jeudi, avril 26, 2018

Education et coups de com' : Le retour du «retour»…




Dans plusieurs articles de presse et sur les réseaux sociaux; on commente les recommandations de JM Blanquer en parlant du « retour de la dictée », du « retour du B-A-BA »,  du «retour aux fondamentaux» ou du «retour du bon sens». Je voudrais faire quelques remarques sur les pièges de communication contenus dans ces expressions.

Même si les journalistes sont aussi susceptibles que les enseignants (c’est dire ! ), je me permets de leur dire qu’il ne faudrait pas se laisser abuser par ce genre d’astuce de communication. Pour qu’il y ait retour, il faudrait qu’il y ait eu abandon. 
Or, c’est faux ! Les enseignants font des dictées, du calcul mental et sont soucieux de l’efficacité des apprentissages de leurs élèves. 
Laisser entendre que ce ne serait pas le cas ne résiste pas à un examen des pratiques (cf conférence de consensus récente sur la lecture). Il faudrait aller faire un tour dans les classes au lieu de se laisser abuser par la communication ministérielle et ses vieilles ficelles. Et se rappeler que le procédé a souvent été utilisé. La dernière annonce de la dictée quotidienne c’était en 2015 ! 

L’invocation des “fondamentaux” comme une sorte de mantra par les ministres est un bel exemple de ces idées qui apparaissent de bon sens mais qui ne résistent pas aux chiffres et au concret de la vraie vie de l’éducation…C’est du populisme éducatif destiné à plaire à l’opinion !
On ferait mieux de déconstruire ces préjugés et ces idées toutes faites pour qu'il puisse y avoir un vrai débat documenté et rigoureux.

Autre problème de communication : se focaliser sur la “liberté pédagogique”. Cette notion est piégée. Elle a de nombreux implicites comme l’idée que les enseignants pourraient faire ce qu’ils veulent dans une sorte d’exercice “libéral” du métier. La liberté pédagogique est souvent un faux nez du conservatisme. 
En plus l’implicite de la “liberté pédagogique” serait qu'on aurait une sorte de "privilège" qui dispenserait des règles s'appliquant à tous les fonctionnaires. Parlons plutôt d'autonomie des équipes avec une démarche collective s'appuyant sur notre expertise et notre connaissance du terrain. 

Par ailleurs je trouve normal que le politique nous fixe des objectifs et nous dise qu'il faut aller de A à B. Mais ici, on ne nous dit pas le but, mais on nous enjoint à utiliser tel itinéraire, quelles chaussures mettre et comment nous habiller pour faire la randonnée ! 

En résumé : Méfions nous des effets de com’. Remettons les annonces en contexte et confrontons les à la réalité des pratiques. Et faisons confiance au terrain plutôt que d’entretenir le doute sur le professionnalisme des enseignants. 

Pour le traduire en langage « nouveau monde » : un peu moins de « top-down » (so XXe siècle), un peu plus de « bottom-up » et de l’ « empowerment » ! voilà de quoi vraiment disrupter et penser « en dehors de la boîte » !!!

Philippe Watrelot


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JM Blanquer : « je pense, donc... tu suis ! »



Le ministre de l’Éducation publie, ce jeudi au Bulletin Officiel, quatre circulaires et signe un guide très précis (130 pages) à destination des professeurs des écoles sur l'enseignement de la lecture. Il va même jusqu'à indiquer le format des cahiers à utiliser ! 
Il s'en explique dans une interview au Parisien où il déclare notamment (c'est le titre de l'article) : « la liberté pédagogique n'a jamais été l'anarchisme ».
Avant une réflexion plus globale sur le bilan d'un an de ministère Blanquer, voici quelques remarques à chaud...

Finalement, il y a pire que les experts, il y a les "sachants" : ceux qui savent mieux que tout le monde et qui vous disent comment faire... 
Jean-Michel Blanquer en est un magnifique exemple. Il pense que parce qu'il a lu quelques ouvrages et s'est fait deux ou trois convictions qu'il en sait plus que l'intelligence collective des enseignants. Il y a aussi, de fait, une méconnaissance de ce qui se passe réellement dans les classes. 

C'est un technocrate. Et un technocrate dans une société bureaucratique est obsédé par la conformité des procédures. Au lieu d'indiquer le cap et les finalités, ce qui est en effet du ressort du politique, il fabrique des règlements et enjoint de se conformer à des modalités qu'il a décidé seul.  
Il y a là dedans une sorte de “fantasme Jules Ferry” auquel il n'est pas le seul à succomber rue de Grenelle : penser que par une sorte de discours performatif, ce que l'on dit ou écrit va retomber impeccablement jusqu'à la moindre salle de classe. 

« L'École de la Confiance » ce n'est pas pour tout le monde... En tout cas pas pour les enseignants !
Car cela témoigne avant tout d'un manque de confiance à l'égard des professeurs qui sont rabaissés au rang d'exécutants (alors qu'ils ont un statut de cadre).
On est dans l'injonction au lieu d'être dans le dialogue et la négocation. Comme le disait un syndicaliste pour résumer la posture d' E.Macron dans d'autres dossiers « Je pense donc... tu suis ! » Cette formule s'applique parfaitement à notre ministre. 

On notera enfin que cette stratégie du ministre relève de la démagogie et du “populisme éducatif”. On joue clairement la carte des parents (et des grands parents...) en ravivant de vieilles recettes datant d'une école nostalgique et fantasmée. 
Et on fabrique du clivage en ressortant les vieilles lunes de la méthode globale au lieu de s'appuyer sur du consensus et les pratiques réelles des enseignants qui se sentent niés dans leur identité professionnelle et y voient une méconnaissance de leur métier.

Philippe Watrelot

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mardi, avril 10, 2018

Les SES : indispensables et indissociables


J’irai manifester mercredi 11 avril après-midi avec mes collègues professeurs de Sciences Economiques et Sociales pour défendre la discipline que j’enseigne depuis 36 ans. 
Certes, certains des slogans prévus me gênent par leurs excès et leurs approximations. On n’est pas obligé de tout faire pour ressembler à sa propre caricature... !
Mais je ne vais pas pour autant me défausser et je vais faire fi de quelques réticences. 
Car la situation mérite la mobilisation. 

On pourra bien sûr dire que les profs de SES sont encore une fois paranoïaques ou que ces « gauchistes » n’ont que ce qu’ils méritent ou bien que leur enseignement n’est plus adapté au monde moderne... J’ai essayé dans un billet de blog récent (« les 5 malédictions des SES») de démonter quelques unes de ces idées toutes faites. Oui, l’enseignement des SES a été déjà l’objet de nombreuses remises en cause et ce n’est pas de la paranoïa. Non, les professeurs de SES ainsi que ce qu’ils enseignent ne correspondent pas à cette étiquette facile de « gauchisme » que certains veulent leur coller. Et oui, leur enseignement est toujours d’actualité !  

J’ai suffisamment été moi-même l’objet de procès d’intention pour être vigilant à ne pas reproduire ce travers à l’égard des autres. Il ne s’agit pas de se fonder sur des craintes mais sur des faits. 
Mais il ne faut pas non plus être naïf et évacuer toute dimension stratégique et prospective. 

La réforme du bac et celle du lycée qui en découle supprime les séries. En soi, cela n’est pas forcément source d’inquiétudes. Mais le diable est dans les détails...

La première alerte vient du nouvel enseignement « Histoire-Géographie, Géopolitique et Science politique ». Dès l’annonce de la réforme, « on » s’est empressé de dire que la partie Science politique était destinée aux professeurs de SES (qui enseignent cela depuis toujours). La création de ce type d’enseignement pluridisciplinaire a trois objectifs : d’abord améliorer le profilage des élèves pour des études futures, ensuite habituer les enseignants des lycées à la co-intervention. Mais on peut y voir aussi un outil de souplesse dans la gestion des ressources humaines pour les proviseurs. On pourrait proposer cet enseignement à un professeur pour compléter son service (comme c’est actuellement le cas avec les TPE et l’EMC). C’est ce que semble confirmer le détail de l’organisation du lycée rendu public récemment. Cet enseignement de Sciences politiques pourrait être attribué en fonction des disponibilités du lycée. Ce seraient les chefs d'établissement qui arrêteraient la répartition de service. Fini le fléchage promis...


Comme on l’a dit, la réforme du bac et du lycée est destinée à améliorer la liaison avec l’enseignement supérieur et est indissociable de ParcourSup. De fait, cela signifie que la dimension de culture générale du lycée diminue et qu’on demande aux élèves de faire des choix plus précoces. Même si on peut en profiter pour rappeler  que dans d’autres pays on fait le choix inverse de retarder l’orientation, ce n’est pas ici notre sujet. Ce qui nous intéresse c’est de voir le sort de notre discipline dans ce nouveau contexte. 
Les SES, matière pluridisciplinaire reposant sur le croisement des disciplines ont été créées il y a 51ans dans une logique de culture générale et de formation du citoyen à l’époque où à peine 30% d’une génération arrivait au bac. Cette discipline et la série B et ES ont d’ailleurs contribué à la massification. Elle permettait l’orientation vers de nombreux débouchés : économie, droit, sciences humaines, sciences po, etc.
Avec 80% d’une classe d’âge au niveau du bac, la réforme actuelle inverse la logique. Elle met l’accent sur le lien avec le post-bac. Le lycée devient avant tout une préparation au supérieur. Quelle place pour un enseignement pluridisciplinaire dans cette perspective ? Pourquoi faire de la sociologie si on veut faire de l’économie plus tard ? On peut craindre que la nouvelle situation prive les SES d’un vivier d’élèves. Vous voulez faire Sciences Po ? Choisissez donc  « Histoire-Géographie, Géopolitique et Science politique » ! Vous voulez faire du droit ? Choisissez alors « Droit et grands enjeux du monde contemporain » ! Le risque est donc d’asphyxier le recrutement en SES. On ne peut exclure que cette dimension stratégique soit prévue, la baisse de 25% du recrutement des postes  au CAPES (c'est un fait) le laisse penser... 


La troisième source d’inquiétudes repose elle aussi sur des faits. C’est la composition de la commission chargée d’élaborer les programmes et surtout la manière dont celle ci a été nommée qui est tout à fait emblématique du mode actuel de gouvernance. Pour expliquer cela, je suis obligé de revenir un peu en arrière et de parler aussi un peu de moi...
On se souvient qu’en juin 2016, une énième polémique est née sur l’allègement du programme de Seconde. Un programme infaisable dans le temps imparti qui a amené la ministre de l’époque, avec l’accord des syndicats, à réduire le nombre de chapitres obligatoires. Certains membres du Conseil national éducation économie (CNEE) emmenés par Michel Pébereau ont surjoué l’indignation en s’étonnant que ce soit le chapitre sur le marché qui ne soit plus obligatoire et ont démissionné de ce conseil. 
Michel Pébereau, c’est un peu le Rastapopoulos des SES, son « méchant » récurrent qu’on retrouve au fil des épisodes... Il était déjà à la manœuvre dans la modification précédente des programmes et le rapport Guesnerie qui a précédé. Certains occupent leur retraite en collectionnant des timbres ou en cultivant leur jardin, lui, il veut la peau des SES... 
Et pour cela, il a maintenant un outil à sa disposition, c’est l’Académie des Sciences Morales et Politiques (ASMP) dont il est le président. Cette vénérable institution avait d’ailleurs commandé un travail d’analyse des manuels de SES dès le mois de février 2016... 
Face à cette guégerre, la Ministre de l’époque, Najat Vallaud Belkacem a demandé à une commission conjointe CNEE/Conseil Supérieur des programmes (CSP) de se réunir pour examiner les programmes de SES et faire des propositions d’amélioration. Cette commission mixte, à cause des manœuvres d’obstruction évoquées plus haut, n’a pu se réunir qu’à partir de janvier 2017. J’ai fait partie de cette commission invité par le CSP de l’époque (lire ce billet). 
Au rythme d’une réunion voire deux par semaine avec une quarantaine d’heure d’auditions (inspections, universitaires, associations, professeurs, étudiants et même l’ASMP et un prix Nobel...), cette commission mixte présidée par Pierre Ferracci (CNEE) a produit un rapport avec des recommandations qui se voulaient une voie médiane. Elle rejetait les positions extrêmes de l’ASMP exprimées dans un colloque et des préconisations publiées en parallèle. 
Il n’y a jamais eu de remise officielle de ce rapport au nouveau ministre. On peut toujours le lire sur le site du CSP mais pour combien de temps encore ? Car, on peut interpréter la nomination du groupe d’experts chargé des programmes comme un désaveu de ce travail antérieur.
A titre personnel, j’avais envoyé un courrier à Souad Ayada, la présidente actuelle du CSP, pour lui signaler que j’étais disponible pour faire le lien avec la nouvelle commission espérant naïvement que tout ce travail d’auditions n’ait pas été fait en vain. J’ai reçu une fin de non-recevoir et une réponse très sèche. Je suis persona non-grata.... Mais évidemment ce n’est pas ma petite personne qui est en jeu, (je suis habitué à ce que les rapports auxquels je contribue finissent au fond des tiroirs...). Il n’y a aucun autre membre du groupe auquel j’ai participé. Mais surtout, la commission actuelle intègre deux membres de l’ASMP. Si Michel Pébereau n’y figure pas, on peut se dire qu’il est là aussi à la manœuvre... 
Ce n’est évidemment qu’un signe mais c’est une alerte. Tout comme le fait que la désignation des membres ait été verrouillée et se soit faite sans en avertir les autres membres du CSP. Curieuse conception de la gouvernance... On a beau ne pas vouloir faire de procès d’intention et faire confiance a priori au travail de ces experts, il y a de quoi s’inquiéter à bon droit et en tout cas être vigilant... 


Quels programmes sortiront de ces travaux très courts et réalisés sous la pression ? Ira t-on vers une séparation encore plus grande des disciplines de référence au détriment des croisements disciplinaires? Va t-on externaliser les sciences politiques ? On sait aussi que, dans une logique gestionnaire, la tentation de fusionner les enseignements de SES et d’économie-gestion est toujours présente. Ira t-on jusque là ? 
On peut aussi se demander ce qu’il restera de l’originalité et de l’identité de cette discipline scolaire à l’heure de l’alignement sur les disciplines universitaires et du poids des lobbys. Je l’ai déjà écrit, les SES partagent avec l’Histoire-Géographie, d’être des disciplines dont les programmes s’écrivent sous la pression et sont des enjeux politiques.
On pourrait se dire que les actions des professeurs de SES ne sont que des mouvements corporatistes de défense des postes. Mais je pense pour ma part qu’il s’agit d'intérêt des élèves, de démocratie et de bonne gouvernance. 
Les sciences sociales sont indispensables pour comprendre le monde contemporain et c’est leur combinaison qui en permet d’en appréhender la complexité. 
Les SES sont indissociables et indispensables. 

dimanche, avril 01, 2018

« Conversations à l’ombre du platane »


Aux lecteurs de ce blog...

Vous avez sans doute remarqué que celui-ci n’était plus alimenté depuis plusieurs mois. Je vous dois des explications.
En fait, j’étais très occupé. Et je suis heureux de vous annoncer officiellement aujourd’hui la raison de cette absence avec la sortie de ce nouveau livre : « Conversations à l’ombre du platane ». Il s’agit d’un livre d’entretiens avec Jean-Michel Blanquer. 

La première rencontre a eu lieu le jeudi 19 octobre à 9h30. Quelques jours plus tôt j’avais reçu un coup de téléphone de son secrétariat : « le ministre souhaite vous rencontrer ». J’étais un peu inquiet. Allait-il manifester de la rancune pour une expression que j’ai contribuée à diffuser « Control-Z » ? Il n’en fut rien. Cet homme n’est pas rancunier. 
Il a manifesté de grandes qualités d’écoute durant cet entretien. Il avait simplement envie de m’entendre et pas de me convaincre.

C’est ce premier rendez vous qui nous a donné envie de poursuivre la conversation au cours de nombreux entretiens dont certains ont eu lieu dans les jardins du ministère à l’ombre du platane qu’il chérit tant.
J’ai voulu donner l’occasion de s’exprimer à un homme secret qui se livre peu. Il s’agissait non seulement de compenser sa faible exposition médiatique mais de montrer les doutes et les interrogations qui le traversent.

Dans ce livre, on pourra lire en particulier sa conviction que ce sont les enseignants sur le terrain qui sont capables d’inventer les réponses pour résoudre la crise de l’École et non pas des solutions venues d’en haut. C’est un plaidoyer pour le « bottom-up » bien loin d’une logique « top-down » et technocratique.
On y évoque aussi la question de l'innovation à l'École en revenant sur les propositions du CNIRÉ  qu'il a lues avec beaucoup d'attention. 
Cette conversation est enfin la preuve qu’il sait se déprendre des étiquettes collées aux uns et aux autres. C’est un hymne à la tolérance.

Merci à ce nouvel éditeur de nous donner l’occasion de sortir ce livre à cette période charnière de l’année. J’espère que ce livre trouvera un large public tout comme les réformes et l’action du ministre !


Post Scriptum
- l'an dernier à la même date, en 2017, j'écrivais ceci
- en 2016, c'était ce texte...
- et en 2015, je faisais cette annonce...

lundi, février 19, 2018

Réforme du bac et du lycée : une occasion manquée


Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur la réforme du bac et du lycée. On ne sait pas encore comment seront les épreuves : est-ce qu’elles seront semblables à ce qui existait jusque là ou va t-on aussi les faire évoluer ? On ne sait pas non plus s’il y aura des heures dédoublées, même si dans le contexte on peut être pessimiste sur ce point... Comment sera préparé le grand oral ? Que feront les élèves en spécialités après les épreuves terminales de Printemps ? Et bien sûr on ne sait pas comment vont s’organiser l’offre et la demande pour les futures spécialités : seront-elles toutes proposées partout ? ; quels seront les choix des futurs lycéens ?
On sait bien que la précédente réforme de 2009 (Chatel-Descoings) n’a pas réussi, alors que c’était son objectif, à remettre en question la hiérarchie des séries. La série S restait celle avec laquelle on pouvait « tout faire ».  Cette nouvelle réforme le permettra t-elle ? 
Sur tous ces points, nous n’avons pas de boule de cristal... 

Mais on a quand même quelques certitudes. Jusque là, le lycée était dans une tension entre une logique de culture générale et le lien avec le supérieur. Avec cette réforme, c’est clairement cette dernière logique qui l’emporte. On va vers plus de personnalisation. (Reste à savoir si celle-ci profitera à tous…) Les spécialités sont là pour déterminer des futures orientations post-bac plus diversifiées que par les séries. 

Cela se voit notamment avec l'apparition de nouveaux enseignements qui sont clairement profilés pour des orientations post-bac. Ainsi "Histoire-Géo, géopolitique & sciences politiques" semble très clairement destinée à ceux qui voudraient faire sciences po. De même "Droit et grands enjeux du monde contemporain" jusque là réservé aux L est maintenant ouvert à tous et comme son titre l'indique est destiné à orienter vers le droit. 
Pardonnez moi de m’appuyer sur ce que je connais le mieux, c’est-à-dire ma discipline, ce que cela signifie c’est que là où avant la série ES servait à faire à la fois du Droit, sciences politiques, économie-gestion etc. il y aura maintenant des profilages qui vont réduire le vivier pour les sciences économiques et sociales, même si on nous assure que l’enseignement de sciences politiques serait assuré par les profs de SES. Cette évolution porte en elle effectivement un changement dans la nature même de la discipline qui voit son caractère pluri-disciplinaire remis en question.
En outre cela conduit à une nouvelle polyvalence des enseignants ainsi qu’à une plus grande souplesse dans la gestion des spécialités pluridisciplinaires qui deviennent aussi des «variables d’ajustement » pour les établissements. 

Il se pose surtout un problème d’orientation.
De fait, on va demander à des adolescents de 15 ans à l’issue de la seconde de choisir des « profils » qui seront déterminants pour leur orientation post bac alors que les séries laissaient plus de marge et retardaient le moment du choix. Rappelons que dans d’autres pays, on a fait le choix inverse avec des premières années universitaires très généralistes et laissant ouvertes de nombreuses possibilités. 
Dès lors, les question qui se posent pour le futur lycée français sont cruciales : a t-on le droit à l’erreur ? Est-ce qu’on a le droit de ne pas savoir ce qu’on veut faire ? Comment aider au choix et à l’orientation ? Comment faire pour que ces choix ne soient pas discriminants socialement ? 


Cette réforme est donc aussi celle d’une occasion manquée. Aujourd’hui la scolarité réelle des élèves va au-delà de la scolarité obligatoire, et par conséquent la constitution de la culture commune s’étend sur une période plus longue. La comparaison avec d’autres systèmes éducatifs nous montre qu’il y a deux manières  de répondre à cette situation : amener les élèves à déterminer précocement le secteur d’étude dans lequel ils s’engageront (ça a été le choix allemand et ils en sont revenus) et les spécialiser en conséquence dès le lycée ; ou alors considérer le lycée comme un lieu de formation générale ouvrant vers de nombreuses possibilités d’études et retarder le moment du choix. 

L’occasion (manquée…) était de vraiment réfléchir à ce que devrait être une culture générale (ou une culture commune) du XXIe siècle. Ainsi, excusez moi d’insister, on aurait pu se demander si la connaissance du fonctionnement de l’économie et de la société, si des éléments de droit, n’étaient pas tout aussi indispensables que la philosophie ou la culture scientifique. Mais mener une telle réflexion demandait du temps. Il fallait réfléchir à la manière dont les disciplines scolaires, qui transmettent des savoirs et proposent des méthodes spécifiques, contribuent à cette culture commune. Cela aurait dû être un préalable à toute réforme du lycée. Cette étape a été sautée…
Au lieu de cela, on a voulu répondre à l’urgence  politique. Il s’agissait de cocher la case « engagement tenu » d’une des rares promesses de campagne d’E. Macron concernant l’éducation. Et de rendre cela visible avant la fin du quinquennat (tiens, le bac 2021, c’est dans cinq ans...) 

L’occasion d’une réflexion de fond a été manquée. On peut craindre aussi que la nécessité de convaincre les acteurs de l’éducation (plutôt que la seule opinion publique) et de les former, ne soit, elle aussi oubliée. Décidemment, le temps de l’éducation n’est pas celui du politique !




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dimanche, février 11, 2018

Les cinq malédictions des SES


La dernière rumeur à propos du bac et du lycée concerne les Sciences Economiques et Sociales. Une des possibilités envisagées par Jean-Michel Blanquer est d'éclater l'enseignement des SES en "économie" d’une part, "sociologie et sciences politiques" d’autre part pour les aligner sur les attendus des disciplines universitaires. Tout cela se faisant dans une logique d’abandon des séries.  Les rumeurs ne sont jamais gratuites et elles semblent même tout à fait plausibles. 
Évidemment on pourrait, dans une logique très « pédago », se dire que les cloisonnements disciplinaires ne sont pas immuables et même se réjouir d’une recomposition. Certains pourraient aussi se dire que c’est le prix à payer pour une modularisation du lycée. 
J'enseigne cette discipline depuis 36 ans. J'ai un engagement de militant pédagogique depuis encore plus longtemps. Je suis classé dans les “pédago” (avec tous les suffixes imaginables...) et dans le courant réformiste. Mais je ne peux me satisfaire de ce qui est présenté ici. Je ne comprends pas le raisonnement de certains de mes camarades "pédago"  et de certaines organisations qui relativisent voire se réjouissent de cette remise en cause des SES. Je crains que cette manière de prendre systématiquement à la légère les craintes disciplinaires légitimes  en les réduisant à des histoires de postes, d’heures et de “groupes de pression”, ne soit un sérieux talon d'Achille de bien des militants pédagogiques. Oui au décloisonnement, bien sûr, mais en tenant compte des conditions de travail des collègues, de l’identité et la cohérence disciplinaire, de l’expérience accumulée... C’est déjà cela qui a plombé la réforme du collège... 
Pour ma part,  si j’ai une conception large de mon métier, je n’oublie pas que j’ai fait le choix d’enseigner une discipline particulière et qu’elle constitue une part non négligeable de mon identité professionnelle. J'ai toujours été attaché à la défense de ce que sont les sciences économiques ET sociales. C'est-à-dire un enseignement pluridisciplinaire et même inter-disciplinaire qui se situe dans une logique de culture générale. Une discipline utile, comme d’autres,  qui permet de croiser des savoirs pour comprendre le monde. 

L'objectif est ici d’abord idéologique en scindant les SES. C'est donner raison à l'action de tous les lobbys patronaux depuis des années. Feindre de l'ignorer comme le font certains est non seulement une erreur mais une faute.  
Par ailleurs, on peut se demander quel est l'intérêt d'oublier complètement la dimension "culture générale" au profit d'un alignement sur des disciplines universitaires qui sont elles aussi fluctuantes et critiquables. Car en faisant cela, on oublie de s’interroger sur le contenu et la pédagogie de ce qui est enseigné à l’université. L’adéquation, ça doit marcher dans les deux sens... 
Enfin, il est rageant de constater qu'à l'heure où on développe l'interdisciplinarité on supprimerait une discipline qui l'est depuis sa création...

Je ne vais pas ici, à deux jours des arbitrages et de la présentation de la réforme en conseil des ministres, aller plus loin et discuter à partir de ce qui n’est pour l’instant qu’un ensemble de rumeurs (même si elles semblent fondées). Je voudrais surtout essayer d’analyser les raisons qui expliquent que cette discipline est aujourd’hui (comme hier) autant remise en cause. Pour moi, elle est le produit d’une quintuple malédiction... 


1. La malédiction du dernier arrivé
« Qu’est-ce qui n’est pas indispensable ? » « tout le monde réclame sa place » etc. Lorsque les professeurs de SES disent que la discipline qu’ils enseignent aurait sa place dans le tronc commun, cela déclenche des réponses de cet ordre. Oui, bien sûr. Les SES mais pourquoi pas la culture technologique ou artistique ou le droit ou que sais je encore ? 
Je note que la culture technologique et la culture artistique sont abordées dès le collège. L’EMC évoque le droit. La seule approche qui n'est pas abordée ce sont les sciences sociales. Or, c’est (c’était ?) une des disciplines clés d'une des séries du bac général et une voie d'orientation post-bac. Mais en dehors de cet aspect technique de choix, c'est surtout la dimension de culture générale qui me semble essentielle. 
Lorsqu'on dépasse l'agacement lié au fait qu'on a l'impression qu'une nouvelle (50 ans) matière , les SES, "réclame" sa place, et qu'on pose la seule question qui vaille c'est-à-dire de savoir si tout un chacun, nous avons besoin de maitriser une culture économique (et sociologique) dans le monde d'aujourd'hui, il est alors difficile de répondre Non. 
L’attitude à l’égard des SES me fait penser à ces passagers d’un autobus qui refusent de se pousser pour faire monter de nouveaux voyageurs. La malédiction du dernier arrivé…


2. La malédiction du précurseur.
Les SES ont donc 50 ans. Dès leur création, les membres de la commission chargée d’élaborer les programmes ont voulu en faire un enseignement pluri-disciplinaire et même inter-disciplinaire. Leur projet était de faire se croiser, autour d'objets économiques déterminés - la famille, l'entreprise, l'économie d'un pays - les approches de la démographie, de la sociologie, de la science politique, de la statistique, de la science économique, etc. 
L’enjeu est aussi, dès le départ, de favoriser la motivation des élèves. Face à une question complexe et qui doit faire sens pour les élèves, il faut convoquer plusieurs sciences sociales pour en comprendre les enjeux. 
Le problème, c’est que cette approche ne rentre pas dans les cases universitaires. Les SES n’ont pas d’équivalent dans le supérieur. On peut même dire que cette approche va agacer les tenants d’une économie pure et dure. Toute l’histoire des SES peut alors être résumée en une normalisation progressive visant à faire rentrer, dans le rang et dans les cases, cette discipline atypique. Les différentes versions des programmes vont faire la part belle aux cloisonnements disciplinaires (avec des parties « Eco » et « socio ») au détriment de ce qu’on appelle aujourd’hui les regards croisés. On va même qualifier il y a quelques années la discipline d’ « erreur génétique »
Cette évolution on la doit aussi en partie à quelques enseignants de SES qui, soucieux de respectabilité et de légitimité universitaire, vont agir pour une séparation de plus en plus marquée des disciplines. Sans qu’il y ait d’ailleurs de réels soutiens universitaires pour les SES en retour.
Pour ma part, comme je le signalais plus haut, le mot auquel je suis le plus attaché dans la dénomination est le « ET ». C’est celui qui donne du sens et qui permet d’aborder la complexité. 
Les SES ont-elles eu raison trop tôt ? Alors qu’aujourd’hui les travaux croisés et l’interdisciplinarité tendent à se développer au nom d’une démarche de projet et de la nécessité de (re)donner du sens aux apprentissages, les sciences économiques et sociales semblent connaitre une évolution à rebours et une remise en cause de ce qui faisait leur originalité à l’époque de leur création.  Il y a une sorte de malédiction du précurseur... ! 


3. la malédiction du parano
La réputation des professeurs de SES est de s’être construit au fil des années une mentalité de village gaulois assiégé ayant toujours peur que le ciel leur tombe sur la tête... 
Comme dans la légende du « petit garçon qui criait au loup », on est tenté de se dire que ce ne sont que des fantasmes et qu’au final les SES sont toujours là, cinquante ans après. Et on se lasse d’entendre crier au loup ces profs un peu fatigants et arrogants....
J’enseigne depuis trente-six ans et je forme des stagiaires depuis onze ans. J’ai eu aussi quelques lectures et recherches sur l’histoire de la discipline. J’ai participé également récemment (il y a un an, il y a un siècle...) à une commission sur les programmes de SES. Au risque de paraitre péremptoire, je pense pouvoir dire que je ne parle pas sans savoir. Et je ne suis pas paranoïaque ! 
L’histoire des SES est jalonnée de tentatives de remises en cause. Je les avais retracées dans un précédent billet de blog. L’enseignement des SES partage le triste privilège avec celui de l’Histoire-Géographie d’être un sujet de polémiques récurrentes dans les médias et dans l’opinion. Et l’élaboration de leurs programmes a tendance à échapper, de fait, à la règle commune qui prévaut pour les autres disciplines…
L’essentiel des critiques vient de deux directions : le monde de l’entreprise et les universitaires. Leurs critiques sont le plus souvent opposées mais quelquefois se rejoignent. Pour le monde de l’entreprise, on déplore que l’enseignement de cette discipline “diabolise” l’entreprise et le marché et propage une vision unilatérale et “idéologique” de l’économie. Nous avons même un « Rastapopoulos » des SES, c’est-à-dire un « vilain » récurrent en la personne de Michel Pébereau. Et bien d’autres procureurs encore ! Et qui oublient qu’il ne s’agit pas de transmettre un catéchisme et de faire « aimer » quoi que ce soit mais de donner des outils pour comprendre. Le reproche d’idéologie peut se retourner facilement. 
La deuxième critique vient du monde universitaire. Comme nous l’avons évoqué plus haut, les SES sont atypiques et ne rentrent pas dans les cases. Ce sont surtout les économistes qui s’alarment d’un supposé décalage entre l’enseignement secondaire et l’enseignement universitaire. Mais la question reste unilatérale : on voit peu de questionnements de leur part sur la pédagogie et les contenus enseignés à l’université. Et on oublie aussi que l’enseignement des SES développe des compétences et des savoirs utiles dans bien des domaines post-bac. 
Mais surtout, il y a, chez les uns et des autres, une méconnaissance de ce qu’est un élève de 15 ans et des mécanismes de l’apprentissage. Là où on croit parler d’économie, on parle en fait de pédagogie sans en maîtriser les tenants et les aboutissants. Et on oublie aussi que le lycée procède également d’une logique de culture générale : former le citoyen autant que le bachelier et l’étudiant. 
Il y a une citation de Roland Topor qui s’applique assez bien à la situation : « Même les paranoïaques ont des ennemis »... Si les profs de SES sont méfiants, ils ont des raisons de l’être. Et comme le disait le PDG d’Intel, Andy Grove « Seuls les paranoïaques survivent » ! 


4. La malédiction de l’étiquette
Vous le savez, en France, quand on vous a collé une étiquette, il est très difficile de la décoller...
Ne tournons pas autour du pot : les professeurs de SES ont une image de « gauchistes »... Cela rejoint l’accusation d’idéologie évoquée plus haut. 
On serait tenté de prendre par la dérision cette critique récurrente. On peut rappeler que Nicolas Sarkozy ou bien encore Marine Le Pen ont fait un bac B (l’ancêtre du Bac ES) : dans ce cas, leurs enseignants sont de bien piètres propagandistes ! C'est aussi le cas de Jean-Michel Blanquer...
Plus sérieusement, cette accusation ne correspond pas à la réalité des pratiques que je pense bien connaitre. S’il peut y avoir encore chez une minorité, une sorte de prurit gauchiste, les enseignants de SES ne sont pas différents du reste de la population. On y trouve, dans leurs positionnements personnels, toutes les nuances de l’échiquier politique.  
Et puis surtout, cette accusation est très insultante dans la mesure où elle suppose que les enseignants n’auraient pas de déontologie et ne respecteraient pas un devoir de discrétion. Il s’agit d’enseigner un programme, pas d’endoctriner ! 
D’ailleurs, même l’Académie des Sciences Morales et politiques, dirigée par Michel Pébereau,  dans un récent rapport était obligée de reconnaitre que les manuels correspondaient à cette éthique. 
Mais, malgré tout cela, cette malédiction de l’étiquette poursuit les SES et lui porte un tort considérable. Toutefois, cela peut aussi être quelquefois un atout quand cela se transforme en réputation de réactivité, parce qu’il n’en est pas moins vrai que, collectivement, les enseignants de SES ont une capacité de mobilisation  et d’influence bien supérieure à leur importance numérique. Il faut dire que quand on a au programme des notions telles que « répertoire d’actions », « action collective » « groupes de pression » ou bien encore « réseaux sociaux », on peut être enclin à s’en servir dans la vie. D’autant plus, quand on ne peut compter que sur ses propres forces ! 


5. La malédiction du réseau
Si les SES ont souvent été amenées à se mobiliser par elles-mêmes, c’est aussi parce que le travail d’influence y est plus faible que dans d’autres disciplines. Les SES, à l’inverse d’autres, ne disposent pas de relais dans la technostructure de l’éducation nationale, ni dans l’opinion et très peu chez les universitaires.
Ce n’est pas trahir un secret que de révéler que le travail des lobbys disciplinaires et des inspections des différentes disciplines a été très actif dans la période de l’élaboration du rapport Mathiot et depuis sa sortie. Les antichambres des cabinets n’ont pas désempli. 
Ce qui est piquant c’est d’accuser l’association des profs de SES d’être un lobby parce qu’ils agissent au grand jour alors que le vrai travail de lobbying est souterrain et redoutablement efficace. 
Une des malédictions des SES est de disposer d’un faible nombre de relais. L’inspection générale, à l’inverse d’autres matières, a toujours eu une méfiance à l’égard de l’association disciplinaire. Ce qui fait que les actions concertées sont rares. 
Par ailleurs, comme nous l’avons vu, les relais universitaires, dans un contexte très idéologique,  sont rares. Il n’y a pas ou peu de personnalités médiatiques qui pourraient incarner la cause de notre discipline comme cela peut être le cas pour d’autres. 
Mais aujourd’hui, on le sait, le réseau est aussi ce que permet le numérique. Et si à travers les réseaux sociaux, tous ceux qui ont suivi un bac B ou un bac ES, et qui ont apprécié l’enseignement des sciences économiques et sociales se mobilisaient pour dire l’intérêt d’avoir une discipline qui combine plusieurs savoirs et permette de comprendre l’économie et la société ? 




Une lecture rapide de ce texte pourrait conduire au pessimisme. Mais si ce billet se veut lucide et (auto) critique il n’est pas pour autant défaitiste. Il s’agit de déjouer ces malédictions construites au fil des années. Ce texte se veut aussi une interpellation auprès de l’opinion enseignante et des différents acteurs du système éducatif. 
Si la réforme du bac et du lycée conduit à abandonner la logique de culture générale, à confondre disciplines scolaires et disciplines universitaires et à demander aux élèves de s’inscrire dans des choix précoces au lieu d’être « le lycée de tous les possibles », ce serait alors une occasion manquée. 
Si j’écris tout cela aujourd’hui, c’est d’abord pour faire le point et parce que j’en ressens le besoin mais aussi avec l’idée que cela peut contribuer au débat et à l’évolution des positions. Au delà du pessimisme de la raison avec l’optimisme de l’action... 

Philippe Watrelot


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mardi, janvier 16, 2018

Réforme du bac : Tout ça pour ça…. ?



Les auditions de la commission Mathiot concernant la réforme du bac sont quasi-terminées et le rapport devrait être rendu public, nous dit-on, à la fin du mois de janvier ou au début du mois de février.
Il sera temps alors de réagir à ses propositions et plus encore de voir ce que le Ministre en fera.
Mais, dans l'attente, la lecture des informations émanant de ces dernières auditions me fait, pour l'instant, m'interroger : “tout ça pour ça ?”.


Faisons le point sur les derniers éléments dont nous disposons :
- un “bouquet de “majeures” ressemblant furieusement aux anciennes séries. En fait de suppression annoncée des filières, on se retrouverait avec 9 filières reconstituées, ce qui se rapproche fortement du bac que certains ont connu dans les années 70-80-90 (A, B, C, D, D', E, F).
- Tout cela adossé à des classes regroupant les élèves suivant la même majeure, ou des majeures proches sans doute. On va continuer à avoir des classes de littéraires, de scientifiques et de sciences humaines... Et la hiérarchie des filières a encore de beaux jours devant elle...
- Compensation des disciplines avec un choix sur les coefficients alors que la logique du socle et des compétences va à l’encontre de la compensation entre les disciplines.
- Du flou sur les sections technologiques avec des voies qui restent bien séparées, même si l'architecture globale serait proche pour le bac général et le bac techno
- quatre épreuves terminales l'année de la Terminale, mais des épreuves intermédiaires qui ressemblent beaucoup aux épreuves anticipées de 1ère (en un peu moins lourd, certes) et ce dans toutes les disciplines
- On aurait, en effet, un abandon du Contrôle en cours de formation (CCF) jugé trop dangereux pour une succession d’épreuves qui vont faire de l’année de Terminale une sorte de marathon.
- avec le nouveau « grand oral », il n’y aurait potentiellement plus de travail de groupe et d'interdisciplinarité, qui était pourtant un des aspects positifs des TPE. La possible évolution pédagogique résultant du changement des épreuves terminales risque de s’éloigner.
- On a aussi un grand flou quant au lien avec le supérieur. Et beaucoup d'ambiguïtés sur le positionnement du bac comme diplôme de fin de scolarité au lycée ou comme instrument de sélection et de tri pour l’entrée à l’université. Car cette réforme est indissociable de celle de l’entrée dans l’enseignement supérieur qui reste marquée qu’on le veuille ou non par une gestion de la pénurie.

Le vieux lycée résiste !
Au final, (et dans l'attente du rapport final et d'éventuelles surprises) on se retrouve face à une double contradiction.
Prévue pour “simplifier” et “muscler” le bac, la réforme telle qu'on la voit aujourd'hui se dessiner) ressemble de plus en plus à un truc très complexe et avec du “gras” partout…
Dans une telle logique on se demande alors pourquoi réformer ? 

Il est vrai que la commission Mathiot doit répondre à une commande complexe : il y a à la fois une logique de communication politique de réponse à une promesse électorale et plus ou moins implicitement une recherche d’économies.
Et cette réforme se heurte à la force d’inertie du système et aux inquiétudes des enseignants du secondaire quant à leurs conditions de travail et pour lesquels l’identité professionnelle est fortement attachée aux disciplines. Le ministre devra tenir compte des inquiétudes et déjouer les tensions plutôt que d’aller vers l’affrontement.
Va t-on vers une simplification ? Va t-on vers plus d’efficacité ? Avec quels moyens  humains ? Quelle formation ? Cette réforme permet-elle de lutter contre les inégalités sociales ? Voilà les vraies questions auxquelles on espère que le rapport donnera des réponses.


PhW




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lundi, janvier 01, 2018

Bloc-notes de l’année 2017



Depuis 2014, je propose une rétrospective de l’année écoulée sur mon blog consacré à l’actualité éducative. Pour de multiples raisons, j’ai cessé mes revues de presse hebdomadaires. Est-ce une pause ou un arrêt définitif ? je ne le sais pas encore. Mais il me semblait impossible de ne pas porter un regard sur l’ensemble de 2017. D’abord parce que l’année a été marquée par l’élection présidentielle et l’arrivée d’un nouveau ministre et d’une nouvelle politique. Un ministre qui parle plus à l'opinion qu'aux enseignants.


Les mots (et les maux) de 2017
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Pour débuter cette rétrospective, laissez moi vous présenter ce « nuage de mots » qui l’accompagne. A la fin de l’année 2017, je me suis livré à un petit « sondage » sans prétention, sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter). Le principe est simple. J’ai demandé à qui voulait bien répondre trois mots ou expressions pour résumer, selon eux, l’année éducative. Ce sont près de 150 réponses que j’ai recueillies et passées ensuite à la moulinette d’une application permettant de fabriquer ce type d’images. Bien sûr, elles ne sont pas "représentatives" (au sens des sondeurs) puisque ce sont des personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux. Un « microcosme » dirait Jean-Michel Blanquer...

Quoi qu’il en soit, les mots qui reviennent le plus souvent sont assez significatifs d’un ressenti chez une partie des enseignants. Pour le dire rapidement, ce sont ceux qui sont favorables aux changements dans l’École mais qui ont été choqués par la remise en cause des réformes précédentes et la communication redoutable et adroite (à droite ?) du nouveau ministre destinée à complaire à l’opinion. Nul doute d’ailleurs que les mots seraient différents si on sondait l’opinion publique dans son ensemble et pas seulement les enseignants les plus progressistes et réformistes. Mais il serait utile que le ministre actuel entende malgré tout ce qui est exprimé ici... 


Grimace
Une des images que l’on retiendra de cette année est celle, captée par une caméra de télévision, de Najat Vallaud-Belkacem découvrant le nom de son successeur. La grimace est expressive et tient presque d’une prémonition.
Que retiendra t-on du passage de Najat Vallaud-Belkacem au Ministère de l’éducation nationale ? La réponse est difficile tant son successeur s’est employé à détricoter systématiquement ce qui avait été mis en place. Au delà de la personne, c’est la politique mise en place durant le quinquennat qu’il faut analyser. En 2012, la « jeunesse » et l’éducation avaient été mises au centre de la campagne de François Hollande. La « refondation de l’École » portée par Vincent Peillon tout d’abord puis brièvement par Benoît Hamon reposait au départ sur un semblant de consensus. Et la promesse de création de 60 000 postes avait obtenu un accueil favorable chez les enseignants. J’avais essayé en avril 2016 dans trois billets successifs de dresser le bilan de cette politique. 

Celle-ci s’est heurtée à la contrainte du temps et aux blocages de toutes sortes. D’abord avec l’enlisement dans la réforme des rythmes devenue un enjeu politique. L’élaboration des programmes a pris du retard. Et la conjonction des nouveaux programmes avec la réforme du collège mise en place en une seule et dernière année (2016) a donné un sentiment de précipitation néfaste. Mais l’erreur majeure a été la décision par le premier ministre Valls de publier le décret sur le collège le lendemain d’une grève importante, au détriment du dialogue social (encore possible). De plus, la réforme du collège a été ressentie par de nombreux enseignants comme une remise en cause de leurs disciplines. La revalorisation des enseignants du premier degré est, elle aussi, venue bien tardivement.
Avec le temps, la cohérence d’ensemble de la refondation s’est perdue et on y a vu seulement une succession de réformes.
Plus globalement,  l’action dans le domaine de l’éducation a pâti aussi d’un ressentiment plus général d’une bonne partie du corps enseignant à l’égard de la politique menée par le gouvernement.


L’éducation dans la campagne 
L’éducation n’a pas été au cœur de la campagne présidentielle de 2017. Certes, tous les candidats avaient un volet « éducation » dans leurs programmes (je les ai analysés dans une série de billets) mais ce sujet n’a pas été déterminant y compris pour les enseignants. D’ailleurs, l’idée même de l’existence d’un « vote enseignant » est très discutable. Ce qui est également notable c’est que les clivages Droite/Gauche ne sont pas toujours opératoires dans les débats sur l’éducation. On a vu des positionnements très à gauche être très conservateurs sur le plan pédagogique...
Le seul domaine qui a semblé vraiment faire consensus entre tous les candidats, c’est la priorité au primaire qui était déjà affirmée dans la loi de refondation du quinquennat Hollande. En revanche, la question des postes a été un vrai sujet de débat. Il n’est pas inutile de rappeler qu’à l’époque Emmanuel Macron se situait dans le camp des nouvelles créations de postes puisque son programme prévoyait « 4000 à 5000 créations de postes » en plus d’une réorientation des postes déjà créés vers le primaire. Depuis, la loi de finances 2018 a été votée sans création de postes nouveaux.
La campagne électorale a donné lieu à quelques réels débats sur les finalités de l’éducation. Ainsi, François Fillon à droite (tout comme l’extrême droite) remettait  en cause de la scolarité à 16 ans et du socle commun avec l’apprentissage à partir de 14 ans et la fin du Collège unique.  Veut-on une école du tri ou une école de la réussite pour tous ? C’est en quelque sorte la question centrale qui était posée.
Chez l’un comme chez l’autre, on trouvait aussi un couplet sur les « pédagogistes prétentieux » (Fillon) et les « prétendues sciences de l’éducation » (Le Pen) et bien sûr le refrain sur la « restauration de l’autorité ». Marine Le Pen prônait également l’uniforme à l’école. D’une manière générale, le débat sur l’éducation n’a pas échappé à la tentation du populisme éducatif avec des mesures destinées à complaire à une opinion publique plutôt conservatrice. Tout cela s’accompagnant dans la presse d’un discours sur la recherche de boucs émissaires qui seraient la cause de tous les maux de l’École. La suite de l’année nous montrera que cette petite chanson nostalgique continuera à être chantée en chœur avec l’aide du nouveau ministre.


Ctrl-Z
Dans le sondage évoqué plus haut, c’est l’expression qui revient le plus fréquemment. Évidemment, il y a un biais puisque ce sont mes lecteurs et que j’ai contribué à la populariser !  Mais il n’est pas anodin que ce surnom ait été repris dans la presse (et même à l’étranger ! ) pour désigner le ministre. Car la première partie de son action a été consacrée à « détricoter » (autre terme très employé) l’action de celle qui l’a précédé.
Lorsqu’il a été nommé le 17 mai 2017, Jean-Michel Blanquer a été présenté comme un représentant de la « société civile ». Pourtant, ce n’est pas un inconnu, c’est en fait un représentant de la technostructure de l’Éducation Nationale de longue date. S’il n’a pas de mandat électif et n’est pas encarté, il n’en a pas moins participé à plusieurs cabinets ministériels de droite et été n°2 du ministère (Dgesco) sous le quinquennat Sarkozy. Et il était donné comme le possible ministre de l’Education de François Fillon (ou d’Alain Juppé). Son livre L’Ecole de demain (Odile Jacob 2016), ressemblait à une lettre de motivation ou en tout cas à un programme ministériel assumé. On pouvait y trouver des liens avec les travaux de l’institut Montaigne qui a fortement contribué à l’élaboration du programme éducation (et pas seulement) d’Emmanuel Macron. La composition de son cabinet est le reflet de ce parcours. On y trouve des membres des cabinets ministériels Darcos, Chatel ou Baroin ainsi qu’une personne issue du think tank précité.
Dès la passation de pouvoir il déclare : « Il n’y aura pas une énième loi ou une énième réforme. Il y aura tout simplement la volonté de s’attacher aux problèmes concrets » en donnant « la liberté aux acteurs et du pouvoir à nos professeurs, chefs d’établissements et à l’ensemble des acteurs de l’Education nationale ». Mais il va très vite s’employer à remettre en question plusieurs mesures emblématiques. A commencer par la réforme du collège où il « rétablit » (même si elle n’avaient pas disparu) les classes bilangues, le latin-grec et assouplit le dispositif des EPI. Et ensuite avec un décret sur les rythmes scolaires qui va aboutir au retour à la semaine de quatre jours dans les deux tiers des communes et à terme dans pratiquement toutes les collectivités locales. Ce sont deux signaux envoyés respectivement à une partie des enseignants et des parents hostiles à la réforme du collège et aux maires qui vont très vite se retrouver confrontés à une baisse de leurs moyens d’action.
Je l’ai souvent dit et écrit. Le temps de l’école n’est pas celui du politique. En matière d’éducation, on a surtout besoin de continuité de l’action. De plus, avec de tels revirements et concessions, on laisse entendre aux plus investis dans les réformes que leurs efforts ont été vains et au final, on favorise le cynisme et l’attentisme dans le corps enseignant.
Il faut signaler qu’on peut aussi étendre le Ctrl-z à d’autres terrains que le seul aspect éducatif. Les enseignants sont des fonctionnaires. Et ceux-ci ont appris successivement le (re)gel du point d’indice, le report du protocole « Parcours professionnels, carrières et rémunérations » (PPCR) et la réintroduction de la journée de carence. Ces reports sont bien plus mal vécus encore, que ceux dans le domaine strictement éducatif...


Jean-Michel « partout » Blanquer.
Au début de son ministère, à partir du mois de juin, je m’étais amusé à compter le nombre d’interviews dans la presse. À la mi septembre, on était déjà à plus de cinquante !
On reprochait à Najat Vallaud Belkacem de faire de la com’ mais avec Jean-Michel Blanquer on est passé à une autre échelle. Il s’agit d’une stratégie d’occupation du terrain médiatique de grande ampleur avec au moins trois interviews par semaine dans tous types de médias (y compris Causeur et Valeurs actuelles). Et le but est clair : il faut montrer qu’on est au travail (ce qui est légitime) et séduire l’opinion publique. Quitte à tomber dans des facilités de communication et annoncer des choses déjà existantes ou relancer des polémiques inutiles.
Successivement ou «en même temps » ( !), on a eu des annonces sur la laïcité, les chorales à l’École, l’évocation de l’uniforme, les fables de La Fontaine, le « récit national », le rétablissement du redoublement (qui existait toujours), l’interdiction du téléphone portable à l’école et au collège, la relance de la polémique moisie sur les méthodes de lecture où on a ressorti le vieil épouvantail de la méthode globale, des déclarations sur l’écriture inclusive et la grammaire, le « retour » de la dictée ... Il a aussi évoqué la nécessité à l'instruction civique  (comme si l’EMC n’existait pas). Il a également profité d’une énième polémique sur les programmes pour provoquer la démission du président du CSP... Et bien d’autres sujets encore, noyés dans le flot d’interventions médiatiques.
La technique est sensiblement toujours la même : une première déclaration tonitruante et clivante qui flatte l’opinion publique réceptive à ce discours sur l’école d’antan suivie ensuite de mesures beaucoup plus modestes et qui, au final ne changent pas grand chose. Mais on aura occupé le terrain...
« Jean Michel Blanquer bégaie » titre ironiquement Faiza Zerouala dans Mediapart. Libération le qualifie de « donneur de leçons ». Après lui avoir consacré une longue interview à la fin de l’été, L’Obs s’interroge : « Blanquer a-t-il sombré du côté obscur de la Force ? ». Mais si quelques journaux ne semblent pas ou plus sous le charme, on peut dire que Jean-Michel Blanquer bénéficie toujours d’une très bonne image dans l’opinion publique et chez les éditorialistes. Il semble « intouchable » résume Lucien Marboeuf dans une très bonne synthèse. En tout cas, on aurait tort de n’y voir que des contradictions ou de l’emphase médiatique. Il faut prendre M. Blanquer au sérieux.


Le coup d’après
Cette communication redoutable a en effet plusieurs fonctions Tout en déclarant qu’il ne fera pas de réformes, c’est bien à un changement profond du système que le ministre se livre ainsi qu’à un reformatage du discours sur l’école (très bien décrit par François Dubet). Ensuite parce que cette stratégie de communication que j’essayai d’analyser dans un  billet récent, est justement une "stratégie" élaborée par ce bon joueur d'échec qu'est J-M. Blanquer. Complaire à l'opinion publique est toujours important. Mais c'est aussi une étape essentielle avant  le « coup d’après » C’est-à-dire une deuxième phase de l'action plus dure et où il aura besoin de ce soutien face aux enseignants.
On peut penser que cela se fera dans le second degré. On le sait bien, le lycée coûte cher par rapport au primaire à l'inverse de ce qui se passe dans bon nombre d'autres pays. Les transformations structurelles qui risquent de se mettre en place peuvent se faire dans un contexte tendu et de possible "réveil" syndical. D'où l'importance du soutien de l'opinion publique.


Quel bilan ?
Au delà de l’écume médiatique, quel est le réel bilan du ministre après huit mois aux affaires ?  Hormis les assouplissements des réformes précédentes, cela se résume surtout pour l’instant à deux mesures : les CP à 12 et le dispositif « devoirs faits ».
Ce dernier est d’abord proposé dans les collèges avant d’être étendu au primaire l’année prochaine. Les premiers retours de ce qui n’a été mis en place qu’à la rentrée de la Toussaint sont plutôt encourageants. On constate que cette mesure peut faire évoluer aussi les pratiques pédagogiques des enseignants.
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La mise en place des classes de CP à 12 élèves pour les REP + (zones d’éducation prioritaire) semble une mesure assez efficace pour lutter contre les inégalités dès le début de la scolarité. C’est incontestablement une réussite. Mais on peut avoir quelques craintes sur l’extension comme cela était promis au reste du réseau et aux classes de CE1. Car cela risque de se faire au détriment des autres niveaux et dans des conditions matérielles pas toujours faciles.
La question du bilan doit en effet se doubler d’une autre question qui est celle des moyens. La lecture attentive de la loi de finances 2018 nous montre que ces réformes se feront à moyen constants et sur la base de redéploiements. Il n’y a pas de création de postes nettes dans le budget.  Dans ses multiples déclarations, J-M. Blanquer a dit d’ailleurs vouloir en finir avec la sacralisation des moyens pour passer à la transformation pédagogique.


Le bac et après 
La réforme du bac faisait partie des promesses de campagne d’Emmanuel Macron. Le programme indiquait : « Nous moderniserons le baccalauréat. Il y aura désormais 4 matières obligatoires à l’examen. Les autres seront validées par un contrôle continu. » Jean-Michel Blanquer s’est emparé de cette exigence et a chargé l’ancien directeur de l’IEP-Lille Pierre Mathiot d’une mission d’études sur ce sujet. Après de nombreuses auditions, celui-ci doit rendre un rapport en janvier 2018. Le ministre tranchera ensuite.
Très vite on a compris que la commission Mathiot allait s’intéresser aussi à ce qui se passe en amont, c’est-à-dire la structuration du lycée.
La structuration en « séries » (L, ES, S) serait donc en partie remise en question. On s’acheminerait alors vers un lycée « modulaire » où, après la classe de 2nde, les élèves choisiraient entre différents menus... Il reste alors à savoir comment se ferait ce choix et quelle serait l’aide à l’orientation et l’élaboration du projet personnel. Il y aurait en tout cas un défi à relever pour que ces choix ne soient pas discriminants socialement.
Cela suffirait-il pour remettre en question la hiérarchie des séries avec un Bac S qui permettait de « tout faire » ? On sait que les stratégies des familles sont fortes pour reconstituer contre vents et réformes les filières d’excellence...
Un autre enjeu est celui de la pédagogie. Notre système éducatif est ainsi fait que l’examen en aval détermine la pédagogie en amont. Les enseignants ont à cœur de  préparer leurs élèves à l’épreuve terminale. Changer les épreuves c’est donc aussi faire évoluer la pédagogie.
La réforme du bac s’inscrit aussi dans celle de l’accès à l’enseignement supérieur votée le 19 décembre 2017 à l’assemblée. « ParcourSup » remplace APB mais ne crée pas plus de places. On va continuer à gérer la pénurie et une sélection dont on n’ose pas prononcer le nom.
L’enjeu pour la réussite de cette réforme va être de faire la preuve qu’elle est destinée à améliorer le système et la pédagogie et pas pour faire des économies sur le dos des enseignants du secondaire.


Etat de grâce : stop ou encore ?
Jusqu’à maintenant, Jean-Michel Blanquer a semblé s’adresser plus à l’opinion publique qu’aux enseignants eux-mêmes. Doit-il se méfier d’eux ?
Un bon nombre semble toujours plutôt favorable à ce que fait le ministre. Dans le primaire, le retour à la semaine de quatre jours a été plutôt bien accueilli. De même, la remise en cause de la réforme du collège a pu séduire une partie de l’opinion enseignante.
La réforme du bac est cependant un gros morceau sur lequel le ministre pourrait bien avoir quelques difficultés. On se souvient que les précédentes tentatives de réforme avaient échoué par crainte de la réaction des lycéens qui refusaient le contrôle continu au nom de l’égalité et du refus d’un « bac à deux vitesses ». Ils étaient rejoints ou précédés par certains syndicats. Cette réforme pourrait être vue aussi par certains comme une remise en cause des disciplines et de leurs moyens. D’où l’importance pour M. Blanquer d’avoir le soutien de l’opinion pour faire passer cette réforme du Bac et du lycée.

Conservatisme ou progressisme ? De droite ou de gauche ? Ces questions reviennent souvent dans les débats sur la politique menée. Jean-Michel Blanquer se plaît à dire que l’éducation n’est ni de droite ni de gauche. On peut aussi voir la contradiction du ministre comme un atout avec à la fois un discours ancré sur le passé et en même temps l’intention affichée de réformer le système. Il est finalement  dans l’air du temps, conservateur et réformiste à la fois. Mais on pourrait aussi ironiser en remarquant qu’un œil dans le rétroviseur et un autre vers l’avant, c’est louche (et ça rend la conduite difficile)
« On ne sort de l'ambiguïté qu'à ses propres dépens » disait le Cardinal de Retz. L’année 2018 sera t-elle l’année où l’on sortira de la fascination pour déconstruire la machine communicationnelle ? C'est le travail de la presse de le faire et de donner à voir la réalité du terrain. C'est essentiel plutôt que d'en rester aux discours entre éditorialistes qui ne connaissent pas grand-chose à l'école. Confronter le discours au réel, aller au delà des affirmations péremptoires ("c'est la science") voilà le premier enjeu.
Mais il s’agira aussi pour tous ceux qu’on a traité de « pédagogistes » et qui sont avant tout des réformistes de trouver un espace dans ce jeu complexe entre une posture de critique systématique des propositions de Blanquer et un conservatisme de gauche tout aussi délétère. Comme nous y invite François Dubet dans un article majeur, 2018 pourrait  être l’occasion de reconstruire une alternative progressiste pour une école de la réussite de tous. C'est le voeu que je forme pour cette année !



Philippe Watrelot


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