jeudi, septembre 21, 2017

Le Medef a raison ! (et complètement tort…)

Le Medef a raison !
Oui, je sais ça peut surprendre, voire provoquer (et c’est fait pour…)

Dans sa communication (de crise) après sa « blague nulle » sur Twitter de l’affiche « si l’école faisait son travail, j’aurais du travail », le syndicat patronal se défend en précisant qu’il ne parle pas des enseignants mais de l’École en tant qu’institution et que les personnels de l’éducation nationale ne doivent pas se sentir attaqués. 

Au risque de choquer, je pense qu’il y a une part de vérité dans cette défense maladroite (et qui aurait pu être entendue si ceux qui expriment cette critique étaient irréprochables)
Symptôme d’une période marquée par un sentiment de déclassement et d’évolution du métier, il y a une très forte susceptibilité des enseignants à l’égard de ce qu’ils considèrent comme des attaques à leur égard et une promptitude à crier au mépris ressenti. Or, à mon sens, et je le dis depuis des années, il ne faudrait pas prendre pour soi une critique du système. On peut faire son métier du mieux qu’on peut dans un système qui dysfonctionne. J’ai souvent pris dans mes interventions la métaphore des musiciens de l’orchestre du Titanic : ils continuaient à jouer du mieux qu’ils pouvaient alors que le bateau était en train de couler...
Soulignons aussi que les réactions très vives des enseignants sont à la mesure de leur engagement réel et profond dans le service public d’éducation et auprès de leurs élèves.
Mais ce sentiment d’agression peut aller très loin puisqu’il conduit aussi à nier les résultats des enquêtes internationales ou nationales qui montrent les faiblesses du système éducatif français. On voit aussi les « réformes » comme agressions où les dirigeants diraient implicitement à chaque enseignant « ce que tu as fait jusque à maintenant est à mettre à la réforme ». Le mot d’«innovation» est devenu lui aussi un repoussoir.

Certes, il ne s’agit pas de dresser un tableau trop noir du système éducatif. Il faut avoir une analyse nuancée. L’École a contribué grandement à l’élévation du niveau de qualification et elle est un des services publics qui continue à maintenir le lien social et contribuer à l’intégration y compris dans des territoires marqués par la crise et les licenciements (des entreprises du Medef et autres). Mais on peut malgré tout se demander si la massification est une réelle démocratisation et si l’intégration est toujours aussi efficace. Bien sûr, l’institution École (c’est pour ça que j’y mets toujours un E majuscule) ne peut pas à elle seule résoudre tous les problèmes. Mais elle doit faire sa part et collectivement s’interroger sur les moyens d’être plus juste et plus efficace. Sans que les enseignants se sentent agressés.
Mais, pour ne pas se sentir agressés, il faudrait aussi que les discours patronaux, ministériels ou autres soient capables de subtilités et évitent la provocation. Lorsque le ministre Allègre, a voulu réformer ce qu’il a appelé le « mammouth », il a commencé par provoquer les enseignants. Ce qui est le meilleur moyen d'entraîner un mécanisme de défense et des crispations empêchant toute “réforme”. 
Vingt ans après, le Medef semble atteint du syndrome Allègre...

Si le Medef a donc "raison" de distinguer les enseignants du système dans lequel ils évoluent, il a tort sur toute la ligne en voulant provoquer et agresser pour faire changer et en jouant l’opinion contre les enseignants. Un tel management (sans ménagement) est une impasse, on n’obtient pas le meilleur des gens en les insultant. Le moindre patron devrait savoir ça...
Les ministres aussi...

Philippe Watrelot


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Chronique éducation de Philippe Watrelot est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


dimanche, septembre 03, 2017

Les mots de Blanquer


C’est la rentrée ! Et c’est aussi la rentrée médiatique du Ministre de l’Éducation qui est très présent : interviews dans les journaux, à la radio, la télévision, déclarations de toutes sortes et dans tous les sens...
Difficile d’en faire la synthèse. Ces derniers temps, on m’a demandé de réagir sur quelques médias aux propos de notre ministre. Et comme à chaque fois ou presque, je suis ressorti frustré de ce type d’exercice. On n’a évidemment pas le temps de tout dire et la nuance est difficile. Cette frustration a déclenché, comme souvent, l’envie d’un «écrit de rattrapage». 
Je vous le propose sous la forme d’une série de mots (de maux ?) extraits des nombreuses déclarations du ministre.




CP à 12 (en éducation prioritaire)
Qui peut être contre cette mesure ? A première vue, dans l’opinion elle fait l’unanimité. A tel point qu’on passe pour un rabat-joie quand on émet quelques nuances.
De plus, comme cette mesure était une des promesses de campagne d’Emmanuel Macron qui s’appuyait sur des études mises en avant par l’institut Montaigne, on peut donc se dire que sa mise en œuvre est un des symboles de ce début de quinquennat.
Mais on s’est rendu compte très vite que pour la financer cela n’allait pas être simple. Dans certaines écoles les locaux ne le permettent pas. Très rapidement le dispositif « Plus de maitres que de classes » (PDMQDC) mis en place sous le précédent quinquennat, et très apprécié sur le terrain s’est retrouvé aussi remis en cause.  Les « maitres + », qui interviennent auprès de petits groupes d’élèves ou dans la classe en fonction des besoins et de l’équipe enseignante, ont vite senti qu’ils seraient les premiers à être « redéployés ». On a donc remplacé un système qui marchait et en cours d’évaluation, pour lequel des formations avait été mises en œuvre, par un système nouveau et décidé d’en haut. Tout le contraire de ce que prône pourtant le Ministre.
On peut aussi s’interroger sur les effets d’une telle mesure. « Si les classes à 12 font la même chose qu’à 25, à quoi bon ?» se demande Jean-Michel Zakhartchouk interviewé par Le Monde. La question est celle de la formation et des pédagogies mises en œuvre. Comment gérer la difficulté ? mais aussi comment co-intervenir ? Car dans beaucoup d’endroits où les locaux ne permettaient pas le dédoublement,  la promesse s’est transformé en 12+12 avec 2 enseignant(e)s dans la même salle. Mais avec des « mariages forcés » alors que dans le PDMQDC la démarche était volontaire et pensée en amont.
Cette mesure est, au final, assez symbolique, de la précipitation à vouloir apporter sa marque à une rentrée déjà préparée par le précédent gouvernement et aussi des contradictions entre les discours et les pratiques réelles de gouvernance.



Lecture
Dans une des très nombreuses interviews qu’il a données, Jean Michel Blanquer a relancé le débat sur les méthodes de lecture, serpent de mer des débats sur l’École. Il déclare dans l’Obs : « Pour la lecture, on s'appuiera sur les découvertes des neurosciences, donc sur une pédagogie explicite, de type syllabique, et non pas sur la méthode globale, dont tout le monde admet aujourd'hui qu'elle a eu des résultats tout sauf probants. »
Ma première réaction a été de me demander si on était revenu à l’époque de Gilles De Robien ou encore de Xavier Darcos. Le sempiternel retour du débat sur les méthodes de lecture est un grand classique chez les politiques en mal de buzz médiatique.
Dans la relance de ce débat il y a un double déni.
D’abord, on oublie qu’il y a aujourd’hui un consensus sur la lecture matérialisé par la conférence de consensus de mars 2016. Faire de l’idéologie avec ce débat c’est nier aussi le travail de Roland Goigoux et tous les chercheurs qui ont travaillé sur ce sujet à partir des pratiques réelles des enseignants. Et bien loin des mythes et des caricatures.
Car c’est là le deuxième déni... Il faut le redire avec force : la méthode globale n'existe plus depuis longtemps. On méconnait donc complètement la réalité du travail des enseignants qui sont bien loin des querelles idéologiques et très pragmatiques. Refus de la caricature, pragmatisme... Jean-Michel Blanquer ne cesse de revendiquer cela pour lui même... Pourquoi le refuse t-il aux autres ?
Mais, à bien y réfléchir, on se trompe en y voyant la simple résurgence d'un débat ancien prônant le retour de la "syllabique" d'antan.  Quand on regarde de plus près, c’est plutôt une syllabique 2.0 qui est promue par JM Blanquer. Comme l’évoque la citation, notre ministre est féru de sciences cognitives et de neurosciences. Il a aussi des liens étroits avec l'institut Montaigne et l'association "Agir pour l'École" (APE). Or, ces organisations ont développé toute une stratégie et des outils autour de la lecture et de bien d’autres sujets. Ces outils sont majoritairement numériques et s’inspirent du programme P.A.R.L.E.R. Ils reposent sur des applications mises au point pour accentuer le temps de présence des enfants devant les lettres. La méthode est particulièrement bien décrite dans un reportage de Marie-Christine Corbier dans Les Échos datant du 4 juillet 2017 et  intitulé  “A l’école d’Emmanuel Macron”. On travaille sur la “fluence” en lisant des mots éventuellement inventés (“pamulo ”, “topali”, etc.) Grâce à ses outils, les enfants qui ont des difficultés cognitives seraient "détectés" très tôt (4-5 ans). On y répondrait alors par des programmes "personnalisés" élaborés par les neuro-sciences. Pour JM Blanquer, il ne s'agirait donc pas d'un débat ancien et un peu vain mais bien d'une stratégie destinée à promouvoir ces outils et cette démarche d'une "syllabique" renouvelée avec une répétition fondée sur la personnalisation.
Mais que vaut cette approche ?  On rappellera que le programme PARLER avait fait l’objet d’un rapport très critique de l’Inspection Générale en 2012. Pour une synthèse, on peut lire une interview de Viviane Bouysse, une des auteurs de ce rapport par les Cahiers Pédagogiques. On trouve aussi une évaluation faite par un chercheur, Edouard Gentaz (pourtant proche de Stanislas Dehaene) qui conclut que sur le moyen terme, « il n’y a aucun effet ».
On  a donc l’impression que la référence à la « science » et aux évaluations, si chère à notre ministre, est à géométrie variable.


Rythmes scolaires
« Le monde des adultes s’est entendu sur le monde des enfants ». Quel bon résumé du retour à la semaine de 4 jours opéré par un tiers des écoles en France !
Sauf que cette phrase date du 18 mai 2010... Elle a été prononcée par un certain Jean-Michel Blanquer, à l’époque Dgesco lors de son audition par la Commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale (en conclusion des travaux de la mission sur les rythmes scolaires). Il y commentait le passage en 2008 à la semaine de quatre jours avec la suppression du samedi matin. Cette décision, à l’époque avait suscité peu de réactions hormis celle d’Antoine Prost qui parlait de “Munich pédagogique”.
Dès avril 2010, l’Institut Montaigne (!) préconisait de revenir à 5 jours. On est aussi  bien loin du consensus de 2011 où une large commission avait conclu à la nécessité de revenir à 5 matinées. Et encore plus loin de l’appel de Bobigny en 2012 où toutes les organisations syndicales, les associations et les organisations de communes s’étaient mises d’accord sur la nécessité d’une réforme des rythmes. Aujourd’hui, Jean-Paul Delahaye dans une tribune sur Médiapart parle de « déscolarisation institutionnelle » avec ce retour à la semaine de 4 jours qui en plus se fait à rebours de ce qui existe chez nos voisins.
L’argumentation centrale du Ministre en revenant sur le décret est de dire que dorénavant il laisse le choix aux communes. Mais n’est-ce pas la fonction du politique que d’arbitrer et de trancher ?  Il faut donc faire des choix, pas du « en même temps ». Il y a des absences de choix qui sont en fait des renoncements...


Neuro-sciences
Jean-Michel Blanquer affirme vouloir « avancer à la lumière des sciences ». Pour le petit enseignant et le militant pédagogique que je suis, je peux me réjouir qu’on aille vers un peu plus de rigueur dans l’évaluation et l’élaboration des dispositifs pédagogiques. Les Cahiers Pédagogiques ont d’ailleurs produit en février 2016 un dossier “Neuro-sciences et pédagogie”. Les deux coordonnateurs de ce numéro souhaitaient se placer entre « défiance et engouement ». Une position médiane indispensable ! 
Les neuro-sciences sont une formidable source d’informations sur des mécanismes peu connus jusqu’à maintenant . Elles sont un outil mais ne doivent pas être une injonction !
On pourrait sinon construire nous aussi un néologisme, sur la même base que d’autres, en parlant de « scientisme » ! 
D’autant plus qu’il est difficile dans des phénomènes aussi complexes que l’apprentissage et l’échec scolaire d’isoler une seule variable. Or, il y a un mésusage des neuro-sciences qui consisterait à les décontextualiser du social et du sociétal. La neurologie ne doit pas oublier la sociologie. L’individu n’est pas qu’un cerveau mais aussi une personne qui s’inscrit dans un groupe social, un environnement socio-économique et qui subit des contraintes et un déterminisme social qu’il ne faudrait pas évacuer d’un revers de scanner...


Egalitarisme
« Le discours égalitariste est destructeur », c’est le titre donné par le magazine L’Obs à sa grande interview de Jean-Michel Blanquer (peut-être la plus intéressante de la vingtaine qu’il a données durant ces deux mois). Dans le JDD, c’est la même tonalité avec cette phrase : « “l'égalitarisme” est le vrai ennemi du service public»
On a même une député LREM, Aurore Bergé qui a fait un tweet pour la parution de l’interview dans l’Obs : « Plus de liberté, moins de dogmatisme égalitaire, C’est cela la révolution de l’éducation nationale »
Le premier réflexe face à un tel mot est l’agacement. Précisons que le mot "égalitarisme" est apparu pour la première fois dans les articles de presse parlant d'éducation en 1974, au moment où la Nouvelle Droite lançait une offensive visant à défendre l'idée d'inégalités biologiques pour combattre le principe de "l'égalité des chances", qui fait "oublier l'inégalité des aptitudes" (si si, il y en a qui l'ont dit à l'époque). Depuis, le mot a connu une belle postérité... On le retrouve par exemple dans le titre d’une brochure de la “Droite Forte ”  du temps pas si lointain de l’UMP : « L’école, malade de l’égalitarisme ». 

Si on dépasse cet agacement légitime, et bien que je ne sois pas un spécialiste de la pensée blanquerienne,  je crois qu'il y a deux façons de lire son usage du mot «égalitarisme» dans ses discours. 
La première se situe au niveau de la gouvernance et je peux la comprendre et même éventuellement (avec des réserves) l'approuver. L'"égalitarisme" peut conduire quelquefois des enseignants à refuser des expérimentations au nom d'un traitement égal partout sur le territoire.  On refuse aussi l'autonomie des établissements au nom de l'égalité. Le Ministre souhaite plus de souplesse et d'adaptabilité du système et cet "égalitarisme" là peut être quelquefois sclérosant.
La deuxième est beaucoup plus inquiétante et je pense qu’on rentre là dans un débat central (bien loin des fausses querelles sur la lecture). JM Blanquer ne cesse de répéter qu'il est dans la continuité de l'école Républicaine. Or, historiquement, celle ci est d'abord une école de la sélection des élites. L'enjeu de la IIIe République c'était le renouvellement de celles ci mais pas la "réussite de tous".  Il est donc pour l'exfiltration des meilleurs et la sélection . Le développement des externats d'excellence quand il était Dgesco ou recteur en est une parfaite illustration.
Dans ce cadre, la réforme du collège de NVB, qui a été vue par beaucoup comme une menace sur la possibilité de tri social dans les établissements, serait perçue par Blanquer et la bourgeoisie macronienne comme une forme d'égalitarisme qu'il faudrait combattre. 
L'"égalitarisme" ici, doit être lu comme un refus de la réussite de tous au nom de l'élitisme républicain. Dans l'esprit de J-M Blanquer, comme plusieurs interviews le montrent, "excellence" s'oppose à "égalitarisme"…

On peut s’appuyer aussi sur d’autres phrases qui donnent à réfléchir.
«Je préfère parler d'escalier social qui suppose un effort de tous pour le gravir». C’est ce que déclare Jean-Michel Blanquer interviewé par La Dépêche le 5 aout 1789 (euh... non 2017 ! ). On a le sentiment là encore d’un déni des inégalités sociales qui se transforment en inégalités individuelles. On le retrouve avec une distinction qui n’est pas le fruit du hasard puisqu’elle a été répétée. Jean-Michel Blanquer dit vouloir « donner plus à ceux qui ont besoin de plus ». C’est un démarquage subtil mais clair du slogan habituel de l’éducation prioritaire « donner plus à ceux qui ont moins ». Dans cette approche classique, on établissait les besoins en fonction de critères sociaux.  Ici le « besoin » en moyens supplémentaires s’établit objectivement par la mesure individuelle et neurologique des élèves, et ne saurait se déduire des seules données socio-économiques.  (des fois qu’on trouverait des poches d’échec scolaire significatives dans les zones de CSP+…).
Si on pense avoir réuni toutes les conditions, l’échec scolaire relève alors de la responsabilité indviduelle.  « On t’a donné les chances de gravir l’escalier mais tu n’y es pas parvenu... Tant pis !»


Pédagogisme
Si l’on veut tuer une belle idée, il suffit de lui accoler un suffixe en « isme ». L’usage du mot pédagogisme me rappelle furieusement le “droitdel’hommisme” dans les discours de la droite extrême.
Malheureusement, comme je l’ai déjà montré, ce mot est devenu d’un usage presque courant. Et JM Blanquer y a malheureusement cédé lui aussi. Ainsi, dans une de ses premières interviews, donnée le 23 mai au Point, il affirme vouloir « en finir avec le pédagogisme ». Et il reprend cette expression à plusieurs reprises montrant que ce n’est pas un écart de langage mais bien une stratégie délibérée.
Récemment dans Libération, il s’est plaint d’être « déjà caricaturé ». Dans Famille Chrétienne, il affirme « Je veux sortir des caricatures ». Qu’il n’y cède pas lui même !
Il faudrait sortir en effet des images toutes faites et des mythes sur le laxisme, le spontanéisme, le dogmatisme, le "ludique" ou l’auto-construction des savoirs. Les personnes qui sont visées par ces caricatures en sont très loin. Elle prennent les savoirs au sérieux et sont préoccupées de “faire apprendre” tous les élèves en variant les dispositifs et en questionnant sans cesse leurs pratiques.
Ce sont ceux, aussi, dont l’engagement et la motivation ont été découragés par le frein à la réforme du collège. En procédant ainsi on alaissé entendre aux plus investis que leurs efforts ont été vains. Mauvais signal…
Comme les militants pédagogiques sont d’incorrigibles optimistes dénués de cynisme, on a envie, malgré tout de croire que tout cela n’était que des manœuvres politiciennes destinées à séduire certains.
« La pédagogie est le maitre mot de ce ministère » a déclaré JM Blanquer mardi 29 aout à la clôture de l'université d'été du CNESCO.  Chiche ?


Confiance
« Ma philosophie repose sur la confiance a priori et l'évaluation a posteriori, alors que l'on a trop souvent pratiqué l'inverse : la défiance a priori et l'absence d'accompagnement. C'est ainsi que l'on bâtira ce que j'ai appelé « l'école de la confiance » cette phrase est extraite du journal Les Échos mais on retrouve ce slogan pratiquement dans toutes les interventions de Jean-Michel Blanquer.
Comment ne pas adhérer à cette affirmation ? La question de la gouvernance, je ne cesse de l’écrire et de le dire, est un des angles morts de toutes les politiques éducatives. Et c’est souvent ce qui les fait échouer. Passer à une logique qui donne du “pouvoir d’agir” (empowerement) aux acteurs est une nécessité. Le système éducatif est encore beaucoup trop une structure bureaucratique et infantilisante.
Reste à savoir si nous parlons des mêmes « acteurs ». Dans l’autonomie prévue par le Ministre, on a l’impression que les « acteurs » auxquels il fait référence ce sont surtout les chefs d’établissement et moins les enseignants.
L’ « École de la confiance », ça se construit. Jean Cocteau disait qu’ « il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ». Il en va de même pour la confiance.


Ctrl-Z
Il parait que Le Ministre n’aime pas du tout cette expression qui fait référence à la combinaison de touches sur un clavier d’ordinateur qui permet de revenir à l’état antérieur. Je ne suis pas l’inventeur de cette formule mais j’ai en effet contribué à la populariser avec un article sur le site d’Alternatives économiques.
Beaucoup de journalistes ont aussi utilisé une expression voisine, en parlant de « détricotage ». On notera cependant que JM Blanquer n’a pas donné d’interview à Modes et Travaux !
A l’inverse, l’Obs  fait sa couverture avec ce titre « Ecole : le grand ménage ». Et d’autres journaux mettent en avant la volonté de transformation du Ministre et vantent son approche à la fois pragmatique et systémique.
La question, qui m’a été posée à chacune de mes interviews récentes peut donc se résumer ainsi : Conservatisme ou réformisme ?
Il faut admettre que pour l’instant, les signaux sont plutôt du côté du conservatisme. Dans ses discours et ses nombreuses interviews, il s’est surtout employé pour l’instant à défaire ce qui avait été fait précédemment. Et avec les mots évoqués plus haut de « pédagogisme » ou d’ « égalitarisme » il situe son lexique plutôt à droite (même si on trouve le terme « pédagogisme » utilisé aussi par quelques insoumis). Tout comme avec la réactivation du débat sur la lecture qui nous ramène bien en arrière. Malgré l’étiquette abusive le considérant « issu de la société civile », la composition de son cabinet et son propre parcours nous ramènent plutôt aux années Darcos-Chatel. On peut se dire aussi, en faisant un peu de politique-fiction que Jean-Michel Blanquer aurait été « Fillon compatible » ou « Juppé compatible »...
Quand on regarde dans le détail quelques unes des mesures prises au cours des derniers mois, on s’aperçoit qu’il faut mettre un peu de nuances. Si on a mis un frein à la réforme du Collège avec le « retour » des classes bilangues (qui n’avaient jamais disparu) et du latin/grec, le coeur de la réforme c’est-à-dire la pédagogie de projets interdisciplinaires, l’accompagnement et le volant d’autonomie des moyens, tout cela demeure. De même, on peut considérer que « devoirs faits » ressemble à des mesures proposées à gauche.
La question est donc plus complexe. Il faut faire la part des choses entre la communication et la mise en œuvre sur le long terme. Mais il se pose alors deux questions, celle de la conduite du changement et celle de la permanence de l’action. Si l’expression « Ctrl-Z » a eu tant d’échos, c’est sûrement parce que les enseignants en ont assez des effets de yoyo. L’école a besoin de continuité, le temps de l’École n’est pas celui du Politique.
« Patience et longueur de temps, font plus que force ni que rage » disait un certain la Fontaine.


Des mots et des actes.
Il y a eu beaucoup de mots, beaucoup de discours... quelques mesures aussi. On peut s’interroger sur la concordance entre les intentions affichées et les actes.
Bien avant sa nomination comme ministre, Jean-Michel Blanquer avait écrit deux livres qui ressemblaient fort à des lettres de motivation. Il y développait une approche moderniste où l’action publique serait fondée sur le lien avec la recherche et l’objet d’une évaluation rigoureuse. On trouvait aussi une analyse assez juste de la gouvernance de l’Éducation Nationale et l’affirmation de la nécessité de la confiance envers les enseignants. Ses premières déclarations, une fois nommé, allaient aussi dans ce sens.
Mais, en même temps (!), les premières décisions ont été unilatérales et marquées par une  « verticalité » en contradiction avec les affirmations initiales. Celui qui affirmait ne pas être le ministre d’une énième réforme s’est employé à défaire ce qui existait auparavant et à imprimer sa marque dans une rentrée 2017 dont on sait pourtant qu’elle était déjà « dans les tuyaux » depuis plusieurs mois. De même, des dispositifs ont été remis en question (PDMQDC) sans avoir fait l’objet d’une véritable évaluation. A tel point qu’on a le sentiment qu’en fait, le programme qu’il veut appliquer est déjà tout prêt et que la concertation sera réduite au minimum. Enfin, le « pouvoir d’agir » qu’il met en avant rentre en collision avec une autonomie qui semble être essentiellement celle des chefs d’établissements managers.
Jean-Michel Blanquer a raison de mettre l’accent sur un mot : « Confiance ». C’est en effet crucial. Mais la confiance des enseignants (et pas seulement celle de l’opinion publique) ne se décrète pas, elle se conquiert. Elle est essentielle pour que le système éducatif poursuive sa transformation pour une École plus juste et plus efficace.
Cette confiance, en plus, ne dépend pas seulement de lui. Elle dépend aussi de la manière dont ce gouvernement va traiter ses fonctionnaires et leur pouvoir d’achat mais aussi le sort de tous ceux, précaires, qui contribuent au bon fonctionnement du service public d’éducation comme les emplois aidés.

Le pessimisme et le scepticisme se transforment trop souvent en cynisme. Or, l’enseignement et les enseignants ont besoin de stabilité et d’optimisme. « Fatiguer le doute », créer de la confiance, voilà une tâche qui ne peut se réduire à des paroles mais doit s’appuyer sur des actes.

Philippe Watrelot 


Pour ceux qui préfèrent l'oral à l'écrit, on peut voir ou entendre deux de mes prestations. L'une sur BFM TV et l'autre sur France Inter



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