe à peu près le même sujet en répondant à la question “Comment les candidats veulent renforcer l’autorité à l’écoleMarie-Christine Corbier dans Les Échos fait aussi un comparatif mais en s’intéressant particulièrement aux “fondamentaux”. La priorité au « lire, écrire, compter » est une vitrine commune qui cache de vraies divergences entre les candidats à l'Elysée.
Le Figaro s’intéresse aux revendications des fédérations de parents d’élèves dans la campagne présidentielle. La FCPE regrette «l'absence de réflexion transpartisane» en France. «Tout est remis en cause à chaque alternance», estime Hervé-Jean Le Niger, vice-président, qui parle d'«instrumentalisation de l'école». Valérie Marty, la présidente de la PEEP souhaite quant à elle une plus grande ouverture de l’école et une plus grande collaboration avec les parents.
Parce qu’il n’y a pas que cinq candidats mais onze, je signale de nouveau la bonne synthèse du journal des femmes qui présente les programmes éducation de tous les candidats.

Guyane
La semaine a été aussi marquée par la poursuite du mouvement social en Guyane. La situation de ce département d’outre mer est marquée par plusieurs problèmes structurels et un retard dans de nombreux domaines. Samedi 1er avril, la ministre des Outre-Mer, Ericka Bareigts, et le ministre de l’Intérieur, Matthias Fekl, avaient annoncé un plan de 1,085 milliard d’euros d’engagements de l’État en Guyane. Une somme insuffisante pour régler les problèmes de santé et d’éducation selon les manifestants qui exigent 2,5 milliards d’euros tout de suite. On retrouve une analyse de la situation et les principales revendications dans une vidéo d’un porte-parole des manifestants.
Pour l’éducation, les guyanais mobilisés réclament la construction de 10 collèges, 500 classes de primaire et 5 lycées. Selon Jean-Michel Blanquer, qui a été recteur de Guyane entre 2004 et 2006, les problèmes d’éducation dans le département se résument à « ce que vivaient les instituteurs du XXe siècle » : « des lieux reculés où le français n’était pas la langue des enfants et où certaines familles plaçaient tous leurs espoirs dans l’école, tandis que d’autres n’en voyaient pas l’intérêt. Mais le climat et la latitude étaient différents », explique-t-il dans Le Figaro
Dans un entretien à France Guyane , la ministre de l’éducation évoque les constructions scolaires, mais aussi le renforcement du rectorat et l’extension du dispositif "Plus de maîtres que de classes". Mais il n’est pas sûr que cela suffise. Les syndicats enseignants réclament, outre les constructions évoquées plus haut, la restauration scolaire et le transport gratuits pour tous les élèves, l’enseignement systématique des langues maternelles, le doublement immédiat du nombre de postes d’Intervenants Langue Maternelle (ILM), le rattrapage du retard en personnels pour encadrer les élèves (3 500 adultes de plus pour atteindre la moyenne nationale), des mesures visant à rendre le département attractif comme un concours exceptionnel (à l’instar de celui de l’académie de Créteil).

Butinages
Pour finir ce petit bloc-notes de vacances, je signale quelques lectures ou émissions de radio que j’ai trouvées intéressantes.

On reste dans le domaine des élections avec l’émission FranceInfo Junior . En partenariat avec Unicef France, la radio a posé la question "Et vous, si vous étiez président, que feriez-vous ?" à plusieurs enfants et ados. Les élèves ont de nombreuses idées pour rendre l'école meilleure : accueil des élèves handicapés, jeunes en difficulté et en décrochage scolaire, horaires de cours... Pour rebondir, Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l'Éducation nationale et auteur du rapport "Grande pauvreté et réussite scolaire" leur répond et remet en perspective leurs propositions de manière très pertinente. A écouter.

On peut signaler aussi l’interview dans un style très direct de Nathalie Mons pour la revue Acteurs Publics . La présidente du Cnesco revient sur les missions de ce conseil national d'évaluation du système scolaire. Elle les définit ainsi : “Nous sommes un lanceur d’alerte dans le sens où nous mettons à la disposition du grand public des résultats d’évaluation de l’école française, sans polémique, mais sans tabou non plus, sur des sujets sensibles : les inégalités sociales et migratoires, la mixité, les forts problèmes d’insertion des jeunes dans l’enseignement professionnel. En France, nous souffrons d’une très faible reddition des comptes de la part du personnel politique liée au fait qu’historiquement, l’évaluation se pratique en interne aux ministères sans procédure démocratique de publicisation des rapports d’évaluation, à l’exception notable de la Cour des comptes. Parce que le personnel politique est peu jugé sur les résultats objectifs de son action, les politiques publiques sont très rarement fondées sur les résultats d’évaluations préalables ou plus largement de la recherche. ”. Elle revient aussi sur les critiques qui lui ont été portées ainsi que toutes les petites attaques insidieuses qui montrent que l'indépendance n'est pas toujours bien vécue par l'administration et le politique...

On peut conseiller aussi une autre lecture qui nous ramène elle aussi aux élections. Il s’agit de trois tribunes rassemblées dans L’Humanité de Frédérique Rolet, secrétaire générale du Snes-FSU, Liliana Moyano, présidente de la Fédération des conseils de parents d’élèves des écoles publiques (FCPE) et Marine Roussillon, responsable de la commission école du PCF. L’une comme l’autre évoquent les enjeux de l’école. Je retiens pour conclure l’interpellation de Liliana Moyano : “En regardant mes enfants récemment, je me suis surprise à me dire que l’école leur avait appris le passé simple, mais rien sur le futur compliqué. Face à un monde incertain, changeant, le rôle de l’école ne cesse d’être réaffirmé, encensé comme barrière à toutes les difficultés sociales et sociétales. Face à ces enjeux, les projets pour l’école que j’ai pu lire jusqu’ici me paraissent maigres et sans vision. Entre une école qui sent la naphtaline, le tout-libéral ou des propositions séduisantes mais sans vision de long terme, nos candidats peinent à être à la hauteur des défis de demain. Nous avons hérité d’une formidable ingénierie, d’une magnifique machine, peuplée d’hommes et de femmes qui ne demandent qu’une chose, qu’on leur assigne et qu’on leur reconnaisse leur rôle social : celui de former les citoyens de demain. […] Il est intolérable de voir aujourd’hui que l’école reproduit non seulement les inégalités sociales et territoriales, mais qu’elle les aggrave et les transforme en inégalités scolaires.

Il n’y aura pas de bloc-notes le week-end prochain. Pour cette deuxième semaine de la zone C, je serai absent car je vais tester quelque chose dont on m’a beaucoup parlé : les vacances !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

jeudi, avril 06, 2017

L’éducation dans la présidentielle : des clivages brouillés


Quelle est la place de l’éducation dans la campagne présidentielle ? Le paradoxe est que si tous les candidats déclarent la main sur le cœur que c’est un sujet essentiel, il est relativement peu traité dans les débats, bien moins qu’en 2012. Il faut dépasser les discours, les formules creuses sur les “fondamentaux” ou l’autorité pour aller plus dans le détail des dispositifs et trouver des différences. 
Il y a des clivages qui sont assez traditionnels et où on retrouve l’opposition droite/gauche. C’est le cas des créations de postes. Mais d’autres clivages sont plus complexes et ambigus. Les positions à l’égard des réformes menées durant cinq ans résistent à une grille d’analyse Droite/Gauche tout comme la question de l’autonomie. 
Ce débat sur l’éducation sera t-il déterminant dans la campagne ? On peut en douter et se demander s’il existe vraiment un vote enseignant. 


Paroles, paroles...
Chaque programme présidentiel comporte son volet éducation. On y trouve pas  mal de truismes et d’idées dignes d’un discours de Miss France. Tout le monde veut « une école qui garantisse la réussite de tous et l’excellence de chacun » ou « une école de l’égalité et de l’émancipation » ou de « l’excellence pour tous »… 
Qui va dire qu’il ne veut que la réussite de quelques uns ? ou se déclarer pour le maintien des inégalités ? C’est d’ailleurs une des difficultés du débat sur l’éducation que ce soit au niveau politique ou même dans les salles des profs. Si on se limite aux discours et si on ne va pas voir dans le détail des dispositifs et des pratiques, il est très compliqué d’avancer dans le débat. 
D’autant plus que beaucoup de mots sont piégés. Chacun y met sa propre définition et beaucoup d’implicite. Il en va ainsi de notions telles que : « mérite », « excellence », « autorité », « réussite », « autonomie », et la liste est loin d’être close. Le débat sur l’éducation est également plein de fausses oppositions binaires : enseignement/éducation, exigence/bienveillance, effort/plaisir, pédagogues/républicains.  Elles pourrissent le débat sur l’éducation. Il est vrai que la nuance et la complexité ne font pas bon ménage avec les débats simplistes qu’affectionnent les médias et les hommes politiques. 

Fondamentaux
Les “fondamentaux” font aussi partie de ces mantras que répètent tous les candidats. 
Ils en font tous une priorité. Mais tous n'y mettent pas la même chose et n’y consacrent pas le même temps. Lire, écrire, compter, calculer... la liste semble simple mais certains y rajoutent la connaissance des grandes dates et personnages de l’Histoire (Fillon, Le Pen, Dupont-Aignan…), la poésie (Cheminade), la musique (Macron ?). En ce qui concerne le temps, Marine Le Pen veut que  « 50 % du temps d'enseignement (soit) consacré à l'apprentissage du français ». François Fillon veut réserver aux « fondamentaux »  « les trois quarts du temps de l'enseignement élémentaire ». Benoît Hamon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon ne fixent pas d'objectif chiffré mais insistent, eux aussi, beaucoup sur ces fameux « fondamentaux ». Et tous se gardent bien de dire ce qu’on devrait supprimer.
Cette question des “fondamentaux” est une mauvaise réponse à une question bien mal posée. D’abord parce qu’elle repose sur des chiffres exagérés. Ainsi, ce n’est pas comme le disent certains candidats un élève sur deux en éducation prioritaire qui ne maîtriserait pas les “fondamentaux” mais selon le ministère de l'Education nationale, à l'entrée en sixième, la « non maîtrise » en français concerne 28 % des élèves scolarisés en REP et 40 % des élèves en REP+.  Il faut rappeler ensuite que la France est déjà le pays qui consacre le plus de temps en primaire à la lecture, l'expression écrite et la littérature, soit 37 % du temps d'instruction obligatoire contre 22 % en moyenne dans les pays membres de l'OCDE. Si on y ajoute le calcul, ces enseignements représentent 57% du temps en primaire. Des données qui indiquent qu'en matière d'apprentissages des fondamentaux, il ne s'agit pas d'en faire plus, mais de  faire mieux et autrement. Renforcer l’apprentissage de la lecture et du calcul, ça peut se faire dans beaucoup d’occasions et pas seulement dans la mémorisation et la répétition des règles d’orthographe et de grammaire. 
L’invocation des “fondamentaux” comme une sorte de mantra est un bel exemple de ces  idées qui apparaissent de bon sens mais qui ne résistent pas aux chiffres et ne résistent pas au concret dans la vraie vie de l’éducation...

Autorité et uniforme
La « restauration de l’autorité” est un autre mantra des politiques destiné à complaire à la fois aux parents et aux enseignants. On verse dans la nostalgie d’une école passée et largement mythifiée. Cela plaît aux parents qui oublient qu’eux mêmes ne cessent de négocier avec leurs enfants et sont bien en peine (et faut-il vraiment s’en plaindre ?) d’imposer quoi que ce soit sans discussion.  Cela plaît aussi aux enseignants qui ressentent vivement un sentiment de déclassement et confondent autorité et prestige social.  
On a une version soft de ce discours de restauration de l’autorité avec la proposition d’Emmanuel Macron d’interdiction du portable. Un signal "rétro" qui ne coûte pas cher : interdisons aux élèves une pratique que les adultes, dès lors qu'ils ont le choix, ne s'interdisent guère.  Et en oubliant au passage que cette interdiction existe déjà.
Ce discours là se retrouve aussi à droite et à l’extrême droite avec l’instauration d’un uniforme. C’est une proposition relativement récente.  En 2003, le ministre délégué à l’Enseignement scolaire, Xavier Darcos, l’évoquait en plein débat sur les signes religieux à l’école. En janvier 2015, après les attentats des députés  déposaient une proposition de loi visant à instaurer le port de l’uniforme à l’école. Cette disposition se retrouve aujourd’hui dans le programme de Marine Le Pen et de François Fillon. Là aussi, les mythes abusent. Il faut rappeler qu’en France, l’uniforme n’a jamais vraiment existé. On a recouru à la blouse pour ne pas tâcher les vêtements jusqu’à ce que, vers 1965 (et pas 68), le stylo à bille détrône la plume et rende inutile le port de la blouse. Quant à jouer sur le sentiment d’appartenance, il y a bien d’autres moyens que l’uniforme pour y parvenir. Et il suffit d’observer n’importe quel établissement où il est obligatoire, pour constater que cela ne réduit pas les possibilités de distinction sociale. 


Priorité au primaire
Le seul domaine qui semble vraiment faire consensus entre tous les candidats, c’est la priorité au primaire qui était déjà affirmée dans la loi de refondation du quinquennat Hollande. Tous insistent sur le constat que c’est très tôt que se cristallisent les inégalités et qu’il faut donc les combattre en mettant le paquet sur le primaire. Rappelons que notre pays est un de ceux où le coût d’un élève du primaire est le plus bas par  rapport aux élèves du secondaire. Un élève de primaire “coûte” 6190 euros par an (en 2015) alors qu’un lycéen représente un effort de 11040 euros, un étudiant 10390 euros et un élève de classe prépa 15100 euros ! 
Certains candidats vont même plus loin que cette position de principe et proposent des seuils pour la réduction des effectifs en primaire. Jean-Luc Mélenchon propose de « renforcer le dispositif “plus de maîtres que de classes”, prioritairement en CP et CE1, en y affectant 5 000 enseignants durant le quinquennat». Le projet de Benoît Hamon prévoit le recrutement de 40.000 enseignants supplémentaires dont 20.000 dans le primaire « pour qu’il n’y ait pas plus de 25 élèves par classe en CP, CE1, CE2 et pas plus de 20 élèves dans les REP, et REP +, les outre-mers et les territoires ruraux». Mais Emmanuel Macron fait encore plus fort puisqu’il propose de diviser par deux le nombre d’élèves dans les classes de CP et CE1. 
Une question très pratique se pose :  si l’on veut réduire le nombre d’élèves par classe, où va t-on les mettre ? Faut-il construire de nouvelles classes dans les communes concernées ? De fait, on voit bien que cette promesse peut difficilement être tenue. Et plutôt qu’ouvrir des classes, il serait plus pertinent de mettre deux enseignants par classe comme le prévoit le dispositif « plus de maitres que de classes ». Par ailleurs, pour ces trois candidats (Macron, Mélenchon, Hamon), le fait d'annoncer des seuils précis risque de leur compliquer la tâche s'ils sont élus. Que faire si, au lieu des 12 ou 20 élèves par classe promis, il y en a 13 ou 22 ? 
Encore une fois, on voit qu’une promesse aussi généreuse et justifiée soit-elle ne résiste pas au concret de l’organisation au plus près de la réalité des classes. 


Postes ou salaires ? 
La question des postes est un autre sujet de divergence entre les candidats. Celui là est facile puisqu’il recoupe le clivage droite/gauche. À droite, ceux qui prônent de ne pas augmenter le nombre d'enseignants (Fillon, Le Pen) et qui veulent réduire le nombre de fonctionnaires. À gauche, ceux qui lancent des chiffres plus importants les uns que les autres : 9 000 (Macron), 40 000 (Hamon), et même 60 000 (Mélenchon) ! 
Il y a donc ceux qui veulent davantage d'enseignants. C'est donc le cas de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon, avec respectivement 60.000 et 40.000 postes. Dans le programme de Jean-Luc Mélenchon, on considère même que les créations de 60.000 postes durant le quinquennat Hollande n’ont pas eu lieu ou en tout cas n’ont pas eu d’effets. A noter que le programme de la France insoumise prévoit aussi de recruter en plus des 60.000 enseignants supplémentaires, 8.000 CPE et 6.000 personnels médicaux et sociaux. Emmanuel Macron annonce 4.000 à 5.000 créations de postes. 
En revanche, Marine Le Pen ne parle pas de création de postes dans l’éducation nationale. Et François Fillon ne dit pas où il supprimera des postes pour réduire les effectifs de la fonction publique (Il prévoit — 500.000 emplois de fonctionnaires donc forcément des enseignants) . 
Il y a aussi ceux qui veulent mieux les rémunérer mais c’est quelquefois en voulant les faire travailler plus. Et là aussi on voit un clivage droite/gauche. Marine Le Pen n’en parle pas mais François Fillon déclare qu’il revalorisera « les traitements des enseignants en tenant compte de leur mérite et en leur demandant d’être plus présents dans l’établissement. ». En revanche pas de contreparties chez Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Le candidat socialiste annonce le doublement de l'ISOE (indemnité destinée au secondaire) et de l'ISAE (pour le primaire), soit environ 800 millions versés aux enseignants. J-L Mélenchon propose de : « revaloriser le traitement de 7 % pour rattraper le gel du point d’indice gelé entre 2010 et 2016 » et de confier ensuite aux négociations aves les organisations syndicales la poursuite de la revalorisation. 
Il est vrai que les comparaisons internationales montrent bien le retard français sur la rémunération des professeurs. Mais on oublie en général de signaler que les enseignants des autres pays ont un temps de travail et des missions qui sont bien plus importants que les enseignants français. Cela ne fait pas partie du débat. 
On ne va pas ici entamer un débat de politique économique mais la question ne manquera pas de venir sur le tapis. Elle dépasse le seul cadre de l’éducation nationale et est au cœur du débat sur les contraintes budgétaires. Peut-on à la fois créer des postes et en même temps revaloriser les salaires ? 


Le sort des réformes
François Hollande avait fait de la priorité à l’éducation un axe fort de son quinquennat. Et la loi de refondation votée en 2013, a été le cadre de nombreuses réformes. Celles-ci, que ce soit la réforme des rythmes ou celle du collège et des programmes, ont fait l’objet de critiques chez un certain nombre d’enseignants. Le sort de ces réformes semble donc réglé pour tous les candidats, droite et gauche confondues, à l’exception de Benoit Hamon. Celui-ci, de fait, se positionne en hériter (embarrassé…) même s’il promet qu’il fera "un bilan d’étape pour les ajustements nécessaires" concernant la réforme du collège.
Marine Le Pen, François Fillon promettent l’abrogation pure et simple de la  réforme du collège. Tout comme Jean-Luc Mélenchon qui va même au delà puisqu’il  dénonce « l’idéologie du socle commun » qui « défait » « le lien aux savoirs ». Et au nom de « l’école de l’égalité » le candidat affirme qu’il abrogera « les contre-réformes du lycée et du collège mais aussi le décret Peillon sur les rythmes scolaires ». On rétablit aussi le redoublement conçu comme « un droit à favoriser ». Enfin, le candidat s’engage à la fois « garantir le principe de la liberté pédagogique » et à « mettre fin à l’évaluation par compétences » (et si ma liberté c'était de travailler par compétences, je fais comment ?). Emmanuel Macron ne parle pas d’abrogation de la réforme du collège mais il souhaite rétablir les classes bilangues et européennes et redonner toute leur place aux langues anciennes. Ce qui ressemble à un détricotage de la réforme.
A part Benoît Hamon, aucun candidat à l'élection présidentielle ne défend les nouveaux rythmes. Ce qui est un peu paradoxal dans la mesure où il défend une réforme qu'il a lui-même assouplie lors de son bref passage au ministère. Le candidat socialiste promet d'augmenter de 25 % le fonds d'aide aux communes d'ici à 2022. Contrairement à Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, qui réclament ouvertement l'abrogation de la réforme des rythmes, François Fillon et Emmanuel Macron plaident pour le libre choix des communes. 
Enfin, sur les programmes, François Fillon veut très explicitement la suppression du Conseil Supérieur des Programmes et la réécriture des programmes d’histoire et de français « par des académiciens ». Marine Le Pen souhaite elle aussi que l’enseignement de l’Histoire promeuve le “roman national”. Chez Jean-Luc Mélenchon, on réaffirme la volonté de « replacer les disciplines au cœur des apprentissages ». 
On le voit, les positions sur les réformes ne recouvrent pas les clivages droite/gauche. Mélenchon incarne un conservatisme de gauche, destiné à séduire des enseignants qui ont pu se sentir remis en question par les réformes. Seul Benoit Hamon, malgré quelques aménagements semble se situer dans la continuité de l’action menée depuis 2012. 

Une école du tri ou une école pour tous ? 
La proposition 81 des “engagements présidentiels”  de Marine le Pen préconise la « suppression progressive du Collège unique et l’autorisation de l’apprentissage à 14 ans».
Avec François Fillon c’est aussi le retour à l’apprentissage à 15 ans  qui est annoncé.  Pour l’ancien ministre de l’éducation qui a mis en place le socle commun, la France « doit avoir un système éducatif promouvant les valeurs d’excellence et de mérite, à contre-courant de l’égalitarisme voulu par la gauche ». 
C’est là une vraie ligne de fracture qu’on avait déjà vu apparaitre lors de la primaire de la droite. Il y a donc ceux qui remettent en question l’idée même d’un collège unique et promeuvent, de fait, en s’abritant derrière la promotion de l’apprentissage, une école du renoncement et du tri social. Car, même si cette proposition peut séduire une partie de l’opinion publique convaincue de la nécessité d’offrir quelque chose aux enfants qui ne seraient pas “faits pour les études” et la valorisation de l’apprentissage et du travail manuel (l’ « intelligence de la main » de Bruno Lemaire), le problème c’est de savoir qui est orienté vers ces sections. Ce ne sont JAMAIS les enfants des catégories sociales les plus favorisées... Derrière le “goût” pour les études ou le travail manuel, se cachent les inégalités sociales...
Par ailleurs, toutes les enquêtes internationales montrent que la sélection précoce est une impasse (que l’Allemagne a progressivement abandonné). C’est une régression considérable qui nous ramène 40 ans en arrière avant même le collège unique de la réforme Haby et même la scolarité obligatoire à 16 ans votée en 1959
A l’inverse, on trouve des propositions qui visent à augmenter la durée de la scolarité. Plusieurs candidats (Hamon, Mélenchon) veulent avancer à 3 ans l’âge de début de la scolarité obligatoire (c’est déjà une réalité pour plus de 90% des enfants). Benoit Hamon veut même garantir un droit à la scolarisation dès deux ans dans l’éducation prioritaire. A l’autre bout de la scolarité, Jean-Luc Mélenchon propose que l’obligation soit portée jusqu’à dix-huit ans. C’était aussi une proposition de Najat Vallaud Belkacem mais qui ne semble pas avoir été retenue dans le projet de Benoit Hamon.


Gouvernance : quelle autonomie ? 
J’ai souvent écrit que la question de la gouvernance était un angle mort des politiques éducatives. C’est moins vrai avec cette élection. François Fillon, Emmanuel Macron et Benoît Hamon, candidats à l’élection présidentielle, invoquent tous l'autonomie des établissements scolaires, à des degrés divers, pour remédier aux maux de l'école. Mais le mot autonomie est ambigu. 
S’agit-il de l’autonomie des équipes ou de l’autonomie du chef d’établissement manager ? S'il s'agit de donner aux acteurs de terrain les moyens de s'organiser comme ils l'entendent pour atteindre des objectifs nationaux, cela peut être positif, s'il s'agit de mettre en compétition des établissements pilotés par des chefs d’établissements managers pour faire du ranking grâce à des tests standardisés, c’est une autre affaire...
Pour François Fillon, la messe est dite. Il veut qu’il y ait moins de circulaires et souhaite faire des économies dans l’administration centrale. Sa conception de l’autonomie est celle d’un pouvoir accru donné à des chefs d’établissements managers qui seraient non seulement doté du pouvoir de recrutement mais aussi de rémunération par des primes au mérite. 
Emmanuel Macron envisage aussi plus d’autonomie pour les chefs d’établissement « et leurs équipes » et évoque même le pouvoir de recruter (en éducation prioritaire). Il souhaite donner plus d’initiative aux établissements et de liberté dans l’élaboration de leur projet pédagogique, en contrepartie d’une responsabilisation accrue et d’une évaluation plus régulière.
A gauche, les positions sont contrastées. Benoit Hamon associerait « les enseignants à la prise de décision par un management plus horizontal, par la création de collectifs de travail, et par la prise en compte de leurs responsabilités au sein des écoles, collèges et lycées.». Chez Jean-Luc Mélenchon, on manifeste plutôt une méfiance à l’égard de tout ce qui pourrait être une remise en cause du “cadre républicain” et les dispositifs qui « balkanisent» l’école. On affirme vouloir « reconnaitre l’expertise enseignante » mais surtout en renforçant la liberté pédagogique de chaque enseignant. Paradoxalement, on dit refuser « toute immixtion hiérarchique » (sur l’évaluation) et en même temps vouloir renforcer les corps d’inspection. 
Cette question de la gouvernance reste une question hautement inflammable. Derrière l’autonomie, beaucoup y voient la remise en cause de l’égalité républicaine. Plusieurs syndicats enseignants dénoncent tout ce qui pourrait accroître le pouvoir du chef d’établissement comme un "caporalisation" insupportable et une dérive managériale. 
Dans le même temps on voit bien aussi que le système éducatif est exagérément bureaucratique et qu’il gagnerait à être plus efficace. C’est un chantier difficile car il faut naviguer entre deux écueils, celui du conservatisme sclérosant et celui d’un libéralisme destructeur.


La place du privé
La question de l’enseignement privé est abordée sous plusieurs angles. A gauche, c’est celui de la mixité sociale qui conduit Benoit Hamon à vouloir intégrer le privé dans la carte scolaire. Pour Jean-Luc Mélenchon, il s’agit de « mettre en œuvre le principe “fonds publics à l’école publique” ». Emmanuel Macron ne semble pas aborder ce thème, tout comme Marine Le Pen. 
Celui qui va le plus loin c’est François Fillon. Il veut favoriser le développement des établissements scolaires privés, en déplafonnant les fonds qui leurs sont alloués par l'État. On apprend enfin plus récemment qu’il compte aussi soutenir financièrement les écoles hors contrat (dans les zones sensibles) en utilisant une partie des 65 millions d'euros attribués aux associations d'éducation populaire.  Dans un discours récent (Besançon, le 9 mars), il évoque sa visite à une école du réseau Espérance Banlieues (privé hors-contrat) qu’il présente comme un modèle. « Dans les zones de revitalisation rurale et les zones urbaines sensibles, l’Etat soutiendra la création d’établissements publics ou privés indépendants et innovants », et il propose aussi de les aider  « L’Etat ne devra plus s’opposer à cette nouvelle offre éducative issue de la société civile ; il devra leur faciliter la tâche et les aider »
Si on se risque à un peu de prospective, on peut penser que cette question qui semble marginale risque de prendre de l’ampleur dans les années à venir.  Il y a un ensemble d’acteurs qui se développent aux marges de l’Éducation Nationale (écoles hors-contrats, entrepreneurs sociaux, services numériques, soutien scolaire privé, etc.). On peut le voir comme un signe de la “marchandisation de l’École” et du développement des “pratiques néo-manageriales”, le programme de Jean-Luc Mélenchon, le rappelle avec force. Mais on sait bien aussi que ces structures prospèrent sur une difficulté du service public à se rénover et à répondre aux enjeux actuels. Il suffit de regarder un peu ailleurs pour constater que notre système éducatif “à la française” avec un service public fort est loin d’être une norme dans le monde. Il faut, certes défendre ce service public mais il serait dangereux de se réfugier dans un refus de le faire évoluer. Sous peine de le voir disparaitre...


Y a t-il un vote enseignant ? 
Ces cinq dernières années, la communauté éducative a accueilli au mieux avec réserve, parfois avec une franche hostilité, des mesures qui, sur le papier, semblaient pourtant être attendues – voire acquises. C’est l’un des enseignements de ce quinquennat : en matière d’éducation, le consensus n’existe pas.  
On peut déplorer le manque de lisibilité des réformes qui n’ont pas toujours été mises en cohérence et mises en œuvre avec une précipitation qui a eu de nombreux effets pervers. Il y a aussi un problème de visibilité pour les enseignants eux mêmes. Question de timing et aussi de masse... La moitié des postes créées concerne des enseignants en formation. Et on ne voit donc pas encore les effets à long terme de ces nouveaux postes. D’autant plus que cela se combine avec la hausse démographique des dernières années. Par ailleurs les créations se sont faites surtout dans le premier degré et peu dans le secondaire. Or, étant donné le nombre d’écoles primaires en France (plus de 52.000 !), les postes créés ont eu peu d’impact sur le quotidien de la majorité des enseignants. Quant à la revalorisation des salaires, engagée et visible dans le primaire, elle arrive tardivement et ne semble pas être perçue par tous les enseignants. 
On le sait, dans le domaine de l’éducation, il est très difficile d’évaluer rapidement les effets des mesures mises en œuvre et il faut aussi laisser le temps aux dispositifs de s’installer. Le temps de l’éducation n’est pas celui du politique... 
Dans ce domaine, on aurait plus besoin de continuité de l’action que de ruptures. C’est mal parti...
Quel sera le vote des enseignants ? On sait qu’une frange, difficile à évaluer, du monde enseignant a développé un ressentiment à l’égard de la politique éducative menée depuis cinq ans. Mais on peut aussi se dire que les enseignants comme les autres électeurs ne se déterminent pas que sur un seul aspect de la politique mais prennent en compte toutes les dimensions d’un programme. Et si, au final, le vote enseignant n’existait pas ?


Philippe Watrelot



Ce billet termine une série consacrée à l'éducation dans la campagne présidentielle 2017 

Il a été précédé de cinq billets de blog consacrés aux programmes des principaux candidats 








Licence Creative Commons


lundi, avril 03, 2017

Fillon et l’éducation : libéral et rétrograde

On croyait avoir tout dit sur le programme des “Républicains” sur l’École après les Primaires. Le programme de François Fillon semblait connu (et lisible sur son site ou annoncé dans une longue interview à SOS éducation) et il était déjà inquiétant. Mais on a l’impression qu’il s’est encore durci.
C’est à Besançon le 9 mars  (voir extrait de la vidéo en bas de ce texte) que le candidat a déroulé un programme encore plus radical fondé sur les suppressions de postes, le tri des élèves, le retour aux « fondamentaux » et même à l’uniforme. On en vient presque à se demander où se situent les différences avec celui de Marine Le Pen… Un programme démagogique et réactionnaire, bien loin de ce qu’il promouvait lorsqu’il était Ministre de l’Éducation Nationale. Il y a longtemps, très longtemps...






Changement de costume.
François Fillon a été Ministre de l’Éducation Nationale en 2004-2005. C’est sous sa responsabilité qu’est votée la deuxième grande loi d’orientation après la loi Jospin de 1989 et avant celle de 2013 dite « Loi de refondation». C’est cette « loi Fillon » qui va instituer le premier “socle commun” organisé en sept compétences. On y trouvait aussi confirmée la logique des cycles qui va à l’encontre des redoublements. Le socle commun se situait dans le prolongement du Collège unique de René Haby (1975) visant à donner à tous la même formation jusqu’à l’âge de seize ans.
Même si les historiens nous montrent que la Loi Fillon est surtout le produit de logiques qui échappaient en partie au Ministre en exercice (Consultation Thélot, recommandations européennes et du Haut Conseil de l’évaluation de l’École…) il n’en reste pas moins que le contraste est saisissant entre ce que mettait en place le ministre de l’éducation et ce que préconise aujourd’hui le candidat Fillon. Ce sont des propositions qui remettent même en cause l’héritage gaulliste.  À ce niveau là de reniement, c’est plus qu’un retournement de veste, c’est un changement de costume…


Les « pédagogistes prétentieux »
« Ces organisations qui bloquent depuis des années les réformes de l’École commettent un crime contre la jeunesse et elles devraient en répondre devant la société française. Ce n’est pas la compétence et le dévouement des enseignants qui est en cause ; c’est la démission de l’État devant les syndicats, c’est la dictature d’une caste de pédagogistes prétentieux, et ce sont des réseaux de pouvoir au sein de l’Éducation nationale qui sont responsables de ce désastre.»
C’est ce que déclare François Fillon lors d’un meeting à Lyon, 22 novembre 2016.
Mais ce ne sont pas uniquement des propos de tribune. On se souvient que François Fillon avait déjà parlé de “pédagogues prétentieux lors de l’ultime débat du premier tour de la primaire de la droite. Et cette phrase se retrouve presque telle quelle dans une longue interview que l’ancien premier ministre a donné au mouvement SOS Éducation. Il n’en est pas encore à parler d’ «assassins de l’École» mais on voit bien qu’il a lu le livre de Carole Barjon et qu’il appuie son discours sur la recherche de boucs émissaires qui seraient la cause de tous les maux de l’École. En cela, il est très proche de Nicolas Sarkozy qui ne cessait de s’attaquer aux méfaits de l’esprit de 68 et à sa « pédagogie folle» mais aussi du discours de Marine Le Pen qui reprend la même antienne.


Retour en arrière
« Abroger », «supprimer», « Réécrire », sont, comme pour d’autres candidats, des verbes qu’on trouve à plusieurs reprises dans le programme éducation. Dans son discours de Besançon, François Fillon confirme sa volonté de supprimer les principales réformes du quinquennat : rythmes scolaires, collège, programmes...
« Abroger la réforme du collège et revoir les programmes en les structurant autour de deux volets pédagogiques : 1. approfondissement des fondamentaux (français et mathématiques, sciences et histoire-géographie) ; 2. éducation physique et sportive et ouverture au monde (langues, éducation civique, numérique, enseignements artistiques, découverte professionnelle). » On annonce aussi le retour des classes bilangues et européennes. On est donc non seulement dans la fin de la réforme du collège (préconisée aussi par Marine Le Pen et  Jean Luc Mélenchon) mais avec les restructuration des programmes on est aussi dans l’abandon du socle commun tel qu’il existe.
« Laisser les collectivités territoriales décider de l’organisation du temps scolaire à l’école primaire. A ce titre, elles pourront revenir sur la réforme des rythmes scolaires et favoriser un temps pour les devoirs après la classe.» Autre phrase lue dans le programme du candidat de la droite et du centre. Mais pas seulement puisqu’on retrouve cette proposition chez Macron, le Pen et Mélenchon.
Quant aux programmes, c’est l’objet principal de la vindicte de F. Fillon. Il semble obsédé par l’enseignement de l’histoire et d’un “récit national” qui revient à de très nombreuses reprises dans ses interventions. Il range en effet dans ce qu’il appelle les “fondamentaux” les « grandes dates et grands personnages de l’histoire de la Nation » et il propose de « réécrire les programmes d’histoire et de français du collège sous l'autorité d'académiciens ». Et plus largement il propose de « supprimer le Conseil supérieur des programmes dont les choix et le langage jargonnant ne contribuent pas au redressement de notre système éducatif »
Plus largement, François Fillon souhaite donc que l’école transmette des savoirs fondamentaux. Il propose pour cela d’avancer la scolarité obligatoire à 5 ans au lieu de 6 pour « une année supplémentaire d’apprentissage à la lecture », « de consacrer les trois quarts du temps de classe à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, du calcul, des grands personnages et des grandes dates de France » et « de mettre fin à l’interdiction des devoirs à l’école élémentaire ».
A la fin de l'école comme à la fin du collège, une évaluation déterminerait le passage dans le niveau supérieur. Le brevet deviendrait un examen d'entrée au lycée. Pour le bac, on retrouve comme chez d’autres candidats (Macron) une volonté de simplification en se limitant à quatre épreuves écrites et le reste en contrôle en cours de formation.


Tri sélectif
On notera aussi la proposition de suppression des allocations de rentrée, allocations familiales et bourses aux familles d'élèves peu assidus - qui seraient renvoyés vers des établissements spécialisés dans la réinsertion scolaire. « Je veux que les élèves qui sont exclus définitivement par le conseil de discipline, soient inscrits dans des établissements adaptés afin qu’ils modifient leur comportement et se remettent sur la voie des apprentissages scolaires fondamentaux ». ”. En gros, ça s’appelle une filière poubelle...
L’apprentissage est également une notion essentielle de son programme car il propose de « mobiliser tout le pays en faveur de l’apprentissage à 15 ans et de redéployer les fonds destinés aux emplois aidés vers les aides aux entreprises pour favoriser l’embauche d’apprentis et pour augmenter leurs rémunérations » et ainsi « multiplier par deux le nombre de jeunes en alternance ».  Comme je l’ai déjà pointé dans d’autres textes, le problème c’est de savoir qui est orienté vers ces sections. Ce ne sont JAMAIS les enfants des catégories sociales les plus favorisées... Derrière le “goût” pour les études ou le travail manuel, se cachent les inégalités sociales...
Pour celui qui fut ministre de l’Éducation nationale entre mars 2004 et mai 2005 sous Jacques Chirac, la France « doit avoir un système éducatif promouvant les valeurs d’excellence et de mérite, à contre-courant de l’égalitarisme voulu par la gauche » comme il l’explique sur son site internet.
En instaurant un tri précoce, on ferme le champ des possibles. Derrière l’alibi du “mérite” on est dans l’acceptation du déterminisme social et une sorte de fatalisme : il y aurait les méritants et les autres... En oubliant que le mérite est une construction sociale et aussi un moyen de justifier les inégalités
On peut donc dire que ce sont les renoncements qui caractérisent ce programme et surtout le renoncement à l’ambition du collège unique avec la mise en place d’un tri sélectif précoce reniant l’héritage même de la loi Haby et du gaullisme.


Le choix du privé
« Si l'enseignement privé donne de bons résultats, nous n'avons aucune raison de vouloir nous en passer, et nous devrions même desserrer les carcans qui en limitent la portée. Depuis un quart de siècle, la part des établissements privés sous contrat est limitée à 20%. Il faut se poser la question de savoir s'il convient de revenir sur cette contrainte, surtout si l'on voit naître de plus en plus, dans toutes les couches sociales, une volonté de libre choix […]. Je soumets cette question à une réflexion qui prendra le temps qu'il faudra » Et plus loin dans le même discours (Besançon, le 9 mars), il évoque sa visite à une école du réseau Espérance Banlieues (privé hors-contrat) qu’il présente comme un modèle. « Dans les zones de revitalisation rurale et les zones urbaines sensibles, l’Etat soutiendra la création d’établissements publics ou privés indépendants et innovants », et il propose aussi de les aider  « L’Etat ne devra plus s’opposer à cette nouvelle offre éducative issue de la société civile ; il devra leur faciliter la tâche et les aider ».
Fillon veut favoriser le développement des établissements scolaires privés, en déplafonnant les fonds qui leurs sont alloués par l'État comme il l’exprimait déjà dans un passage de son livre "Faire", (Albin Michel octobre 2015).  On apprend enfin plus récemment qu’il compte aussi soutenir financièrement les écoles hors contrat (dans les zones sensibles) en utilisant une partie des 65 millions d'euros attribués aux associations d'éducation populaire.
Notons aussi, au passage que l’abaissement de la scolarité obligatoire à cinq ans au vu des règles de financement actuelles, pourrait mécaniquement conduire à verser jusqu'à 2 milliards d'euros en plus à l'enseignement privé.
On sait que François Fillon a pu organiser son rassemblement au Trocadero avec l’aide de Sens Commun, une sorte de “tea party” français. Or, ce mouvement qui a organisé les manifestations contre le mariage pour tous est aussi très proche des promoteurs des écoles hors contrat et de la Fondation pour l’École d’Anne Coffinier. Un prêté pour un rendu : une pratique courante chez celui qui a beaucoup d’amis pas si désintéressés que ça...


Uniformes et autorité
Costumes pour les uns, uniforme pour les autres…
« Moi je veux une école primaire qui transmette les valeurs et les savoirs fondamentaux. Je veux une école du respect et de l’autorité symbolisés par le port de l’uniforme », avait lancé François Fillon à l’université d’été des Républicains à la Baule, le 3 septembre dernier. Depuis la proposition, qui fleure bon la fausse nostalgie d’une école qui n’a jamais existé (il n’y a jamais eu d’uniforme obligatoire en France), est reprise à chaque meeting.
Mais en dehors de ce symbole, qu’y a t-il vraiment ? Pas grand chose... L’affirmation de la “restauration” de l’autorité est une posture qu’on agrémente de quelques affirmations telle que celle ci : « instaurer une évaluation du comportement de l’élève au collège afin de prendre en compte l’assiduité en classe, le respect des règles de l’établissement, le respect des autres et d’abord des professeurs et éducateurs, la politesse, l’attention aux élèves malades ou handicapés, la prise de responsabilité. »
L’autorité passe aussi par la sanction puisque le candidat de la Droite prévoit aussi l'exclusion des élèves qui perturbent la vie des collèges et des lycées, ainsi que des allocations familiales suspendues en cas d'absentéisme.


Autonomie et compétition pour des chefs d’établissements managers.
Un autre élément fort du programme porte sur l’autonomie des établissements. “Je revaloriserai les traitements des enseignants en tenant compte de leur mérite et en leur demandant d’être plus présents dans l’établissement. Je confierai progressivement aux chefs d’établissement du second degré le choix de leurs personnels...  ”, annonce t-il dans un de ses derniers discours.
La conception de l’autonomie qui se dégage des propositions de François Fillon est donc celle d’un pouvoir accru donné à des chefs d’établissements managers qui seraient non seulement doté du pouvoir de recrutement mais aussi de rémunération par des primes au mérite.
Il faut aussi relier cela à sa volonté de vouloir ouvrir le « carcan » de la sectorisation et donc de la carte scolaire. On dit vouloir « protéger la liberté des parents de choisir d’inscrire leurs enfants dans l’enseignement public ou l’enseignement privé ». Tout cela peut être lu comme une mise en concurrence des établissements.


Les enseignants sont des  fonctionnaires (qui créent de la dette)
Dans le programme d’austérité du candidat est prévue la suppression de 500.000 emplois de fonctionnaires et le retour à 39 heures pour la fonction publique. Logiquement, la moitié devrait être trouvée dans l'Education nationale. C'est cohérent avec l'allongement de 24% du temps de travail des enseignants en établissement promise par F Fillon. Il souhaite aussi repousser les examens sur tout le mois de juillet de façon à maintenir les cours sur l'ensemble de juin. Enfin, la polyvalence dans le secondaire (un seul enseignant pour les sciences et un seul pour les lettres et l'histoire géographie en 6ème et en 5ème ) est aussi un moyen de faire des économies.




Lors de la primaire de la Droite en novembre 2016, François Fillon était apparu déjà comme un des candidats les plus conservateurs sur bien des points. Depuis, il a encore durci son discours.
Dans le domaine de l’éducation en particulier, les points de convergence avec le programme de Marine Le Pen sont nombreux. C’est un projet rétrograde et passéiste et qui en vient même à renier des acquis de la Droite ( ! ) On peut y voir aussi une volonté libérale de mise en place d’une logique managériale et une  déconstruction du service public d’éducation  au profit du secteur privé.



Philippe Watrelot


Le discours de Besançon
9 mars 2017
video

Présidentielle 2017 : Les billets consacrés aux programmes éducation des candidats










Licence Creative Commons

 
Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.