dimanche, avril 13, 2014

Bloc Notes de la semaine du 7 au 13 avril 2014



- Garder le rythme… ? - Le changement c’est maintenu ? - Déjà parti, une fois déjà là… - Bel exemple pour la jeunesse !- .



Le bloc notes de cette semaine s’interroge évidemment sur la suite de ce qu’on n’ose même plus appeler la refondation. Y a t-il toujours la même volonté politique après le départ de Vincent Peillon ? On reviendra aussi sur la personne et l’action de ce ministre “déjà parti, une fois déjà là”…
Et nous finirons comme d’autres l’ont fait avant nous par une réflexion sur l’exemplarité des hommes politiques.



Garder le rythme… ?
Dans la revue de presse du mardi 8 avril, Laurent Fillion notait que c’était à 15h48 (deux minutes d'intervention après vingt-huit minutes de discours) que le nouveau 1er ministre Manuel Valls avait abordé les questions de l’éducation. On peut même en trouver sur le site de Matignon, le verbatim . Le voici : “Investir dans l’école de la République, dans ses enseignants, et pour ses élèves, c’est réinvestir la République de sa mission première : chaque enfant, peu importe son milieu social, doit bénéficier des mêmes opportunités. Depuis deux ans, nous avons engagé une refondation de l’école : réforme des métiers, rétablissement de la formation des maîtres, lutte contre l’échec scolaire, priorité donnée au primaire, relance de la scolarisation des moins de trois ans. Le redressement de l’école doit être poursuivi. L’aménagement des rythmes scolaires est une bonne réforme car avec elle beaucoup plus d’enfants ont accès à des activités périscolaires, sportives, culturelles très complémentaires de l’éducation donnée par les enseignants. 93% des communes s’y sont déjà engagées. Cependant, j’ai entendu les remarques de bonne foi venant des élus. Ainsi, le cadre réglementaire sera assoupli après les concertations nécessaires avec les enseignants, les parents et les élus. Ce qui doit compter et nous rassembler, c’est la réussite des élèves, partout en France.
On sait que cette avant-dernière phrase a été l’objet de plusieurs interprétations. Et qu’il a fallu ensuite des précisions de la part du service de presse du Ministère de l’Éducation Nationale pour indiquer qu’ “Il n’y aura ni report, ni retrait, ni libre choix, toutes les communes passeront aux nouveaux rythmes à la rentrée, le décret sur la nouvelle semaine scolaire n’est pas modifié. Simplement, on va étudier au cas par cas, au niveau du terrain, les communes ayant des difficultés. Si elles ont des projets innovants mais qui n’entrent pas dans le cadre du décret, on pourrait assouplir”.
Ça laisse quand même une impression de cafouillage et d’acrobaties sémantiques. Sans trahir un secret, il semble bien que la question de l’abandon/dénaturation de la réforme des rythmes ait été sur la table dans la phase de préparation du discours de politique générale. Plusieurs acteurs de l’éducation (dont le CRAP-Cahiers Pédagogiques ou la FCPE ) ont averti durant le week-end dernier sur le signal politique très négatif que cela envoyait. Au final, la réforme est maintenue mais on ne comprend pas mieux le message : si c’est pour appliquer la réforme en septembre comme prévu, à quelques exceptions près, à quoi bon annoncer un «assouplissement» en grande pompe à l’Assemblée nationale ? C’est Véronique Soulé de Libération qui pose sur son blog la question en ces termes et appuie là où ça fait mal. Elle poursuit : “pourquoi faire un tel geste si l’immense majorité des communes —92% selon Hamon, 93% selon Valls— est finalement prête ? Sur les 7% à 8% restants, 2 à 3% auraient des problèmes quasi insurmontables pour passer aux quatre jours et demi, et 4% à 5% seraient des résistants «idéologiques», proches de l’UMP. Fallait-il en faire autant pour si peu ? Enfin, le gouvernement aurait-il eu peur d’une mobilisation de l’UMP, requinquée par les municipales ? Aurait-il voulu prévenir un nouveau tollé des maires, d’autant qu’il va couper la moitié des dotations aux collectivités locales ?
Que le retour à la semaine de 4,5 jours ait posé et pose toujours des problèmes, on ne peut le contester. Il faudrait en effet que le ministre donne des instructions fermes auprès de son administration pour qu’il y ait plus de souplesse ( !) Mais surtout, on voit bien que cette “Valls-hésitation” a ouvert une brèche dans laquelle s’engouffrent les nouveaux élus UMP (Le Monde). Jean-François Copé a en effet lancé un appel ses troupes : «Je recommande à tous les maires, UMP ou pas, d'avoir le courage de refuser cette réforme. » Au passage, bel exemple pour la jeunesse que des élus qui refusent d’appliquer les lois… Mais nous y reviendrons…

Avec le changement de ministre et ces atermoiements, on est bien confronté à une question de rythme(s).
“Rythmes scolaires” bien sûr qui ont absorbé beaucoup d’énergie peut-être au détriment des autres chantiers du Ministre. Mais plus globalement, c’est la question du rythme des réformes qui est posée dans le domaine de l’éducation qui ne semble plus être la priorité comme elle était énoncée au début du quinquennat et durant la campagne.
Pourtant, en matière de Valls, il est important de garder le rythme !

Le changement c’est maintenu ?
Les contraintes budgétaires existent, mais la priorité à l’éducation demeure. J’en serai le gardien” : pour l’une de ses toutes premières apparitions dans le grand amphi de la Sorbonne à l’occasion du lancement de la réforme de l’éducation prioritaire, Benoît Hamon, a tenu à rassurer tous ceux qui s’inquiètent. “Je ne serai pas le ministre des abandons”, a-t-il ajouté. Il a laissé entendre qu’il tiendrait la promesse des 54 000 postes créés durant le quinquennat, malgré les économies drastiques annoncées au sein de l’Etat.
Mais les craintes sont nombreuses. Dans un article de Challenges intitulé “parmi les ministres ‘manager‘ de Valls : Benoît Hamon”,  le journaliste lui voit un chemin semé d’embûches : “il devra faire avaler aux syndicats la pilule du plan d’économies de 50 milliards d’euros de François Hollande. Car l’Education risque de perdre son statut de sanctuaire: moins de créations de postes que prévu et un serrage de vis supplémentaire pour les quelque 841.000 enseignants.”. Même tonalité chez Marie-Caroline Missir dans L’Express qui s’interroge “l'école est-elle encore une priorité ?
La priorité à l’éducation ne se résume pas à la promesse des 60 000 postes. Mais elle y contribue. Un petit point sémantique au passage avant de faire le point : il serait plus juste de parler de RE-création de postes car c’est oublier un peu vite la casse du quinquennat précédent…
Une très bonne infographie publiée dans L’Express permet de voir où nous en sommes. Le magazine (en s’appuyant sur le site “performance publique” ) a fait les comptes: à la rentrée 2014, environ 40% des postes promis auront été ouverts. Ce qui laisse encore environ 12 000 recrutements supplémentaires à faire en 2015, 2016 et 2017. En fait l’essentiel a été absorbé par le rétablissement de l’alternance dans la formation des enseignants (en Master 1 et l’an prochain en M2). En revanche pour les postes de titulaires, 3184 enseignants (primaire, secondaire, public et privé confondus) ont été recrutés en 2013. 94,4% des postes prévus d'ici 2017 restent à pourvoir. C’est ce décalage dans le temps qui contribue au scepticisme dans les salles des profs et des maîtres qui ne voient pas venir les renforts attendus et subissent même des suppressions de postes. Un sentiment qui risque d’être renforcé quand on sait que l’année scolaire prochaine devrait connaître une poussée démographique . En primaire, ce sont 35.600 élèves de plus qui devraient arriver à la rentrée 2014 puis 23.400 à la rentrée 2015. Dans le second degré (collège et lycée), la Depp prévoit 27.500 élèves de plus à la rentrée 2014, puis une augmentation de 29.500 élèves à la rentrée 2015. C'est surtout le lycée qui devrait être concerné, avec 24.000 élèves de plus à la rentrée 2014, puis 49.000 lycéens supplémentaires à la rentrée 2015, année où le collège devrait perdre 19.500 élèves. Dès l’entrée en fonction de Benoît Hamon, et malgré ses affirmations répétées , les syndicats ont fait part de leurs craintes.
Mais la “refondation” (ce mot a t-il encore un sens ?) ne peut se résumer à une promesse quantitative imposée par Hollande durant la campagne sans concertation avec son futur ministre. La loi votée en juin 2013 lançait plusieurs pistes : réforme des programmes, de la formation, des statuts et des métiers, éducation prioritaire… La plupart de ces chantiers sont ouverts mais on sait bien qu’il ne suffit pas de bonnes intentions. La continuité de l’action suppose des moyens mais aussi une volonté politique réaffirmée face aux inerties de toutes sortes. On constate que pour l’instant, le cabinet de Benoît Hamon semble ressembler beaucoup à celui de Vincent Peillon. Est-ce une bonne chose ? On peut se dire en effet que c’est un signe de continuité. Mais on peut aussi se demander comme le fait Maryline Baumard dans son blog du Monde si cela ne place pas le ministre “en position d’élève face à ses directeurs”. Il faudrait se rappeler au niveau de l’administration centrale qu’il ne suffit pas de décider dans un bureau pour que les choses se mettent en place comme par magie dans chaque établissement. Et que “le diable est dans les détails”. Car une autre inertie est celle de l’administration intermédiaire, elle même, qui reste souvent très conservatrice et rigide.
Les autres difficultés viennent également des positions syndicales. On peut craindre une surenchère radicale jusqu’aux élections professionnelles qui ont lieu à l’automne prochain. Le SNES-FSU tenait son congrès à Marseille au début du mois. Pour Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU, ainsi que le rapporte le site Touteduc la fédération doit “"continuer à proposer, négocier, débattre, agir avec les personnels et travailler au rassemblement des forces. Réformateurs contestataires en quelque sorte.”. Mais dans le même temps, les co-secrétaires généraux du SNES fixent des limites très rigides à ne pas franchir. Ne pas négliger le second degré, remise à plat de la réforme du lycée, engager une revalorisation des salaires, réaffirmation du caractère national de la gestion de l’École, pas d’‘école du socle” … Dans certains écrits on lit même une remise en cause de la charte des programmes produite par le CSP dans une logique pourtant consensuelle. On trouve rassemblés la plupart de ces impératifs dans une lettre au Ministre qu’on peut lire sur le site du syndicat .
On sait bien ce que sont les postures syndicales, dans un “camp” comme dans l’autre (car les accusations en retour ne sont pas plus constructives). Cela fait malheureusement partie du jeu et des surenchères pré-électorales. La tâche de Benoît Hamon, qui affirme vouloir mettre ses pas dans ceux de son prédécesseur, va être de marcher sur une ligne de crête. Entre les tentations gouvernementales de sacrifier la priorité à l’éducation et les accommodements syndicaux face aux risques de conflits sociaux.
Notez sur vos cahiers de textes et autres agendas : «Je ne serai pas le ministre des abandons» Soulignez trois fois en rouge... (non, en rose...)

Déjà parti, une fois déjà là…
Certains écrivent des lettres au nouveau ministre, d’autres en écrivent à l’ancien… C’est une très belle lettre que Sébastien Rome a écrit sur son blog à Vincent Peillon . Une lettre empathique et nuancée. J’en retiens surtout ce passage : “Tu savais que tu ne resterais pas ministre et qu’une réforme en éducation, aucun ministre n’en voit son effet véritable. Il reste au ministre à agir de telle manière que ce qui est posé doit se poursuivre malgré soi, sans soi. D'une manière parodique, on peut dire que le “Dasein” du ministre, c’est d’être pour agir et d’agir tel que l’on ne sera plus ministre. Être un ministre déjà parti, une fois déjà là. Peut-être est-ce une manière de le rester dans les esprits ? ”. Et notre collègue de détailler les pistes ouvertes par le ministre et que nous avons déjà évoquées : la qualité de l’accueil du temps périscolaire et le travail en partenariat, la formation des enseignants, les statuts et le métier des enseignants… Un beau texte que je vous invite à lire.
On trouve une tonalité assez voisine chez Maryline Baumard qui se demande : “Peillon victime ou bénéficiaire du remaniement ?”. Pour celle qui a été une observatrice au plus près de l’action ministérielle : “Peillon est-il de ces séducteurs qui pensent que dans l'amour, le meilleur, c'est quand on monte l'escalier? Il a probablement adoré la campagne présidentielle, pendant laquelle il s'est préparé à ce ministère. Il a sûrement aimé aussi lancer plusieurs chantiers; et puis, l'intellectuel s'est peut-être lassé. Il a été étonné de l'énergie qu'il lui a fallu déployer, pour faire adopter la réforme des rythmes scolaires qu'on croyait consensuelle. Il a fallu reculer devant la fronde des profs de classes prépas, et d'autres contestations se profilaient. Il sait manier le verbe, mais les réformes structurelles qu'il a commencées à entreprendre ne peuvent pas produire rapidement des effets positifs. N'a-t-il pas vu l'opportunité de s'en aller en douceur, tout en réussissant à se faire regretter, plutôt que d'être un ministre sans résultats très spectaculaires à court terme, et obligé de décevoir sur les conditions de travail et les rémunérations, faute de crédits?”.
C’est bien là, la question. Et c’est ma nuance avec le texte de Sébastien Rome auquel j’adhère pour l’essentiel. L’action politique c’est aussi le suivi de l’action, sa mise en œuvre au quotidien, la patience, les compromis tout en gardant le cap… “Fatiguer le doute” pour reprendre une expression fétiche de Vincent Peillon (empruntée à Jaurès), ça demande du temps… Ça demande de mettre les mains dans le cambouis… Comme le dit lui même Sébastien Rome . : “c’est en cheminant que l’on fait le chemin. ”.
Pardon de m’auto-citer, mais dans une tribune publiée il y a une semaine , je m’interrogeais voulait-il vraiment rester ? ”. Préserver sa carrière, sa “trace” cela ne me semble pas à la hauteur du personnage et j’ose espérer que ce ne sont pas les raisons principales de son départ. Une fois la loi votée tout restait à faire. Son engagement dans la campagne européenne, même s’il était intellectuellement compréhensible dans un souci de légitimité démocratique, a été très mal ressenti. Y compris dans le camp réformiste où l’on a eu l’impression d’un abandon en rase campagne.
Sans me risquer trop à un parallèle hasardeux, nous savons bien dans nos classes qu’il ne suffit pas d’édicter des règles de vie au début de l’année, d’énoncer des consignes ou de construire de beaux dispositifs d’apprentissages pour que ça marche, il faut une vigilance de tous les instants pour que cela fonctionne et qu’on parvienne à ses objectifs.
Et alors qu’on est qu’au début du chemin et qu’il reste tant à faire, et qu’il faut lutter pour ne pas être désabusé, je vous livre mon sentiment en une formule : Il s’en va, nous on reste…

Bel exemple pour la jeunesse !
Comment demander à nos enfants de se conduire convenablement dans une classe si les députés se conduisent comme des abrutis devant tous les français? ”. C’est Luc Ferry ancien ministre de l’éducation qui s’exprime ainsi . Le philosophe, intermittent de la politique, qui avait décidé d'écouter, mardi, le discours de politique générale du premier ministre a été choqué par le bruit qui régnait dans l'hémicycle. Il écrit aussi sur son compte Facebook «Je regarde Vals (sic) à l'Assemblée: qu'un premier ministre, de droite ou de gauche, peu importe, ne puisse pas parler devant des adultes, des parlementaires, sans que ces gens vocifèrent comme des malades mentaux, c'est consternant». En dehors du fait que ce n’est pas gentil pour les malades mentaux qui, eux, n’y peuvent rien, en tant qu’éducateur, on ne peut qu’adhérer aux propos de l’ancien ministre.
Un discours très voisin chez Mara Goyet dans son blog du Monde.fr . Elle fait une proposition qui pourrait s’intégrer dans un module « gestion de classe » à l’ESPÉ “On pourrait, et c'est là la mesure que je propose, obliger l'Assemblée à accueillir les enseignants stagiaires. Pour un jour (il y a beaucoup de stagiaires), pour une session d'une heure (plus cela provoquerait des démissions). Opération commando : on les lâcherait au milieu des députés et ils devraient chercher à les calmer, à imposer le silence, à leur apprendre à écouter les autres, ne pas manger ses crottes de nez, ne pas envoyer de texto, ne pas lire le journal, ne pas bavarder, ne pas se lever, hurler, tempêter, crier, s'agiter. Ils devront aussi convaincre ceux qui prennent la parole d'être moins chiants. […] Ce serait gratuit […] . Efficace. Pertinent. Rassurant : ce serait le pire moment de leur carrière d'enseignant. Après, leur stage dans la cité du Buis joli des 8000 de Chantevache-les-Iris semblerait aux jeunes enseignants une promenade de santé. Les députés, eux, "subiraient" un peu d'autorité et en seraient apaisés. Ils seraient délivrés du fardeau de ces élans tyranniques de toute-puissance qui les minent une fois réunis et seraient plus efficaces dans leur métier.”.
Et puisque son nom a été évoqué mardi à l’assemblée, on pourrait leur donner à commenter cette phrase de Pierre Mendès-France « Toute politique n’est pas sale, toute action n’est pas vaine ». Prenez une feuille, vous avez trois ans pour y répondre…

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot


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mercredi, avril 02, 2014

Un goût d'inachevé


 Alain Savary - Jean-Pierre Chevènement - René Monory - Lionel Jospin - Jack Lang - François Bayrou - Claude Allègre - Jack Lang (II) - Luc Ferry - François Fillon - Gilles de Robien - Xavier Darcos - Luc Chatel - Vincent Peillon… Et aujourd’hui mercredi 2 avril Benoît Hamon….

Depuis que j’ai commencé à enseigner (en septembre 1981), j’ai vu se succéder 14 ministres. Il y en a eu 30 en tout depuis le début de la 5ème. Seul un ministre (Ch.Fouchet) a duré cinq ans de 62 à 67 c'est-à-dire l'équivalent d'une scolarité du primaire. Sinon la moyenne c’est deux ans…
Évidemment je garde un attachement particulier pour Alain Savary. Non pas parce qu’il fût le premier mais parce que l’action (et la réflexion) qu’il a engagé a eu, me semble t-il, un effet durable et positif sur l’évolution de l’École. Mais je partage le constat fait par Antoine Prost dans son dernier livre (“Du changement dans l’École” – Seuil) qui déplorait le manque de continuité dans l’action éducative.

Que restera t-il de l’action de Vincent Peillon ? A t-il été un bon ministre ? Il est trop tôt pour le dire. Des réformes ont été engagées mais seront elles poursuivies ? Car au delà de la personne, c’est d’abord la continuité de la politique qui est en jeu. L’élection présidentielle s’est jouée en partie sur la priorité à la jeunesse. Mais la promesse était surtout quantitative (60 000 postes) et destinée à ramener au bercail de la gauche, des enseignants qui s’étaient dispersés dans l’élection précédente. Mais sur un plan qualitatif, on ne peut pas dire que François Hollande ait jamais manifesté une appétence particulière pour la pédagogie (dans tous les sens du mot d’ailleurs…).

Vincent Peillon s’était préparé à la fonction et avait entamé des consultations/négociations dès l’année 2011. Mais après une période de relatif consensus, il s’est heurté assez rapidement aux difficultés. Sans vouloir jouer les “Philippulus le prophète”, j’avais tenté dans un billet de blog du début de 2013 de recenser déjà les erreurs et les blocages. Ce billet reste, me semble t-il d’actualité et les verrous identifiés alors semblent encore plus grippés aujourd’hui.

Avant de parler du bilan et des enjeux pour la suite, il faut quand même revenir sur l’homme. Enseignant lui même, formateur, Vincent Peillon connaissait son sujet, il est arrivé au ministère avec une vraie vision et une envergure intellectuelle qui a donné un a priori favorable au moment de sa nomination.
Et puis surtout, il a parlé de pédagogie ! Ses discours étaient revigorants après des années de technocrates et politiciens sans autre horizon que la calculette. Et la notion de “refondation” qu’il a forgée et portée se voulait une synthèse habile entre la nécessaire évolution du système et une référence aux valeurs qui sont au fondement de la République et de la démocratie. Et une réponse aux enjeux du XXIe siècle pour reconstruire une école juste et efficace
Il fut donc un ministre de la Parole. La Politique a besoin aussi de cet outil pour indiquer le chemin. Il fut aussi un ministre de l’action car, lorsqu’on regardera dans le rétroviseur (en amont…) on constatera que les chantiers qu’il a engagé sont importants. La loi de programmation et d’orientation est une étape importante et qui peut être féconde.  Reste à savoir si l’élan de ce qu’on n’ose plus appeler la refondation sera poursuivi… Et si, au final il en restera plus qu’une simple restauration.

“Refondation” a été un mot piégé car il a pu susciter de grands espoirs. On a pu reprocher à Vincent Peillon une certaine grandiloquence. Et des réalisations marquées, elles, par des compromis et donc qui ont pu êtres lues comme trop modestes.
Les compromis ont du d’abord être passés avec Matignon et l’Élysée. C’est Jean-Marc Ayrault qui a, semble t-il, imposé une concertation durant l’été 2012 par crainte de blocages syndicaux. Alors que les négociations menées préalablement montraient qu’on aurait pu avancer plus vite. Cela a retardé le calendrier de la refondation qui n’a pu être votée finalement qu’en juin 2013. Et par ricochet, cela a télescopé la réforme des rythmes avec les municipales. Et cela a donné aussi des arguments supplémentaires à ceux qui plaidaient pour une concertation de l’ensemble des personnels avant le vote de la loi. Paradoxalement, c’est cette attente qui a favorisé l’expression des postures syndicales et les blocages qui se sont remis en place très vite après la fenêtre de tir du début du quinquennat.   

Si le parti socialiste s’était doté dans son projet d’un volet conséquent sur l’éducation, si Vincent Peillon avait travaillé sur les premières mesures, on peut cependant se demander si la mise en œuvre concrète a été vraiment efficace. Autrement dit, le cabinet a il été à la hauteur ? Marqué par un certain turn over, on y retrouve l’éternel poids des technocrates, interchangeables, sûrs d’eux, impatients et peu au fait des subtilités du système. Cela a particulièrement été sensible dans le cas des rythmes scolaires mais aussi dans le dossier de la formation. Dans ce cas précis, la complexité a été renforcée par la co-existence de deux ministères à part égale. Et c’est le Ministère de l’enseignement supérieur qui a imposé sa loi à un Ministre de l’éducation accaparé par une réforme des rythmes dont on ne soupçonnait pas la difficulté.

On a souvent dénoncé ici-même, le poids de la hiérarchie intermédiaire de l’éducation nationale. Ces différentes catégories (inspection, administration centrale, présidents d’université, certains chefs d’établissement) n’ont pas tous intérêt à voir changer l’École. Car cela remettrait en question des “territoires” et aurait des enjeux de pouvoir. Le système a donc une force d’inertie et de résistance qui a bien souvent contribué à l’empilement des dispositifs et même la perversion de ceux ci. Le maintien d’une partie de cette hiérarchie qui avait appliqué avec zèle et un certain autoritarisme les réformes Darcos et Chatel  et en particulier les programmes de 2008 dans le primaire, a contribué aussi à l’agacement des enseignants et notamment des professeurs des écoles

Car l’autre facteur de blocage qui n’avait peut être pas été assez apprécié en haut lieu, c’est la “frustration relative” chez les enseignants. Après cinq ans de sarkozysme, de suppression de postes et de rigueur budgétaire, couplé avec un profond sentiment de déclassement, le monde enseignant est plus épuisé et désabusé que désireux de changement. C’est ce sentiment qui l’a emporté et qui a bloqué en grande partie les réformes. D’autant plus que cela se combine avec une impasse économique. Avec la promesse des 60 000 postes durant la campagne, François Hollande avait tout mis sur la table. Et il ne restait plus aucune marge de manœuvre pour une réelle revalorisation pourtant nécessaire. Et pourtant 60 000 postes, si on les rapporte au nombre d’établissements, ça fait juste (un ou deux) enseignants en plus…

Selon toute vraisemblance, Vincent Peillon, à qui l’Élysée reprochait  sa gestion du dossier des rythmes, ne voulait poursuivre qu'à la condition que le pacte de responsabilité n'affecte pas la programmation et les fameux 60000 postes. Il n'aurait pas, semble t-il, obtenu cette garantie. Dans le contexte plus global de la sanction de la politique du gouvernement, cela n’en est que plus inquiétant. On peut penser aussi que les résultats aux municipales n’enterrent, à coup de dérogations et d’aménagements, la réforme des rythmes. Mais voulait-il vraiment rester ?

Déception, goût amer, frustration, sentiment d’abandon… Pour les pédagogues convaincus de la nécessité de changer l’école, les sentiments sont nombreux après ce remaniement. Il y a évidemment une déception et une crainte que l’élan déjà entamé par les résistances et la force d’inertie ne se perde complètement. On sait que souvent après une phase de réforme et de tensions, le ministre suivant est nommé pour “pisser sur les braises”(expression de Jack Lang après l’épisode Allègre).

Cela ne préjuge en rien de l’action  de Benoit Hamon. On notera que son ministère retrouve le champ de l’enseignement supérieur qui n’avait pas été accordé à son prédécesseur. Cela peut permettre de relancer une meilleure coordination dans le domaine de la formation. Son passage à l’économie sociale et solidaire l’a peut-être convaincu du rôle clé que peuvent jouer les associations et en particulier dans la mise en œuvre des projets de territoire. Les chantiers ont été ouverts : il faut maintenant mettre en musique les dispositifs et s’assurer de la continuité de l’action. Saura t-il s’imposer face aux pressions et surtout aux inerties de toute sorte ?

On peut surtout espérer qu’au delà des réformes venues d’en haut, on fasse confiance à la capacité des acteurs de l’école à engager des changements “à bas bruit” dans leurs classes, dans leurs établissements… Changer l’école, comme le disait un vieux slogan bien oublié, c’est ici et maintenant…

Philippe Watrelot

« Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre et comme s’il ne les sentait pas les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège. Le régime qu’une révolution détruit vaut presque toujours mieux que celui qui l’avait immédiatement précédé et l’expérience apprend que le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer. Il n’y a qu’un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de sauver ses sujets après une oppression longue. Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. »
Alexis de Tocqueville L’ancien Régime et la Révolution. 1856



lundi, mars 31, 2014

Revue de presse du lundi 31 mars 2014





- Cumul des mandales - JRE - Moral(es) - .



La revue de presse du jour revient sur le remaniement et se demande si la réaffirmation de la priorité à l’éducation contenue dans le discours du président sera confirmée dans les faits. Quel avenir pour la refondation et pour le ministre qui fut porteur de ce projet ? Ce lundi 31 mars était aussi annoncée comme une nouvelle “journée de retrait de l’École” par les obsédés du genre. Ceux ci se livrent à une campagne de calomnie et de propagation de rumeurs indigne. On a bien besoin de morale. C’est le dernier sujet abordé dans cette chronique. Il faut de la morale… mais aussi garder le moral !





Cumul des mandales…
Le deuxième tour des élection municipales a confirmé le premier. Ça a été le cumul des mandales…
Comme on ne pouvait pas annoncer cela mardi (c’est le 1er avril…), il fallait que les annonces se fassent dès ce lundi.
Ce sera donc Manuel Valls qui remplacera Jean-Marc Ayrault comme Premier Ministre. C’est évidemment la principale annonce qui doit être retenue de l’allocution de François Hollande ce lundi soir à 20h. Du texte du discours, outre les considérations économiques (sur lesquelles, il y aurait beaucoup à dire mais ce n’est pas le sujet de cette revue de presse), il faut retenir la réaffirmation de la priorité donnée à l’éducation : “Au Pacte de responsabilité, doit correspondre un pacte de solidarité dont le premier pilier est l’éducation, et la formation de la jeunesse ; le second, c’est la sécurité sociale avec la priorité donnée à la Santé ; et le troisième, c’est le pouvoir d’achat avec une réduction des impôts des Français et une baisse des cotisations payées par les salariés. ”.
Reste à savoir si, dans la configuration qui va conduire à trouver 50 milliards d’économies budgétaires, cette priorité va continuer à se traduire en postes. On peut craindre, en effet, une remise en cause de la promesse des 60 000 postes. C’est une des hypothèses qui conditionnent le maintien de Vincent Peillon au ministère de l’Éducation. Si la promesse est abandonnée, on peut penser que cela sera une justification de plus à son départ. C’est en tout cas le message subliminal que relevait Pascal Bouchard dans Touteduc dès jeudi dernier lorsque Vincent Peillon déclarait dans le cadre d’une conférence internationale : “Si on coupe dans les budgets 'éducation', les conséquences seront terribles ! ”. L’autre considération tient à la réforme des rythmes scolaires. Dans le contexte nouveau créé par les élections municipales et dans la mesure où c’est un des points de fixation, on peut craindre que dans un souci d’apaisement, on atténue et on dénature la réforme. D’autant plus que ce sont les municipalités qui organisent les activités périscolaires qui sont supposer accompagner cette réforme… Le maintien de Vincent Peillon serait alors une gêne et son refus d’aller dans ce sens serait alors justifié. On trouve certaines de ces hypothèses formulées dans un article de Marie-Caroline Missir dans L’Express où la spécialiste de l’éducation essaye de faire des spéculations sur l’avenir…
Le Président de la République a aussi annoncé, dans son bref discours, la formation d’un gouvernement avec “une équipe resserrée, cohérente et soudée”.L’historien Claude Lelièvre plaidait déjà, sur son blog, pour cette solution au début du mois de mars. Un “gouvernement resseré” passerait par un grand pôle regroupant sous la même autorité l’éducation nationale, l’enseignement supérieur et la recherche, la jeunesse et sports. Et peut être même la Culture. Rappelons que c’était le cas du grand ministre que fut Jean Zay. Son action réformatrice à la tête de l’Éducation Nationale ne l’a pas empêché aussi de créer le festival de Cannes… Mais surtout créer un grand ministère incluant la jeunesse et sports qui a la tutelle des associations complémentaires de l’École, pourrait permettre de mieux coordonner les actions autour du temps scolaire et péri-scolaire. Et faire ainsi en sorte que la réforme soit un peu moins “scolaro-centrée”. Enfin, on pourrait souhaiter que le rassemblement avec l’enseignement supérieur permette au futur ministre de reprendre la main sur la formation des enseignants qui lui avait échappé et a été accaparée par les universitaires. On ose à peine espérer que cela aboutisse à un “choc de simplification” tant les structures qui se mettent en place semblent complexes et porteuses de blocages et d’effets pervers. Il n’est pas trop tard… !
Quoi qu’il en soit nous serons fixés assez vite puisque la composition du gouvernement ne saurait tarder. Il ne devrait pas y avoir trop de Valls-hésitations…

JRE
C’est Luc Cédelle qui alertait sur son blog dès dimanche. La « Journée de retrait de l’école » (JRE), organisée au niveau national par Farida Belghoul pour lutter contre « l’abomination » que constitue selon elle et ses partisans la soi-disant « théorie du genre », avait lieu ce lundi 31 mars. Depuis le premier appel, le mouvement s’est radicalisé et utilise des procédés immondes. Ainsi, Une vidéo récemment mise en ligne en témoigne. C’est une mise en accusation publique d’attentat à la pudeur à l’encontre d’une enseignante d’une école maternelle de Joué-les-Tours, par une militante locale des JRE se présentant à visage découvert. Un journal local , ainsi qu’un site spécialisé dans les rumeurs reviennent aussi sur cette information. Et ils montrent, à partir des informations en leur possession, que la manipulation et l’intox sont à l’œuvre et que la rumeur semble infondée. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose…
Louise Tourret sur Slate.fr revient, elle aussi, sur cette affaire. Elle nous apprend que d’après La Nouvelle République, des plaintes sont en cours, contre l’école du côté de l’association et pour dénonciation calomnieuse du côté des services administratifs de l’Education nationale (Dasen). Le maire de la commune, Philippe Le Breton, accuse quant à lui JRE de manipulation et de diffamation, tandis que le syndicat Sud évoque l’idée inquiétante de lynchage public d’enseignant. Elle pose aussi le problème central : “Une seule et bonne question se pose maintenant à l’école, en tant qu’institution mais aussi sur le terrain, établissement par établissement. Comment parler aux parents? Comment montrer que le dialogue est possible quand un problème (et généralement ce sont des problèmes de bagarres, de devoirs, de punition) se pose? La bonne réponse se situera dans la capacité aux acteurs de l’école de montrer que la porte est ouverte aux parents lorsque ceux-ci s’interrogent ou s’inquiètent. Et de ce côté-là il y a encore du boulot.
C’est ce que nous écrivions également dans le Bloc-Notes du 2 février dernier : “Face à cette situation sans précédent, un seul mot d’ordre s’impose pour les pédagogues : Contre la défiance, s’il faut de la vigilance il faut surtout (re)construire la confiance

Moral(es)
La presse est toute entière consacrée au résultat des élections et au remaniement. Malgré tout, on trouve quelques informations qui méritent notre attention. Et notamment sur l’enseignement de la morale.
Libération et Le Figaro nous informent que vient de se créer une Fédération nationale de l'enseignement musulman (Fnem), en partenariat avec l'Union des organisations islamiques de France (UOIF). Une première dans le paysage de l'enseignement privé français, où manquait jusqu'alors un représentant des établissements musulmans, aux côtés du Secrétariat général à l'enseignement catholique (9000 établissements sous contrat avec l'État, soit 2 millions d'élèves), du Fonds social juif unifié (286 établissements juifs, soit 32.000 élèves), des protestants et des laïques. Outre l'établissement Averroès à Lille, cette fédération compte trois autres membres fondateurs, le collège Ibn-Khaldoun, ouvert en 2009 dans les quartiers nord de Marseille, le collège Éducation & Savoir, créé en 2008 à Vitry-sur-Seine, et l'École La Plume, à Grenoble. Parmi ses objectifs premiers, la fédération réfléchit à l'élaboration d'un cours d'éthique musulmane commun aux membres de cette fédération.
Dans La Croix on apprend que le Comité national de l’enseignement catholique a voté vendredi 28 mars à l’unanimité un texte portant sur la « formation morale ». Il s’agit d’anticiper l’entrée en vigueur, en 2015, de l’enseignement moral et civique prévu par la loi de refondation de l’école.
La morale semble donc intéresser beaucoup de monde. On peut souhaiter que ce souci de la morale soit encore plus présent en politique. Mais, plus encore, il faut aussi en ce moment garder LE moral….

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot
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dimanche, mars 30, 2014

Bloc Notes de la semaine du 24 au 30 mars 2014





- Statuts - SNES – chant du départ ? - .



Ce bloc notes est consacré à l’actualité de l’éducation. Il n’a donc pas vocation à commenter les résultats électoraux… Même si ça peut démanger ! On évoquera surtout le thème du métier des enseignants avec le vote positif d’une instance de négociation (le CTM) sur la réforme du statut des enseignants du secondaire. Va t-on avancer sur ce dossier ou n’est-ce qu’un trompe l’œil avant des mobilisations ? Nous nous poserons la question du SNES alors que ce syndicat rentre en congrès ce lundi. Et dans le contexte de la défaite aux municipales et d’un remaniement imminent, au delà de l’avenir de Vincent Peillon nous nous interrogerons sur l’avenir de la politique de priorité à l’éducation.



Statuts
Le Jeudi 27 mars se tenait le CTM (comité technique ministériel) sur le statut des enseignants du second degré. Cette instance rassemble les syndicats représentatifs et avait à se prononcer sur le projet issu des négociations qui avaient eu lieu en amont avec ces mêmes organisations. Le projet a été adopté, le SGEN-CFDT (une voix) et le SE-UNSA se sont prononcé pour, la FSU (6 voix) s'est abstenue, sauf le SNUEP (enseignement professionnel, une voix) qui a voté contre ainsi que la CGT, SUD et FO (une voix chacune).
Ce nouveau texte, qui s’appliquera à partir de la rentrée 2015, remplace les très célèbres décrets de 1950, qui ne définissent le métier d’enseignant du secondaire qu’aux seules heures de cours (dix-huit heures par semaine pour un certifié, quinze heures pour un agrégé). Le texte fait la liste des autres missions des enseignants. Il remplace aussi le système des “décharges horaires” par un nouveau régime de pondération qui s’appliquera également aux enseignants de l’éducation prioritaire et leur permettra d’avoir moins d’heure de cours. En revanche les heures des professeurs de classes préparatoires ont été sorties de la négociation à la suite du mouvement social d’il y a quelques mois.
Il y a bien sûr plusieurs manières d’analyser ce vote. D’abord, il y a ceux qui se réjouissent. Les syndicats dits “réformistes” qui ont voté pour considèrent que c’est une évolution majeure voire “historique” et qu’on assiste à l’ “enterrement” des décrets de 50. On retrouve cette analyse dans la presse qui y voit une victoire pour Vincent Peillon qui aurait réussi cette négociation sans mettre les enseignants dans la rue (pour l’instant). Les syndicats protestataires et/ou conservateurs critiquent ce projet qui serait la porte ouverte à un alourdissement de la charge de travail. On notera que le texte a été adopté grâce à l’abstention du SNES, le syndicat majoritaire du second degré. Celui-ci a participé activement aux négociations mais préfère adopter cette position qui envoie un signal ambivalent à ses adhérents : « Vous voyez on a obtenu des avancées, mais c'était pas suffisant ! ». Car il semble bien qu’il y a un décalage entre la direction du SNES et une partie de sa base beaucoup plus critique à l’égard du texte qu’ils jugent “dangereux”. Et en période de congrès syndical, et avant des élections professionnelles qui auront lieu à l’automne prochain, il importe d’être prudent.
Si pour l’instant, le projet ne déclenche pas de mouvement social, on voit quand même fleurir sur les murs des salles des profs des appels à se mobiliser. D’autant plus que certains ne se privent pas de jeter de l’huile sur le feu… C’est le cas avec une “tribune” de Jean-Paul Brighelli dans Le Point . Intitulée “le (dernier) mauvais coup de Vincent Peillon“, cette expression du polygraphe néo-conservateur rassemble en un même texte de nombreux présupposés et parti-pris et en développant une analyse catastrophiste. Il base l’essentiel de sa thèse sur un risque d’une augmentation du temps de travail fondé sur une redéfinition du nombre d'heures annuelles alors que ce n'est pas sur la table. Ce qui est dans la négociation c'est en revanche une évolution des missions des enseignants et la reconnaissance de tâches aujourd'hui déjà effectuées mais qui ne sont pas payées ni reconnues. Et il est sûr que c'est surtout cela qui choque la conception très traditionaliste du métier des fans de Brighelli qui ne cessent de transférer ce texte. Cela a amené à quelques mises au point utiles dans la presse syndicale ou sur les réseaux sociaux.

SNES
Le congrès du SNES aura lieu à Marseille du 31 mars au 4 avril. Comme nous le disions plus haut, c’est une période qui n’est pas forcément propice aux positions modérées. Mais plutôt aux surenchères internes et aux positionnements des tendances. C’est donc dans ce contexte qu’il faut analyser l’abstention au CTM.
Phénomène de mise à l’agenda, le congrès est l’occasion de lire plusieurs articles sur ce syndicat. Dans le Monde, Aurélie Collas s'interroge sur le pouvoir réel et fantasmé de ce syndicat dans l'éducation nationale. Il est vrai que le syndicat est très largement majoritaire dans la profession. Mais, comme le montre un autre article du même journal une bonne partie des adhésions se fait dans une logique « assurantielle » car le syndicat, à tort ou à raison, est réputé avoir la main sur la gestion des carrières. On sait aussi que s’ils sont capables de se rassembler sur la défense de certains intérêts et en particulier l’attachement à l’identité disciplinaire, les adhérents sont aussi dans des attitudes très différentes vis-à-vis de la conception du métier et de la pédagogie. Une hétérogénéité ou des clivages ? Il serait en tout cas trop facile de réduire ce syndicat “attrape-tout” à une seule ligne conservatrice.
S’il apparaît souvent comme hostile a priori aux réformes, on s’aperçoit aussi que, dans les faits, une bonne partie est passée et après avoir engendré des protestations, les dispositifs décriés sont ensuite investis voire même défendus par les enseignants de terrain…

Le chant du départ ?
Suspens : celui qui a bougé le décret de 1950 sans mettre les profs dans la rue laissera-t-il sa place?
Certes, cette question semble un peu secondaire dans le contexte de la défaite sévère de la gauche aux municipales. Mais elle se pose évidemment avec la perspective plus que probable d’un remaniement ministériel.
"Si on coupe dans les budgets 'éducation', les conséquences seront terribles !" C’est Vincent Peillon qui dit cela. Mais dans le cadre d’un discours d’ouverture cette semaine d’une conférence internationale sur "l'enjeu des langues" pour la réussite de l'éducation en Afrique. Mais sa phrase prend un sens particulier dans le contexte du remaniement. C'est presque une façon de justifier son départ si, comme cela se murmure, la promesse des 60 000 postes était remise en question...
Au delà de la personne du ministre c’est bien sûr la question de la continuité de la politique qui est posée. C’est ce qu’exprime un communiqué du CAPE (collectif des associations partenaires de l’école) titré “Refonder l’école : non au renoncement, oui à l’ambition éducative ! ”. Cet extrait résume l’inquiétude : “L’histoire récente témoigne que de grandes ambitions peuvent être abandonnées par des ruptures dans le suivi d’une politique nationale pour l’école, des changements de ministres, alors qu’il faudrait au contraire élargir l’ambition refondatrice à l’ensemble des politiques éducatives, en regroupant sous un même ministère l’Éducation nationale, l’Enseignement supérieur et la recherche, la Jeunesse et l’Éducation populaire.”. Et les associations du CAPE (dont le CRAP-Cahiers Pédagogiques) concluent “Nous appelons tous les responsables politiques, locaux et nationaux, à ne pas mettre en péril cette indispensable continuité de la refondation par un renoncement trop prompt face aux conservatismes et aux replis, qui menacerait l’avenir d’une éducation commune, laïque, démocratique et soucieuse d’égalité et de justice.
Avec la victoire de la droite aux élections municipales, le risque est grand que la réforme des rythmes soit passée par pertes et profits à coup de dérogations et d’aménagements qui en fassent perdre le sens. Si un(e) prochain(e) ministre est nommé(e), on peut craindre que sa politique soit surtout destinée à ne fâcher personne…
Et le débat sur l’avenir de l’École attendra les prochains résultats de la prochaine enquête PISA, publiés en 2017…

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot
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mardi, mars 25, 2014

École et innovation : je t’aime moi non plus…



L’innovation est un mot qui va revenir très souvent dans l’actualité éducative des prochaines semaines. Bientôt se tiendra la Journée de l’innovation organisée par le Ministère où seront remis les grands prix de l’innovation. Un peu plus tard, une manifestation concurrente organisée par le Café pédagogique mettra à l’honneur les enseignants innovants. À la fin de l’année scolaire, le Conseil National de l’Innovation et de la Réussite Éducative installé il y a un an et demi par la ministre de la réussite éducative et présidé par Didier Lapeyronnie rendra son rapport et ses préconisations pour favoriser l’innovation. Je suis membre de ce conseil, j’ai aussi été membre du jury du Grand Prix de l’innovation. Mais je vais tenter ici un exercice délicat en essayant de faire un pas de côté pour livrer quelques réflexions strictement personnelles sur ce que m’inspire cette question de l’innovation.


Innover, mot piégé…
L’innovation est un mot aux multiples sens et qui entretient la confusion. Etant professeur de Sciences Économiques et Sociales, mon approche du concept est d’abord liée aux disciplines de référence de ma discipline : l’économie et la sociologie. En économie, on apprend tout d’abord aux élèves à distinguer l’invention de l’innovation. Cette dernière suppose la généralisation et l’application au domaine de la production commerciale d’une technique nouvelle ou d’un produit nouveau. Sans rentrer dans le détail, on distingue également plusieurs formes d’innovations : des innovations de procédé et des innovations de produit, des innovations majeures et des innovations incrémentales... Une innovation réussie suppose la diffusion. 
En sociologie, on montre que très souvent l’innovation est une forme de déviance. L’innovateur va aller à l’encontre des codes, des normes du moment, pour proposer autre chose.
L'innovation  serait donc une déviation. On retrouve cette idée chez Edgar Morin et notamment dans une  interview par Maryline Baumard dans Le Monde  (le 25 octobre 2013) ou il répond ainsi à la question « Comment faire changer l'école ? » “ Il faut sans cesse s'appuyer sur une avant-garde agissante. Il n'existe jamais de consensus préalable à l'innovation. On n'avance pas à partir d'une opinion moyenne qui est, non pas démocratique, mais médiocratique ; on avance à partir d'une passion créatrice. Toute innovation transformatrice est d'abord une déviance. ”.
Or, dans l’éducation nationale, nous sommes dans un apparent paradoxe. L’innovation est encouragée par l’institution elle même. On trouve dans chaque académie des “conseillers recherche-développement, innovation et expérimentation” (CARDIE). Au sein de la Degesco, c’est une DRDIE qui coordonne leurs actions. Par ailleurs, dans le référentiel qui guide la formation des enseignants (2013) la compétence 14 « S'engager dans une démarche individuelle et collective de développement professionnel» insiste sur la nécessité pour les enseignants de développer des « démarches d'innovation pédagogique visant à l'amélioration des pratiques.» Cette injonction à l’innovation était déjà présente dans les “10 compétences” (2007 et 2010) qui ont précédé ce référentiel.
Innover deviendrait alors une norme ? L’innovateur serait alors un conformiste ? Comment expliquer ce paradoxe ?


Les rebelles ne sont pas ceux qu’on croit !
Dans les médias et les représentations on assimile souvent l’enseignant innovant à un “rebelle” qui va lutter contre une administration forcément hostile et conservatrice. Or, innover ça peut être tout simplement vraiment appliquer les textes ! 
La déviance se situe alors plus par rapport à un conformisme ambiant, à une culture professionnelle et des normes non écrites qu’à des textes. Innover, nous le savons bien aux Cahiers Pédagogiques, c’est peut-être d’abord utiliser les marges de manœuvre disponibles et évoluer dans les interstices des textes et des procédures.
Innover c’est donc aussi  “s’autoriser”, car les barrières sont bien souvent celles de nos propres routines et nos représentations.
On notera au passage que cette question de la posture pollue le débat sur les méthodes pédagogiques et l’opposition “Pédagogues/Républicains”. Pendant longtemps en effet, les innovateurs luttaient contre l’institution. On a bien sûr en tête le cas de Célestin Freinet obligé de quitter l’Éducation Nationale et de fonder sa propre école pour mener à bien son projet. Or, aujourd’hui, alors que l’encadrement du ministère s’est emparé du vocabulaire de la pédagogie et de la thématique de l’innovation, on assiste à un renversement idéologique. Ce sont les supposés “républicains” qui se donnent la posture du rebelle face au "système" alors qu’ils ne sont que des conservateurs et des conformistes…


Comment un Mammouth peut-il innover ?
Si l’Éducation Nationale développe un discours sur l’innovation et cherche à la promouvoir, on peut cependant s’interroger sur la capacité d’un système bureaucratique et centralisé à produire de l’innovation. Cette injonction risque de n’être qu’un discours creux et incantatoire si cela ne se traduit pas dans des actes et dans des structures favorables.
De nombreux sociologues ont étudié la bureaucratie et ont montré comment ce système se reproduisait et était créateur de routines et d’inertie peu propices au changement. Dans le cas de l’ Éducation nationale, on soulignera plus particulièrement trois aspects qui y contribuent.
• Des statuts rigides et cloisonnés rendent plus difficile la conscience collective. PE, PLC, certifiés, agrégés, AE, CPE, Perdir, IA-IPR, IEN, … L’Éducation Nationale, c’est la manufacture des sigles ! Et les statuts qui sont derrière sont associés à des avantages, des obligations et des périmètres spécifiques. Tout cela aboutit à des méfiances réciproques voire à la “guerre” des uns contre les autres. Et les périmètres se transforment trop souvent en territoires. Comment dans un tel contexte créer les conditions de l’innovation ?
• Le rôle des cadres intermédiaires dans l’Éducation Nationale est ambigu. Leur formation (distincte de celle des enseignants) les conduit à développer des compétences managériales. Cette formation passe souvent aussi par un processus d’acculturation où ils oublient leur passé enseignant et leur fait confondre quelquefois “leadership” avec autoritarisme. Mais surtout, la logique bureaucratique à l’œuvre conduit bien trop souvent ces personnels à produire de la procédure pour se convaincre d’exister… On retrouve là, les logiques de territoire évoquées plus haut. C’est aussi lié à la confusion entre deux fonctions qui sont les fonctions d’animation d’une part et les fonctions d’évaluation (individuelle) d’autre part. L’une pollue l’autre… Et on aboutit ainsi à des effets pervers: comportements infantilisants, clientélisme, contrôle a priori, paperasserie, conformisme…
• Un système déconcentré mais pas décentralisé. Certes, on n’est plus au temps où le ministre pouvait se vanter de savoir ce que faisaient tous les instituteurs de France en même temps à la même heure ! Mais le système reste cependant construit sur une logique très hiérarchique (“top down” ) et les recteurs sont autant de “petits” ministres dans leur région. Le système reste très jacobin et marqué par une forte hiérarchie. Il génère des effets indésirables : force d’inertie, faible adaptabilité aux situations locales, lourdeur des contrôles… Il contribue ainsi à l’infantilisation et la déresponsabilisation des acteurs et est donc peu propice à l’innovation.
Sans considérer qu’il faut en faire des modèles, on pourrait s’inspirer de certaines des réformes menées dans d’autres pays.  Passer d’une logique “top-down” (du haut vers le bas) à une logique “bottom-up” (du bas vers le haut) signifierait qu’on donne plus d’autonomie locale aux établissements pour qu’ils puissent innover et proposer des solutions pédagogiques plus adaptées aux contextes locaux. Pour éviter les dérives et la rupture de l’égalité républicaine, il faudrait alors que les missions assignées à l’École et à chaque niveau soient plus claires. Qu’on ait donc un système plus ferme sur les finalités et plus souple sur les procédures.
Pour cela, il faut passer d’un contrôle a priori à un contrôle a posteriori et faire évoluer le rôle des fonctions d’encadrement. Cela suppose une dissociation des fonctions d’animation et d’évaluation de l'inspection. Une évaluation qui pourrait d’ailleurs être plus collective qu’individuelle.
Bien sûr, dans cette administration centralisée et homogène, on trouve malgré tout des “îlots” d’innovation : des classes où se sont regroupés quelques pédagogues, des établissements secondaires publics innovants (regroupés au sein de la Fespi)… Mais le problème de ces structures est de dépasser l’“entre-soi” et de parvenir à infuser dans l’enseignement classique. Sinon, on court le risque de n’être, au final, que des alibis justifiant par ailleurs l’inertie du système.


Peut-on se former à l’innovation ?
Dans quelle mesure la manière dont les enseignants sont formés peut-elle favoriser la  résistance au changement ou au contraire l’innovation ?
L’enjeu est d’abord de construire une identité professionnelle qui permette de dépasser la seule référence disciplinaire (dans le 2nd degré) et d’offrir une vision plus large du métier. En somme, construire une “culture commune” qui soit à la base d’un travail collectif On pourra me dire que, justement, la formation initiale est en train d’être rénovée et de devenir plus professionnalisante. Mais, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’exprimer, les inquiétudes demeurent. La construction des ESPÉ ne semble pas, pour l’instant, à la hauteur des enjeux.
Y a t-il des compétences à construire pour favoriser la capacité à innover ? On peut évoquer brièvement quelques pistes :
  •       le travail en équipe ça s’apprend. Et les techniques d’animation de groupe sont indispensables pour construire des projets collectifs
  •       le partenariat aussi, on peut s’y former. La plupart des projets innovants sont des dispositifs qui impliquent des intervenants extérieurs. La relation avec les parents est également une des clés de la réussite de bien des projets. Une formation initiale de qualité devrait donner des outils pour penser et agir dans cette direction.
  •      L’analyse de pratiques est aussi un levier du développement professionnel. Elle permet d’installer dès les débuts dans le métier une posture réflexive indispensable. Tout comme l’écriture professionnelle qui fait partie intégrante de cette compétence.
  •      Se mettre dans une logique de recherche et d'expérimentation, formuler des hypothèses,  produire soi même des travaux de recherche est indispensable. Et si nous étions tous, au sens plein du terme, des “enseignants-chercheurs” ? Car finalement, un collègue innovant ce serait d’abord un enseignant qui considère que rien n’est jamais acquis et qui est capable de se remettre en question.
Mais au delà de la formation initiale, la condition majeure du changement et de l’amélioration des pratiques  est surtout celle de la formation continue. Comment peut-on considérer qu’on est formé une fois pour toutes ? Feriez vous confiance à un médecin qui n’aurait jamais eu l’occasion de se former à de nouvelles techniques ?
Une occasion a été ratée dans les annonces du débat du quinquennat et dans les négociations sur le métier. On aurait pu instituer une obligation de formation pour les enseignants sous forme d’un droit opposable. Cela aurait été un levier important pour enclencher une dynamique mobilisant à la fois l’éducation nationale elle même et en particulier les ESPÉ mais aussi les mouvements pédagogiques qui auraient pu ainsi contribuer à cette évolution indispensable.


Peut-on innover en respectant les programmes ?
Nous évoquions plus haut le poids des procédures et la contrainte des nombreux textes produits par le mammouth. Parmi ceux ci figurent bien sûr les programmes d’enseignement. Ceux-ci sont pléthoriques et comme si ça ne suffisait pas s’accompagnent bien souvent d’instructions complémentaires qui les alourdissent encore. Et les corps d’inspection sont les garants de leur stricte application. Cela limite la capacité à innover même si nous savons bien que c’est le talent de chaque enseignant que de trouver des dispositifs et des supports qui lui sont propres et qui répondent aux besoins de ses élèves.
La  loi de refondation a institué un Conseil Supérieur des Programmes (CSP). On peut espérer que la fabrication de ces futurs programmes aille vraiment vers une logique curriculaire, c’est-à-dire une logique qui enferme moins dans des procédures et des indications strictes et qui donne de la souplesse aux enseignants pour mettre en œuvre des objectifs clairs. Comme cela se fait dans bien d’autres pays.  Pour favoriser l’innovation, il faut aller vers  un système moins rigide sur les modalités et plus ferme sur les finalités. Et qui ne laisse personne sur le bord de la route.


Et le numérique dans tout ça ?
Aujourd’hui, pas un discours sur la pédagogie et sur l’évolution de l’École sans un couplet sur le numérique. Il est vrai que les technologies de l’information et de la communication ont changé notre vie quotidienne et qu’on peut penser que ces innovations vont aussi changer l’École et les manières d’apprendre. Ils ont en effet des potentialités énormes. Ils donnent accès à des informations et des connaissances illimitées (reste à les transformer en savoirs…). Les outils numériques peuvent agir sur la motivation des élèves, leur concentration, leur participation en classe. Ce sont donc potentiellement des outils de lutte contre l'ennui à l'école et au final contre l'échec scolaire. Ils sont aussi le ferment d’une évolution des pratiques enseignantes. Les Tice peuvent permettre que les enseignants  ne travaillent plus de manière isolée, mais mutualisent leurs ressources et collaborent pour la préparation de leur cours. Le numérique peut enfin favoriser l’apprentissage personnalisé, actif et coopératif…
Mais le numérique peut à l'inverse renforcer l’individualisme et l’aspect répétitif des apprentissages. Il peut être l’instrument d’une pédagogie encore plus magistrale et frontale. Et l’usage effréné du numérique peut même, à terme, être générateur d’ennui et de démotivation.
Il faut donc se garder d’une illusion d’optique dans laquelle tombe trop facilement nos décideurs. Celle de croire qu’à lui seul un outil, aussi performant soit-il, va révolutionner l’enseignement. Certes, le numérique est au cœur d’une révolution de la production et de la consommation dans tous les domaines et il modifie considérablement la manière dont circule l’information et notre rapport aux connaissances. Mais pour l'enseignement cette transformation passe d’abord par une réflexion sur les usages et donc une formation. Ce n’est pas la technologie qui, dans l’école,  est intrinsèquement innovante, c’est la réflexion pédagogique qui l’accompagne.
Car il faut dire que l’illusion d’optique est renforcée par un deuxième phénomène. Ce sont en effet les enseignants les plus innovants au départ qui se sont emparés des outils numériques pour en explorer les possibilités. Mais ce ne sont pas forcément les outils qui les ont transformés !


Seul ou à plusieurs ?
Nous sommes encore confrontés à une vision très “libérale” de l’exercice du métier d’enseignant qui a du mal à se définir autrement que dans l’espace intime de la classe.
Il est tentant d’inscrire l’innovation dans le cadre de la “liberté pédagogique” individuelle.  Pendant longtemps ce droit était surtout revendiqué par  les pionniers de la transformation de l'école. Il était difficile d’enseigner autrement que les autres alors qu’on était isolé et qu’on subissait la pression conservatrice de la hiérarchie. A cette époque la question de la liberté pédagogique ne se posait donc pas pour les tenants d’une école traditionnelle. Elle ne se posait que pour la minorité qui voulait changer l'école. Mais aujourd’hui, le message est brouillé et c’est plutôt dans le camp des “conservateurs” que le thème de la liberté pédagogique a été repris. La liberté pédagogique est ainsi devenue l’alibi des conservateurs et « la liberté de faire comme avant » (P. Frackowiak).
On voit donc que la notion de “liberté pédagogique” est au final un concept ambigu. La loi dit d’ailleurs qu’ « elle s’exerce dans le respect des programmes et des instructions du ministre et dans le cadre du projet d’école ou d’établissement. ».  Si l’innovation a besoin de liberté, elle a aussi besoin d’une dimension collective pour durer et se développer.  Pour dépasser cette ambigüité, on préféra donc la notion d’autonomie. Celle-ci  ne peut se confondre avec la liberté illusoire de celui qui, refermant la porte de sa classe, croit qu’il n’a de comptes à rendre à personne.
Car, si une part irréductible du métier reste individuelle, on sait aussi que ce qui fait l’efficacité et la durabilité de l’action réside dans l’action collective d’une équipe, d’un établissement. Pour cela, il faut que les enseignants se redonnent collectivement une expertise et un pouvoir d’agir sur les structures, les contenus enseignés, les modalités d’évaluation, etc. En somme passer d’une logique “top down” à une logique “bottom-up”…
Même s’il faut louer et encourager les “enseignants innovants”, il donc est tout aussi important de mettre en évidence et d’analyser la dimension collective et institutionnelle qui permet aux projets de se développer et de se diffuser. Car ce qui fait le succès d’une innovation c’est sa diffusion et sa pérennisation. Finalement, tout comme pour les innovations dans le monde économique, lorsqu’elle se massifie et devient une pratique nouvelle et généralisée.   Un enseignant innovant c’est bien, une équipe innovante c’est encore mieux !


La diffusion de l’innovation
L’École fait des réformes, la médecine fait des progrès”, cette métaphore de Philippe Meirieu  nous interpelle sur la manière d’évoluer. Pour progresser, la médecine s’appuie sur les savoirs partagés la diffusion et la capitalisation des innovations. Or, dans l’éducation nationale, malgré des progrès dans la mutualisation des supports de cours il y a encore une réelle difficulté à diffuser les innovations et à analyser et évaluer les dispositifs mis en place. Y compris au sein d’un même établissement où il est quelquefois difficile de savoir ce que fait son collègue et de donner de la cohérence à l’ensemble.
L’enjeu de la circulation de l’information et de la recherche est essentiel. Il permet de lever les résistances en montrant la « faisabilité » des dispositifs à ceux qui en doutent. En obligeant les enseignants à écrire sur leurs pratiques, il permet de mieux les formaliser et d’enclencher un retour réflexif. Enfin, l’apport de la recherche permet évidemment de nourrir la réflexion des praticiens. Et vice-versa.
Toute ressemblance avec une revue comme les Cahiers Pédagogiques n’est absolument pas fortuite ! Celle-ci est née en 1945 comme un “bulletin de liaison” des enseignants des classes nouvelles issues du plan Langevin-Wallon dans une logique de mutualisation. Et dès le départ, il s’est agi de combiner les récits de pratiques et les apports de la recherche . C’est ce que reconnaît d’ailleurs l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AÉRES) en nous qualifiant du beau qualificatif d’ « interface ». Il ne s’agit pas ici de faire de l’autopromotion pour les Cahiers Pédagogiques (quoique…) mais bien d’insister sur une dimension essentielle qui est d’ailleurs assumée par d’autres rares médias et mouvements. 
L’innovation ce n’est  pas seulement une question de “savoir-faire” mais aussi une question de “faire savoir” !


Difficultés
L’innovation pédagogique se heurte à une série de freins qu’on peut rapidement énumérer.
Tout d’abord, le discours pédagogique de l’innovation est  souvent vécu comme culpabilisateur par bon nombre de collègues. Parce qu’il conduit  à mettre en avant des individus ou des équipes dans un métier marqué par une culture égalitaire. Et que la critique implicite des méthodes pédagogiques qu’il contient peut être ressentie comme une remise en cause personnelle.
Les innovations se heurtent aussi à des résistances forgées dans des valeurs respectables mais aux effets pervers. L’égalité républicaine peut conduire à un égalitarisme interdisant les expérimentations et à un jacobinisme rejetant l’autonomie des établissements. On a vu également que l’institution elle-même pouvait être un facteur de blocage.
Enfin, les difficultés peuvent être dans les pratiques des enseignants innovateurs eux-mêmes. On peut tomber dans le piège de l’immodestie et dans la conviction d’avoir trouvé LA solution. Et au final recréer une nouvelle routine. Or, on le sait bien en matière de pédagogie, si l’on peut avoir des convictions on ne peut pas avoir de certitudes. Il faut sans cesse se remettre en question dans un travail du quotidien.



Le discours emphatique et incantatoire sur l’“innovation” peut être analysé comme le symptôme d’une institution qui peine à se transformer et qui accepte mal les écarts à la norme. Si l’on en parle tant, s’il y a besoin d’une “journée de l’innovation” c’est peut-être parce qu’elle est absente…
Si l’esprit d’initiative était la règle, si la pédagogie ordinaire était fondée sur le travail d’équipe, l'expérimentation et la recherche permanente, si les programmes et l’organisation du temps laissaient plus de marges de manœuvre, si l’on faisait un peu plus confiance aux enseignants, si on leur donnait un peu plus de pouvoir d’agir, … ce serait tous les jours la journée de l’innovation !




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Philippe Watrelot



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