dimanche, juin 18, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 12 au 18 juin 2017



- Marronnier- Réforme du bac – Débats en cours - Butinages - .


Je déclare officiellement ouverte la saison du marronnier du bac ! Comme chaque année, la presse nous abreuve de sujets plus ou moins convenus et prévisibles sur ce « rituel ». Toutefois, cette année, ce marronnier se double de sujets plus sérieux qui s’intéressent à la réforme du bac annoncée par le ministre.
Cela n’empêche pas non plus les autres débats sur la politique éducative de se poursuivre avec de nombreux textes de qualité.


Marronnier
Tout commence à la Révolution française, le 10 août 1792. Ce jour-là, alors que le roi Louis XVI a quitté Versailles pour résider à Paris, dans son palais des Tuileries, le peuple attaque les Tuileries : 20.000 hommes —dont nombre de sans-culottes avec des fourches— partent à l’assaut de la bâtisse défendue par 950 gardes suisses. La quasi totalité est massacrée par la foule. Beaucoup de gardes suisses seront enterrés au jardin des Tuileries, sous un gros marronnier rose. Chaque année, au printemps, l’arbre fleurissait au-dessus des tombes. Et chaque année, au même moment, les journaux publiaient des articles qui rappelaient cette fameuse journée du 10 août. C’est là l’origine du mot “marronnier” pour désigner les articles sur des sujets qui se répètent et qui sont prévisibles. (Et la preuve que c’est bien répétitif, c’est que je vous ai déjà servi cette anecdote l’an dernier à la même date !)
Chaque année, il y a aussi le même petit agacement...L'épreuve de philo du bac général semble marquer pour la presse le début des épreuves du Bac. Et chaque année, on oublie que le bac général ne concerne qu'une petite moitié des bacheliers et que les épreuves des bacs technique et professionnel ont pour une bonne part déjà commencé...
Comme on peut le lire dans Ouest France et dans bien d’autres journaux , il y a cette année 718.990 candidats aux baccalauréats (379.580 dans le général, 199.233 dans le professionnel et 140.077 dans le technologique). La candidate la plus âgée a 74 ans et la plus jeune 13 ans. Le nombre de candidats ne cesse d’augmenter et représente aujourd’hui plus de 80% d’une génération. Cet examen est un évènement coûteux (57 millions d’euros et 80€ en moyenne par candidat) parce qu’il concerne de plus en plus de monde mais aussi parce qu’il repose sur une grande diversité d’épreuves. Ce sont pas moins de 4000 sujets différents qui sont proposés chaque année.
Comme chaque année, on a eu droit aussi aux vœux du ministre . Et comme chaque année, on a aussi droit aux articles sur les “fuites”. Le ministère de l’éducation nationale a ouvert une enquête sur d’éventuelles fuites des sujets de physique-chimie et de sciences de la vie et de la terre (SVT) au bac S. Comme chaque année aussi, on a droit à une réflexion sur l’épreuve de philosophie et l’épreuve “reine” qu’est la dissertation. Ce sont les seuls sujets qui sont abondamment commentés. On peut lire aussi des textes de collègues nous expliquent doctement comment il faut aborder la philosophie. Au risque de se répéter d’une année sur l’autre... On attend la même attention des journaux pour l’épreuve d’EPS !
Comme chaque année, cela devient une habitude, les élèves pétitionnent. Contre les sujets de physique-chimie dans de nombreux centres étrangers ou encore contre les sujets d’histoire-géographie en France Métropolitaine. La première pétition date de 2014. Louise Tourret pour Slate.fr consacre un article à ce phénomène qui prend de l’ampleur : les lycéens se sentent davantage autorisés à protester, comme si donner son avis et faire partager son ressenti sur les sujets d’un «monument national» comme le bac allait de soi. Ces mobilisations numériques s’expliquent par la familiarité avec les réseaux sociaux. On retrouve d’ailleurs celle ci aussi sur Twitter avec les réactions à chaud des lycéens qui se lâchent après les épreuves.
En dehors des reportages sur le plus jeune ou le plus vieux candidat, ou sur les triplées qui passent le bac , on trouve aussi quelques éléments intéressants de comparaison internationale. Dans Ouest France , on nous confirme que nos voisins européens bachotent également. Et sur FranceInfo, on s’intéresse au terrible "suneung", l’examen d’entrée en fac en Corée du Sud. On voit donc que le rituel d’un examen existe dans de très nombreux pays (avec plus ou moins de contrôle continu). Mais on note aussi que le bac “à la française” cumule deux fonctions souvent disjointes ailleurs : c’est à la fois un examen de fin d’études et la porte d’entrée vers l’enseignement supérieur puisqu’il est considéré comme le premier grade universitaire. C’est cette double fonction qui est aujourd’hui menacée et qui, en dehors de sa lourdeur d’organisation, conduit à ce qu’on (re)parle cette année de réforme du bac.


Réforme du bac ?
«Le baccalauréat 2017, dernière session avant la réforme ?» se demande Le Monde comme bien d’autres journaux. En effet, dès la campagne présidentielle, le projet du candidat Macron annonçait une réforme de l’examen. Jean-Michel Blanquer, aujourd’hui ministre, s’était déjà exprimé sur ce sujet en juin 2016 dans Le Figaro . De nombreux rapports ( comme par exemple celui de Terra Nova en 2016) ont déjà été publiés les années précédentes. Le sujet est donc sur la table depuis longtemps. Mais les ministres, jusque là se sont bien gardés de toucher à ce « monument national » pour reprendre l’expression de Jack Lang. La dernière réforme en 1995 modifiait les séries (A, B, C et D sont devenues L, ES et S) mais ne touchait pas vraiment aux épreuves elles mêmes. Et les quelques tentatives en 2005 et en 2008 ont vite été abandonnées devant les risques de mobilisation lycéenne. Le nouveau ministre qui était alors déjà aux affaires sait combien ce sujet est explosif.

Quel est le projet actuel ? Il s’agit de muscler” l’examen selon les dires de JM Blanquer (et accessoirement de faire des économies). On propose de limiter l’examen final à quatre matières obligatoires maximum et de faire passer le reste des épreuves en contrôle continu en cours de formation. Mais la question est aussi celle de ce qui se passe en amont et en aval.
En aval, c’est déjà en train de se faire puisque la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal a dit vouloir expérimenter les “pré-requis” pour l’entrée à l’université. C’est-à-dire une forme de sélection qui montre bien que le bac à lui seul ne suffirait plus pour les études supérieures. D’une certaine manière le tirage au sort dans certaines filières le montre aussi. Et surtout, on voit bien que les orientations en filières sélectives se font avant le bac sur dossier. Le système Admission post bac organise l’entrée des élèves de terminale à l’université sur la base du contrôle continu. Dès lors, à quoi sert l’examen du baccalauréat ? Comme le titre Le Monde «APB a t-il tué le bac ? »
En amont, cela pose, par ricochet, la question des choix d’option des élèves en fonction des orientations post-bac. Autrement, dit, se posera nécessairement la question du maintien des filières (L, ES et L en général) et des séries (général, techno et pro). Alors qu’on ne cesse de parler dans les rapports et autres colloques de l’adéquation Bac-3/Bac/+3, la réforme du bac c’est aussi forcément la réforme du lycée...

Ce sujet nous sort donc du “marronnier” et nous permet de prendre connaissance des positions d’un certain nombre de spécialistes du système éducatif sur cet enjeu.
Dans La Croix, Claude Lelièvre, historien de l’éducation, suggère une réforme du Bac avec la « suppression des filières pour proposer au lycée des enseignements modulaires, le nombre de formations dans le supérieur étant infiniment plus grand que celui des séries au Bac ». Dans une interview donnée à l’institut Montaigne, l’ancien recteur, Christian Forestier se prononce lui aussi pour une réforme et considère que «toute proposition de réforme sur le baccalauréat doit intégrer une réflexion plus globale sur l’accès à l’enseignement supérieur» et il précise «Il est donc impératif d’aller vers plus de régulation pour remédier à ce déséquilibre. L’introduction de davantage de sélection n’a en aucun cas pour objet de réduire l’accès à l’enseignement supérieur. Il n’y a pas trop d’étudiants en France ! »
Pour Martin Andler, co-auteur du rapport Terra Nova de 2016, interrogé par Les Échos : « L'organisation du bac ne va pas résoudre la question de la transition vers l'enseignement supérieur. Pour s'attaquer à cela, il faut que, dans l'enseignement supérieur, les établissements précisent les attentes qu'ils ont vis-à-vis des étudiants. Et que le rôle de l'année de terminale soit de préparer à l'enseignement supérieur. Les élèves dont les parents ont fait des études savent que l'enjeu de l'année de terminale n'est pas de préparer le bac, mais de se préparer à l'enseignement supérieur. Ce que beaucoup d'élèves de milieux modestes ne savent pas ! Et ils peuvent se retrouver en difficulté, malgré des notes extraordinaires au bac, car eux-mêmes et leurs professeurs ne les ont pas préparés à l'enseignement supérieur. On est dans un système complètement hypocrite.»
Pour le sociologue Olivier Galland interrogé par EducPros , le Bac reste un marqueur social mais «l'idée que le bac est garant de l'égalité est un leurre». Et il rappelle que l’opinion des lycéens serait en train de changer. Alors qu’ils se mobilisaient en 2005 pour le maintien d’un examen national, les positions seraient aujourd’hui en train de changer. Et il précise, en s’appuyant sur des enquêtes qu’«une partie des lycéens est plutôt favorable à la méritocratie scolaire, c'est-à-dire à l'idée que le niveau de réussite dans les études doit être pris en compte dans l'orientation, ce qui n'est pas très éloigné d'une idée de sélection par le mérite scolaire, idée pourtant totalement rejetée par les syndicats étudiants.»

Il semble donc y avoir un semblant de consensus sur la nécessité de faire évoluer le baccalauréat aussi bien du côté des spécialistes que des lycéens, voire même du côté des enseignants. Mais celui-ci n’est qu’apparent car on en reste au niveau des intentions. On n’est pas pour l’instant rentré dans le dur des négociations. Et celle-ci risquent d’achopper sur plusieurs points. D’abord sur la question du choix des matières : « d’accord pour alléger, mais pas touche à ma matière ! » pourrait être la réaction de nombreux enseignants. Et la réforme peut aussi se heurter au principe d’égalité républicaine même si celui-ci est déjà bien mis à mal par la situation actuelle. Il est possible que le bac 2018 ressemble encore beaucoup au bac 2017...


Débats sur les réformes
Pendant la période du bac les autres débats se poursuivent...
Jean-Michel Zakhartchouk, dans un billet de blog initulé « Marche en avant ou néosarkozysme ?» manifeste son inquiétude à l’égard du nouveau ministre, car, dit-il «à mesure que se dessine la politique suivie par le ministère Blanquer, on ne peut qu’être inquiet, car de nombreux signes convergent vers une résurgence des recettes essayées sous le quinquennat Sarkozy plus que vers une vraie rénovation du système éducatif, vraiment pragmatique et “progressiste” ». On trouve la même inquiétude chez Catherine Chabrun, sur son blog Médiapart elle dit sa «Méfiance pour l’École de la confiance» et en particulier le dédoublement des classes de CP.
Charles Hadji dans The Conversation s’intéresse, quant à lui, à la “réforme de la réforme” du collège. Il reproche au ministre actuel de s’employer à “détricoter” ce qui avait mis en place par celle qui l’a précédé en oubliant le diagnostic de départ qui montrait que le collège était unanimement considéré comme le “maillon faible” du système. «Procéder ainsi, nous dit Charles Hadji, c’est conforter ce qui constitue une difficulté majeure pour toute réforme : sa prise en otage dans les querelles politiciennes. Alors qu’une réforme n’a pour raison d’être que d’améliorer une situation en apportant des réponses à un problème dûment diagnostiqué. L’urgence est de revenir au diagnostic (qu’est-ce qui fait problème dans le collège aujourd’hui ?), pour rechercher, à partir de là, des solutions intelligentes. De s’entendre sur un « bien commun », en prenant en compte prioritairement les intérêts des premiers concernés, à savoir les élèves.»
Pierre Merle, pour sa part s’intéresse au redoublement. Dans une interview pour le site d’Alternatives économiques le sociologue de l’éducation, critique les revirements de JM Blanquer sur ce sujet. Pour lui, cela s’apparente plus à un «effet d’annonce» plutôt qu’à une politique cohérente. Pour P. Merle, «le redoublement est une politique coûteuse et inefficace». Il constate cependant que «les économies réalisées grâce à la baisse du taux de redoublement - passé de 39 % en 2003 à 22 % en 2015 – n’ont pas assez été utilisées pour aider les élèves. La réforme du collège, par exemple, permet une aide personnalisé pour tous les élèves, alors qu’il aurait fallu cibler en priorité les élèves en difficulté. Par ailleurs, les politiques d’aides individualisées n’ont pas été à la hauteur. Elles relèvent d’une politique de la rustine.» Pour lui, «il faudrait aussi d’avantage de mixité académique. Le regroupement des élèves faibles entre eux produit des “effets de pairs” négatifs, la généralisation du découragement et de comportements scolaires inadaptés. C’est pour cela que la volonté de M.Blanquer de recréer des sections latines ou européennes, où se concentreront les bons élèves, est également mauvaise. La ségrégation académique est un obstacle au progrès du plus grand nombre.»

La critique la plus cinglante de la politique qui semble se dessiner, on la trouve dans un texte signé de Jean-Paul Delahaye avec pour titre : « les responsables de l’échec sont de retour». L’ancien inspecteur général de l’éducation nationale (et ancien Dgesco et conseiller de Vincent Peillon)  dénonce, dans une tribune au journal Le Monde , un projet qui est fondé sur « l’objectif de tri et de sélection des meilleurs ». En voici la conclusion « Une des difficultés rencontrées pour réformer l’école vient du fait que les intérêts particuliers portés à la conservation d’un système qui fait si bien réussir leurs enfants, se retrouvent sur les deux côtés de l’échiquier politique et s’expriment beaucoup dans les médias, savent se faire entendre, défendent les positions acquises y compris s’agissant des choix budgétaires, et ont un pouvoir de retardement des réformes, voire de blocage. Le plus désolant sans doute c’est que les mesures annoncées répondent aux demandes de certaines élites sociopolitiques, quel que soit par ailleurs leur positionnement politique, à droite, au centre ou à gauche. Celles-ci veulent conserver leur position dominante dans le système éducatif. Elles visent plus à restaurer pour les leurs qu’à refonder pour tous.»


Butinages
Comme à l’habitude, on finit avec quelques liens intéressants glanés au cours de la semaine.

Une étude européenne tout d’abord, qui aurait pu avoir sa place dans le chapitre précédent de ce bloc-notes. Le réseau Eurydice, créé par la Commission européenne pour diffuser des informations sur les systèmes éducatifs, vient de publier des données qui montrent que la France est championne des fameux “fondamentaux” dont le ministre ne cesse de dire qu’il faudrait les renforcer. Comme l'avait déjà souligné l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la France fait partie des pays qui donnent le plus d'heures de français, de mathématiques ou de sciences à ses élèves. L'étude Eurydice insiste aussi sur une autre spécificité du système français : le nombre d'années de scolarisation obligatoire y est moindre que dans d'autres pays. Les années d'école sont donc plus chargées en France qu'ailleurs, d'autant que le volume d'heures de cours y est plus important.

Dans The Conversation Laurent Frajerman, chercheur à l’institut de la FSU et à Paris I publie un article où il explore les différents sens de l'autonomie pour les établissements scolaires. Les termes du débat y sont bien exposés. On y lit aussi, ce qui est étonnant de la part d’un ancien syndicaliste, une vision assez pessimiste sur l’existence des collectifs enseignants et sur le rôle de contre-pouvoir que peut jouer l’action collective.

Sur le site nonfiction.fr, la philosophe Irène Pereira livre un texte fort intéressant. Elle montre que la sociologie de l'éducation a été conduite à jeter un regard critique sur l'optimisme émancipateur des pédagogies nouvelles. Mais insiste t-elle et contrairement à certains qui s'arrêtent à cette première phase critique, cela n'invite pas pour autant à renoncer aux pratiques pédagogiques émancipatrices. Mais « à jeter un regard critique sur ces pratiques afin de les améliorer». Un message à tout ceux, à droite et surtout à gauche, qui s’abritent derrière les quelques dérives potentielles des pédagogies alternatives pour justifier leur propre conservatisme...

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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dimanche, juin 11, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 5 au 11 juin 2017



- Ctrl-Z - Collège – Rythmes et blues - Redoublement – Ailleurs - .



Un bloc notes “blanquérisé”... Le ministre a multiplié les déclarations et les annonces. A tel point qu’on ne pourra tout évoquer dans cette chronique tardive. On essaiera surtout d’en faire une analyse générale et de se concentrer sur les plus importantes : le collège, les rythmes et le redoublement.



Ctrl-Z
Dessin de Jacques Risso
Jean-Michel Blanquer a fait la Une de plusieurs quotidiens cette semaine (dont Libération et Le Parisien). Il faut dire qu’il a multiplié les déclarations sur de très nombreux sujets : rythmes scolaires, collège, devoirs, stages de remise à niveau, redoublement, baccalauréat, dates des vacances et bien d’autres encore...
Beaucoup de ces annonces visent à « détricoter » (c’est le terme le plus employé) les mesures prises précédemment. Une autre expression a fait florès pour le désigner : « le ministre Ctrl-Z» celui qui annule ce qui a été fait précédemment. On peut aussi, et surtout, voir cette débauche d’annonces, comme de la communication politique à quelques jours des élections législatives. Alors que la rentrée 2017 est déjà sur les rails et les marges de manœuvre très étroites, beaucoup de ces déclarations n’auront, quoi qu’on en dise, que peu d’effets immédiats. Il faut aussi remarquer, en plus, que plusieurs de ses déclarations, rentrent en contradiction avec ses positions ou actions antérieures. Et surtout, elles envoient des signaux contradictoires qui, à terme, peuvent être néfastes à la volonté de changement du ministre. Comme le souligne Louise Tourret dans Libération : « Les revirements actuels donneraient plutôt raison à ceux qui, sur le terrain, n’ont pas joué le jeu des réformes, les appliquant a minima, attendant un changement de ministre. » et on peut rajouter qu' « on laisse croire aux plus investis que leurs efforts sont vains…»
On a surtout envie de dire au Ministre qu'à côté de Ctrl-Z, il y a aussi Ctrl-C et Ctrl-V pour reproduire les initiatives et les innovations au lieu de les décourager !

Ce sont surtout les semaines précédentes au moment de la nomination du gouvernement qui ont été propices aux portraits. Cette semaine, on en trouve cependant un nouveau très intéressant dans Le Monde . Les deux journalistes, Aurélie Collas et Mattea Battaglia décrivent quelqu’un qui serait «programmé pour l’éducation» à la fois ennemi du pédagogisme et féru de neuro-sciences. Un “pragmatique” partisan du bottom-up (approche descendante) où on part des expérimentations pour ensuite évaluer et généraliser. Mais remarquent les deux auteures, «Rien de tout cela dans ses premières décisions, qui consistent surtout pour l’heure à défaire ce que la gauche avait entrepris. Sur les réseaux sociaux, on le surnomme déjà le « ministre des Ctrl + Z » ou du « détricotage ». Il avait pourtant assuré qu’il ne serait pas le ministre « des zigzags » ou des « stop and go ».». C’est plus ou moins le même reproche qui est formulé par Jean-Pierre Veran sur son blog Mediapart . «Le ministre de l’éducation nationale a affirmé ne pas vouloir donner dans l’injonction, être pragmatique, prudent et à l’écoute. […] Et voici qu’hier ce même ministre soumet au conseil supérieur de l’éducation un décret qui prévoit une modification importante de l’organisation des collèges, avec le rétablissement des classes bi-langues et des enseignements de langues anciennes et l’amoindrissement de la place accordée à l’accompagnement personnalisé et aux enseignements pratiques interdisciplinaires. Et un autre qui prévoit le retour possible à la semaine de quatre jours de classe dans le premier degré. Ni l’un ni l’autre de ces décrets n’ont reçu l’assentiment du conseil supérieur de l’éducation, mais le ministre passera outre ces avis défavorables. Le changement, ce n’est pas pour maintenant !». Et le blogueur, ancien inspecteur, conclut : «Ces premiers signaux de l’action ministérielle pourraient laisser présager une école soumise au régime de la marche forcée si peu compatible avec la stabilité nécessaire au temps éducatif d’une part, l’autonomie des équipes d’établissement d’autre part.»
Comme l’évoque JP Véran, la semaine a aussi été marquée par la présentation, jeudi dernier, à l’organe consultatif qu’est le Conseil Supérieur de l’Éducation des deux propositions mises en avant par JM Blanquer : un décret sur la réforme des rythmes et un arrêté sur la réforme du collège. Les deux textes ont donné lieu à des votes négatifs mais on peut penser que le ministre passera outre cet avis consultatif. Nous allons détailler maintenant ces deux propositions ainsi que les déclarations sur le redoublement.



Réforme de la réforme du collège
«La réforme du collège sera enterrée le 8 juin», c’était le titre-choc d’un article du Parisien paru la semaine dernière. Dans le projet d’arrêté qui a circulé dans toute la presse, il n’y a pas à proprement parler de suppression des EPI. Ces enseignements rendus obligatoires par la réforme du collège appliquée à la rentrée 2016 et qui mêlent deux disciplines au sein d’un même cours, devaient être laissés à la libre appréciation de l’établissement. Il peut décider de les supprimer et de ne proposer que de l’accompagnement personnalisé. Les thèmes des EPI sont eux aussi laissés à l’appréciation du collège. Sur l’année scolaire 2016/2017, ils devaient obligatoirement entrer dans le cadre de huit sujets listés (par exemple, « sciences, technologie et société », ou « langues et cultures de l’Antiquité »).La répartition entre les enseignements complémentaires « serait déterminée par l’établissement en fonction des élèves accueillis et du projet pédagogique », précisait ce projet d’arrêté.
Il faut dire que même si les positions syndicales sont divisées sur ce point, il y a eu cependant des protestations face à ce projet de remise en question de la réforme. «Ne marginalisez pas les EPI, monsieur le Ministre ! » c’est la demande formulée par un collectif d’organisations (dont le CRAP-Cahiers Pédagogiques) Une autre association l’’Afev publie sur son site un article où on donne la parole aux élèves sur ce qu’il pense de ce dispositif.

Lors du conseil supérieur de l’éducation ce texte a recueilli 8 voix pour (Snalc et SNPDEN), 26 contre (FO, SGEN-CFDT, FCPE, Solidaires) et 24 abstentions (SE-Unsa et FSU). Mais le ministre a accepté un amendement qui rend obligatoire au moins un EPI et un temps d'accompagnement personnalisé (AP) sur la durée du cycle 4 du collège. On peut donc dire que si les textes proposés par le nouveau ministre Jean-Michel Blanquer assouplissent le cadre des enseignements complémentaires (AP et EPI), les collèges devront assurer à tous les élèves qu’ils auront bénéficié des 2 formes d’enseignements complémentaires au cours du cycle 4. Les élèves d’un même niveau devront en bénéficier dans les mêmes proportions. Les enseignements facultatifs (latin, bilangues) sont rétablis mais ils avaient été maintenus dans bon nombre d’académies. Il sera possible d’augmenter l’horaire de LCA mais ce n’est pas une obligation. Un enseignement « langues et cultures européennes » pourra être mis en place. C’est là la seule vraie nouveauté. Quant à la Dotation horaire supplémentaire, elle doit servir d’abord aux groupes à effectifs réduits et à la co-intervention. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’elle peut être utilisée pour les enseignements facultatifs. Par ailleurs les recteurs pourront apporter une dotation spécifique pour la compléter. C’est moins pire que ce qu’on pouvait craindre. Technique de communication politique bien connue : faire craindre le pire pour qu’on s’accomode du moins bon...



Rythmes et blues
Sur la question des rythmes scolaires, interrogé sur Europe1 le 6 juin le ministre voudrait, à la rentrée 2018, permettre localement le retour à la semaine de quatre jours avec six heures de classe maximum, contre quatre jours et demi actuellement. Ce retour à la semaine de quatre jours – instituée en 2008 sous l’impulsion de Xavier Darcos –, qui avait été portée à quatre jours et demi en 2013 par Vincent Peillon, puis aménagé par Benoit Hamon en 2015, conduirait à remettre en cause des équilibres trouvés difficilement dans un certain nombre de communes. Le maire (LR) de Nice (Alpes-Maritimes), Christian Estrosi, fait le forcing et a déjà annoncé un retour à la semaine de quatre jours dans les écoles de sa ville pour la rentrée 2017. Mais «Paris, Marseille et Lyon, et la plupart des grandes villes de France vont garder la même organisation», assure le ministre de l'Éducation. Ce qui n’empêche pas plusieurs associations de maires de reprocher au Ministre et à Emmanuel Macron, une absence de concertation.
Le décret présenté au CSE jeudi a été rejeté par 35 voix contre (dont l'Unsa, la FCPE et FO ainsi que les maires des petites communes), 21 voix pour (dont le Snalc et le Snuipp), une abstention et 15 refus de vote (dont le SGEN-CFDT et la CGT). Le Ministre comme nous l’avons indiqué, peut passer au dessus de ce vote.

Mais il devra aussi faire avec un autre avis, car ce même jeudi 8 juin, une mission sénatoriale rendait ses conclusions après six mois d’enquête sur les rythmes scolaires. Le rapport complet n'a pas encore été dévoilé, seule une synthèse était présentée à la presse. Jean-Claude Carle (LR – Haute-Savoie), Thierry Foucaud (CRC – Seine-Maritime), Mireille Jouve (R-RDSE – Bouches-du-Rhône) et Gérard Longuet (LR – Meuse) sont les principaux membres de cette mission. Dans cette synthèse, on peut notamment y lire ceci : « Les déboires de la réforme ne doivent pas faire oublier la raison pour laquelle elle a été mise en œuvre : la concentration sans pareil du temps scolaire qu’induit la semaine de quatre jours est néfaste pour les apprentissages, en particulier pour les enfants les plus fragiles. Sans faire abstraction des questions financières et organisationnelles, l’intérêt des enfants doit demeurer au centre de la réflexion. »
Interrogé par Véronique Soulé dans le Café Pédagogique Vanik Berberian, président de l'Association des maires ruraux de France (AMRF) a le blues et regrette qu'on remette en chantier une réforme qui commençait à trouver ses marques selon lui. La spécialiste Claire Leconte dans Politis invite quant-à-elle, les communes à rester à 4,5 jours répartis sur 5 jours mais en révisant les organisations mises en place depuis 2013.

On pourra lire aussi sur le site des Cahiers Pédagogiques un appel de plusieurs associations complémentaires de l’École à ne pas remettre en question le principe de cinq matinées de travail par semaine. Elles rappellent que « Rétablir cinq matinées sur cinq jours, c’était prendre en compte les recommandations de l’Académie de médecine du 19 janvier 2010, celles du rapport de la conférence nationale de janvier 2011, celles de la mission parlementaire présidée par Michèle Tabarot en 2010 également, mais aussi l’expression majoritaire des enseignants sur les mauvaises conditions d’apprentissage provoquées par la disparition d’une matinée de temps scolaire et les propositions de l’appel de Bobigny lancé par plus de quatre-vingt associations et organisations nationales et 120 villes et collectivités. Ainsi, donner la possibilité de revenir à quatre jours d’école reviendrait à ne pas prendre en compte les données scientifiques de la chronobiologie qui sont les mêmes pour un enfant, où qu’il vive.»
Quand le “pragmatisme” rentre en collision avec le refus des apports de la recherche...



Redoublement (de com’)
Le ministre de l’éducation nationale a déclaré le 8 juin dans Le Parisien, qui fait sa une sur cette proposition : « Il n’est pas normal d’interdire le redoublement. Il y a quelque chose d’absurde à laisser passer de classe en classe des élèves accumulant les retards. La première des réponses réside dans l’accompagnement tout au long de l’année et dans les stages de soutien que nous créons. Mais, le redoublement doit rester possible quand c’est dans l’intérêt de l’élève, et dans des cas qui doivent rester rares. Autoriser à nouveau le redoublement, ce n’est pas un virage absolu mais c’est une inflexion importante. »
Mais avant d’en venir aux arguments sur ce qui redevient un débat, il faut surtout souligner que le Ministre s’accommode de la réalité. Le redoublement n’a pas été interdit par le décret de 2014 mais son recours a été limité. Le redoublement est préconisé dans le cas d’une « rupture des apprentissages scolaires », due à une maladie par exemple. Il peut aussi être un recours lorsqu’il y a un désaccord sur l’orientation d’un élève à l’issue de la classe de seconde. Et le ministre a d’ailleurs précisé lors du CSE qu’il était hors de question de modifier ce texte de 2014.
Comme le résume ironiquement un internaute sur Twitter : «Le redoublement était interdit sauf cas exceptionnel et il va maintenant être autorisé dans des cas qui doivent rester rares.». Autrement dit, c’est un coup de com’ pour séduire une partie de l’opinion publique et une frange des enseignants dans cette période électorale.
Faiza Zerouala sur Mediapart interroge plusieurs chercheurs qui rappellent tous que cette mesure en plus d'être coûteuse n'a aucun effet pour lutter contre l'échec scolaire. Thierry Troncin, enseignant à l’Espé de Bourgogne et responsable des formations, docteur en sciences de l’éducation et coauteur du rapport Les apports de la recherche sur l’impact du redoublement comme moyen de traiter les difficultés scolaires au cours de la scolarité obligatoire avec Jean-Jacques Paul, est l’un des spécialistes de la question. Pour lui, il y a évidemment derrière cette question « un marqueur idéologique », car le redoublement apparaît comme l’un des derniers bastions des professeurs où ils peuvent exercer leur pouvoir. Dans une autre interview dans le Parisien , il considère que «c’est une perte de temps et d’énergie».
Pour Denis Meuret, professeur émérite de sciences de l’éducation à l’université de Bourgogne Franche-Comté dans Mediapart : « Refaire du redoublement une habitude serait grave. Depuis une quinzaine d’années, la culture du redoublement a baissé chez les enseignants et les parents. On s’est désintoxiqués en quelque sorte. Si on est gentil avec Blanquer, on peut se dire qu’il veut accroître l’autonomie et veut laisser aux professeurs cette possibilité-là. Mais j’ai été assez étonné qu’il propose cela, car il connaît bien le système éducatif et les études scientifiques. Va-t-il ouvrir la boîte de Pandore et retourner en arrière ? »
C’est aussi ce qu’on retrouve dans un article similaire dans Le Monde qui interroge également des syndicalistes et rappelle également qu’en janvier 2015, le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) avait donc publié un rapport intitulé «Lutter contre les difficultés scolaires : le redoublement et ses alternatives.». Selon cette étude, le redoublement coûte cher. Environ 2 milliards d’euros par an, selon l’Institut des politiques publiques. Et surtout, en dépit d’une croyance répandue, il est le plus souvent inefficace, aux yeux de la recherche. Si l’élève peut progresser l’année du redoublement – puisqu’il refait le même programme –, à long terme, « le redoublement n’a pas d’effet sur les performances scolaires » et a « toujours un effet négatif sur les trajectoires ».

Tout cela, le fin connaisseur du système, attentif aux travaux de la recherche, qu’est JM Blanquer, le sait... Et même il le préconisait. Sur son blog Éducpros, Claude Lelièvre rappelle avec malice que lorsqu'il était à la tête de la DGESCO (direction générales des enseignements scolaires), Jean -Michel Blanquer avait fait paraître une circulaire en date du 16 mars 2010 (cf le BO du 18 mars) où il était dûment indiqué (au chapitre 2.1.2 intitulé « Donner sa pleine mesure à l’aide personnalisée ») :« La première mesure de personnalisation du parcours scolaire à l’école est la pédagogie différenciée […]. Elle doit rendre très exceptionnel le recours au redoublement ». De même dans son rapport "Vaincre l'échec scolaire" paru en 2010, l'institut Montaigne (qui pourtant "inspire" Jean-Michel Blanquer) se prononçait contre le redoublement. Le “pragmatisme” dont il se réclame relève ici de la contradiction mais aussi du cynisme...

Rappelons cependant pour finir que , dans son étude qui fait référence, le Cnesco recommandait de trouver d’autres solutions pour prévenir et remédier aux difficultés scolaires : prise en charge des élèves fragiles en classe, remédiation, tutorat… Le décret de 2014, aussi, prévoyait un « accompagnement pédagogique spécifique » lorsqu’un élève est autorisé à redoubler. Mais, dans les faits, cet accompagnement peine à s’organiser dans les classes. En France, les alternatives sont à la traîne et de fait les pressions pour le passage systématique ont largement amené à des élèves en état d'échec permanent sans que soient proposés d’autres solutions.
On peut donc conclure que le redoublement est plus un échec du système éducatif à apporter des solutions et une alternative qu’un échec des élèves eux—mêmes... Et la position de Jean-Michel Blanquer en dehors de la logique de communication est surtout un aveu de cet échec du système à évoluer. Le pragmatisme confine au défaitisme...



Ailleurs
Pour sortir un peu de la situation française, je vous conseille de regarder un reportage diffusé sur TF1 qui présente le système éducatif de Singapour. On y voit aussi bien des aspects très martiaux avec l'uniforme et l'hymne chanté tous les matins mais aussi des méthodes pédagogiques qui interpellent notamment sur l'enseignement des maths. La partie la plus intéressante porte sur le travail collaboratif des enseignants et l'échange permanent sur les méthodes d'enseignement. Chaque cours est discuté collectivement et l’approche du travail est vraiment collective. En guise de conclusion on peut retenir cette phrase d’un enseignant singapourien « si on enseigne avec son ego, alors personne n'apprendra rien...»

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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samedi, juin 10, 2017

Pour une cérémonie et un serment de titularisation des enseignants



Ce texte était initialement prévu pour alimenter une série proposée par Slate.fr intitulée les « 100 propositions pour la France » à l’occasion de la présidentielle 2017. Bien que n’étant pas chercheur j’avais été sollicité pour y participer. C’est un autre texte, sur la formation, qui a été retenu.
Ce qui m’amène à le ressortir en cette fin d’année, c’est une conversation avec mes stagiaires à l’ESPÉ. Lorsqu’ils m’ont demandé quand ils sauraient s’ils sont titularisés, j’ai été amené à leur dire qu’ils ne le sauraient pas... Ou plutôt que s’ils n’avaient aucune nouvelle pendant l’été, cela signifierait qu’ils l’étaient. C’est en pensant à cela que j’ai eu l’idée de ressortir cette proposition destinée à susciter le débat. Qu'en pensez vous ? 
PhW
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Parce qu’on ne rentre pas dans ce métier par hasard, parce qu’il est important de réfléchir à la déontologie et aux finalités de l’École, je propose que la fin de la formation initiale et le moment de la titularisation des enseignants se conclue par la prestation d’un serment à l’occasion d’une cérémonie.


Cérémonie du serment de Socrate 
en Belgique en 2009
« Je m’engage à mettre toutes mes forces et ma compétence dans ma classe et dans mon établissement au service de l’éducation de chacun des élèves qui me sera confié et à la lutte contre les inégalités scolaires. Pour y parvenir, je m’engage à me former régulièrement et actualiser mes connaissances et compétences au service de cette mission.» Voilà ce que pourrait être le serment prononcé par les enseignants débutants lors d’une petite cérémonie collective. Et on en profiterait aussi pour fêter cette belle occasion avec ses collègues et sa famille !

Actuellement que se passe t-il quand on devient enseignant titulaire ? Rien… Après tout un processus de validation que nous ne décrirons pas ici, la formation se termine à l’ESPÉ et c’est tout. On apprend au cours de l’été que l’on devient titulaire et on se rend à la rentrée dans l’établissement où on a été affecté. Pour être plus précis encore, on n’apprend rien puisque seuls ceux qui sont convoqués pour un entretien associé à un redoublement ou un licenciement reçoivent quelque chose. Pour les autres, pas de nouvelles, bonne nouvelle !

La vie est faite de rites et de symboles. Même si en France, ils ont tendance à se raréfier. Et la prestation de serment n’y est pas un rite si rare que cela. Les médecins prêtent le serment d’Hippocrate et les avocats tout comme les architectes prêtent aussi serment lors de leur titularisation.
En Belgique francophone, les enseignants débutants prêtent le serment de Socrate dont s’inspire cette proposition. Ce texte, très proche de celui énoncé plus haut, conduit les nouveaux diplômés à prêter serment pour promouvoir l’égalité devant la réussite scolaire de tous leurs élèves.

Bien sûr, on pourra me rétorquer que les enseignants n’ont pas besoin de cela pour avoir en tête cette exigence d’égalité. Mais, ça va toujours mieux en le disant ! La symbolique du serment s’inscrit dans la logique d’une corporation et d’un métier et permet d’affirmer de manière explicite (et pas seulement implicite) des valeurs. Et cela permet aussi d’y réfléchir avant au cours de la formation. Et la prestation de serment qui serait aussi faite par les autres catégories de personnels comme les chefs d’établissement, rend encore plus forte l’idée même de “collègues” unis par des valeurs communes.

Et puis, on le sait bien avec le baccalauréat qui reste un des derniers grands rites de passage, les rituels et toutes les cérémonies sont l’occasion de rassembler toute une communauté autour d’un moment particulier. 
C’est donc aussi un moment où on peut manifester l’estime de la Nation à une profession particulière et... boire un coup avec ses proches ! Et ça,  c’est toujours bon à prendre !


Philippe Watrelot


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dimanche, mai 28, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 22 au 28 mai 2017





- Devoirs – Rythmes & maitres+ — Quelle politique ? – Pré-requis – Fake news — Butinages - 



Le bloc notes revient sur les premières annonces de Jean-Michel Blanquer, le nouveau ministre de l’Éducation Nationale. Celui-ci a choisi habilement de communiquer surtout sur les devoirs. Mais il y a aussi la « réforme de la réforme » des rythmes qui se profile et la réduction des effectifs en CP. On en sait un peu plus sur l’application de ces mesures. Il lui reste malgré tout à clarifier certaines positions sur sa manière de gouverner. On évoquera aussi le dossier explosif des “pré-requis” pour l’enseignement supérieur. Et, même si on aurait pu s’en passer, on reviendra sur la polémique qui a opposé l’ancienne ministre à une supposée journaliste dans ONPC. Bonne lecture !



Devoirs faits
« Nous lançons le dispositif devoirs faits dès la rentrée prochaine, l’objectif est que les enfants rentrent chez eux devoirs faits », a déclaré à la presse M. Blanquer après un discours prononcé lors du 94e congrès de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP – Parents d’élèves de l’enseignement public) à Avignon. Cette communication assez efficace est reprise par de nombreux médias comme dans Le Monde , L’Express , Ouest-France ou France 2 . Le Ministre précise : « Ça signifie que des devoirs, il y en a, mais qu’ils ne sont pas faits pour être faits à la maison mais plutôt dans l’établissement, de façon à créer une forme de tranquillité en famille sur ces sujets, d’amenuiser les inégalités qui peuvent exister entre les familles et avoir du temps heureux en famille. ». Il promet « de premières applications » à la rentrée prochaine. Mais il ne donne pas de détails car, dit-il, « Je vais écouter les acteurs pour affiner ce processus […], on va s’adapter à chaque cas, par exemple, au collège, cela peut prendre la forme d’études dirigées de 16 heures à 18 heures le soir dans tous les collèges, et pas seulement en éducation prioritaire. ». Le Ministre avait déjà communiqué sur cette annonce dans un entretien au Point paru en début de semaine sur lequel nous reviendrons plus loin dans cette revue de presse.

«Études surveillées » ou «Études dirigées», le dispositif existe déjà pour le Primaire dans de très nombreuses communes. La différence, notable, est que celles ci étaient payées jusque là par les municipalités. Qu’en sera t-il maintenant? Si cela est pris en charge (heures supplémentaires, subventions à des associations,…) cette mesure risque d’être au final très coûteuse d’autant plus si elle est étendue au Collège. Le Ministère rappelle cependant qu’elle ne sera pas obligatoire mais proposée aux familles qui le souhaitent.
Ce n’est pas la première fois que le sujet est mis en avant. Et Jean-Michel Blanquer n’est pas le seul à dire que les devoirs à la maison sont un facteur important d’inégalités sociales. On se rappelle que pendant la campagne présidentielle Benoît Hamon défendait l’idée d’un service public du soutien scolaire. Emmanuel Macron privilégiait le lien avec les associations pour cette aide au travail personnel.

Cette mesure ravive surtout un vieux débat porté depuis longtemps par les parents d’élèves et plusieurs mouvements pédagogiques sur l’intérêt pédagogique des devoirs eux-mêmes. Rappelons d’abord que les devoirs à la maison sont en principe interdits à l’école depuis 1956. Mais la pratique perdure et la distinction est souvent difficile à faire entre le nécessaire moment d’apprentissage des leçons et l’externalisation du travail scolaire. La question est donc de savoir ce que l’on met exactement derrière ce vocable très ambigu de « devoirs ». Parler de "devoir" plutôt que "travail personnel " n'est pas neutre. Il fait référence pour les « gens », à leurs propres souvenirs d'école. Le mot "devoir" évoque les exercices, les leçons à apprendre... Le mot travail personnel définit plutôt les entraînements, mais aussi la recherche, la réutilisation de ce qu'on a appris dans des travaux variés (l'écriture, la création, la lecture, la préparation d'exposés pour la classe, de présentation diverses...). L’école doit être son propre recours mais en même temps il faut aussi re-questionner le moyen de renforcer le lien entre l’école et les familles qui était souvent exprimé par ces “devoirs”. Reste à voir aussi comment les enseignants, qui ont quelquefois été réticents à l'arrivée des animateurs des activités périscolaires dans les écoles, accueilleront une éventuelle intervention des mouvements d'éducation populaire et des associations.
Sur la question des inégalités sociales liées aux devoirs, on pourra lire avec profit à ce sujet l’étude menée par Julien Netter et Séverine Kakpo sur le site de l’Ifé – Centre Alain Savary . L’interview que donnait Séverine Kakpo à Luc Cédelle en 2012 est également éclairante. Elle rappelait que «Politiques, enseignants, parents et chercheurs s’accordent à dire que tout processus d’apprentissage doit passer par une phase de travail personnel de l’élève, permettant la consolidation des notions abordées en classe. La vraie question est : où ce travail doit-il être fait ? On sait qu’en dépit de leur mobilisation, au-delà du primaire, les parents les moins diplômés « décrochent », et les clivages sociaux se creusent. Mon avis de citoyenne, c’est que l’école doit renouer avec l’idée d’un encadrement du travail personnel. Mais la « réinternalisation » des devoirs n’est pas, en soi, un gage d’efficacité. Cette réforme n’a de sens qu’articulée à une réflexion sur les pratiques pédagogiques et sur la formation des enseignants.»


Rythmes et Maitres +
Si le ministre a choisi habilement de commencer à communiquer par ce sujet des devoirs, ce n’est pas, loin de là, le seul dossier sur le bureau du Ministre. On pourra lire une bonne synthèse de tout ce qui attend le ministre sur Mediapart sous la plume de Faïza Zerouala. On pourra lire aussi un avis plus polémique d’Agathe Cagé sur les enjeux en matière d’éducation sur le nouveau blog Balle au Centre . Celle qui fut conseillère puis directrice adjointe du Cabinet de Najat Vallaud-Belkacem pointe les contradictions et les oublis de ce début de ministère Blanquer.
Attardons nous ici sur deux points qui ont déjà commencé à susciter des discussions et même des polémiques : les “rythmes scolaires” et la réduction des effectifs de CP en éducation prioritaire à douze élèves.

D’ores et déjà on apprend que la réforme des rythmes scolaires aura fait long feu à Marseille selon Le Figaro (et l’AFP). La Ville n'attendrait que la publication du décret d'application donnant le choix aux communes de renoncer ou non à cette réforme pour "tout arrêter", a expliqué Danièle Casanova, l'adjointe aux écoles. Et si Marseille est la municipalité la plus importante, ce n’est évidemment pas la seule à déjà envisager le retour à la semaine de quatre jours.
Mais contrairement à ce qui semblait se dessiner la semaine dernière, la possibilité donnée aux maires de renoncer à la réforme des rythmes scolaires ne devrait être généralisée qu’à la rentrée 2018, et non en septembre prochain selon la revue Maire Info
«Sur l’air d’un pas en avant, trois pas en arrière» déplore le spécialiste François Testu sur le site des Cahiers Pédagogiques . «La réforme des rythmes scolaires a oublié l’école » (et les apprentissages) regrettait en mars 2017, une autre spécialiste, Claire Leconte dans une tribune sur Touteduc . Il est utile de rappeler avec eux que la réforme visait avant tout à redonner de la qualité aux apprentissages en offrant (de nouveau, comme avant 2008) cinq matinées pour apprendre.

L’autre mesure qui a déjà été abondamment débattue est celle de la réduction à 12 élèves pour les classes de CP. Une des principales promesses du candidat Macron dans le domaine de l’éducation. Depuis la nomination de Jean-Michel Blanquer, on en sait un peu plus sur l’application concrète de ce nouveau dispositif. La mesure concernera 2.200 classes (beaucoup moins qu’au départ). « Nous avons » ces enseignants supplémentaires, soit « légèrement plus » que les 2.200 précités, car il faut ajouter à ce nombre les remplaçants, a indiqué le ministre. Emmanuel Macron avait précisé lors de sa campagne vouloir redéployer les enseignants affectés au dispositif « Plus de maîtres que de classes » (un ou des profs supplémentaires dans une école primaire pour permettre la co-intervention en classe, soit deux maîtres dans une même classe).
Mais cette première mesure a suscité la colère des syndicats et des protestations qui se sont exprimées à travers une pétition qui a rencontré beaucoup de succès . Jean-Michel Blanquer affirme « avoir entendu ces craintes » et veut finalement laisser « le temps d’évaluer ce dispositif. C’est ce qu’on va faire pour en tirer progressivement les conséquences ». Il admet sans rentrer plus dans les précisions que les deux systèmes pourront cohabiter.
Pour compléter le dossier, on pourrait aussi s’intéresser à la proposition de Catherine Chabrun sur le site de l’ICEM : «Monsieur le Ministre...Au lieu de faire des classes de CP à 12 élèves et des classes de CE1 à 12 élèves en REP+, réunissez-les CP et les CE1 dans une seule classe, une alchimie pédagogique se produira renforcée avec le maître supplémentaire que vous nommerez. Deux ans pour apprendre « à lire, à écrire, à compter », comprendre le monde et assurer la suite du chemin scolaire, n’est-ce pas ce que vous souhaitez ? Pour argumenter cette proposition, rien ne vaut l’expérience d’une pratique pédagogique sur un certain temps… Je vous livre la mienne.»


Quelle politique ?
Plus globalement, on peut s’interroger sur la politique que va mener le nouveau Ministre qui n’a pas été avare de déclarations au cours de la semaine.
C’est aussi le 24 mai (Décret n° 2017-1080) qu’on a eu quelques précisions sur le périmètre de son action. Le décret d’attribution précise qu’il sera aussi le ministre de la Jeunesse et de la vie associative. Il s'intéressera également à l'égalité des chances et à l'engagement civique. Le Journal Officiel nous a aussi informé, au fur et à mesure de la composition du cabinet du Ministre. Après la nomination de Christophe Kerrero comme directeur de son cabinet, c'est Christophe Pacohil qui est nommé chef de cabinet. Il a déjà exercé cette fonction auprès des ministres du budget et de l'économie entre 2010 et 2012 c’est à dire François Baroin. Il était jusqu'à aujourd'hui conseiller du Directeur général de l'ESSEC.

Quelle gouvernance ? « Il n'y aura pas de Loi Blanquer, j'en serai fier», a revendiqué devant la presse le ministre ce vendredi après un discours prononcé lors du 94e congrès de la Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public (Peep) à Avignon. Désormais, «il y aura des évolutions du système, qui ne seront pas verticales». Il semble vouloir privilégier le « pragmatisme » et l’«expérimentation. «L'expérimentation [qui]est la méthode par excellence pour tester un dispositif, l'évaluer et donc légitimer son application à grande échelle si c'est nécessaire ». Et il insiste aussi, dans ses différentes interviews et déclarations, sur la nécessité de redonner de la confiance aux acteurs de terrain.

Mais pour redonner confiance aux acteurs de terrain, il faudrait déjà commencer par ne pas les insulter et les caricaturer. Jean-Michel Zakhartchouk sur son blog EducPros propose un abécédaire de l’ère Blanquer. A la rubrique « Caricatures », on peut lire ceci : «On espère qu’elles seront évitées par le nouveau ministre. Malheureusement, dans sa tribune avant l’élection, il présentait la pédagogie « à la finlandaise » comme celle de l’enfant-roi et du spontanéisme. Il faudrait qu’il se renseigne davantage sur ce qu’est réellement l’exigence de la pédagogie dite nouvelle, celle d’ailleurs mise en œuvre dans les micro-lycées qu’il a soutenus comme recteur.»
D’autant plus qu’il a récidivé dans un entretien récent au Point . Le nouveau ministre de l'Éducation y annonce vouloir en finir avec le "pédagogisme" et le "jargon inutile". « Nous devons enclencher le cercle vertueux de la confiance de la société en son école. Cela commence par la clarté du langage. Ce qu'on a appelé le pédagogisme doit désormais relever du monde d'hier. On doit sortir des querelles stériles et viser le meilleur de ce dont la France est capable : l'esprit cartésien allié à la créativité. ».
Le procédé rhétorique est classique : grossir le trait, caricaturer et inventer un extrême qui n’existe pas (ou très peu) pour pouvoir ensuite se placer en arbitre et en voie médiane. Sortir des « querelles stériles » ? Chiche...


Pré-requis (sélection à l’entrée à l’université)
Intéressons nous aussi à l’enseignement supérieur mais dans ses liens avec l’enseignement scolaire. Dans son programme pour l’université ; Emmanuel Macron déclarait vouloir « faciliter les choix d’orientation des étudiants ». Ainsi, « chaque université affichera les prérequis de chacune des formations qu’elle propose » était-il précisé. L’objectif : « garantir une meilleure transition de l’enseignement secondaire vers le supérieur » et « enrayer la sélection par l’échec » pour « permettre à chacun de s’insérer sur le marché de l’emploi à l’issue de ses études supérieures ».
Sujet hautement inflammable... Car si l’on traduit « pré-requis» du politiquement correct en français courant, cela signifie : «sélection à l’entrée à l’université. Comment le gouvernement va t-il s'y prendre sur ce sujet explosif, alors que l'université doit accueillir à la rentrée prochaine 40.000 étudiants de plus que l'an dernier. « C'est possible » que l'expérimentation soit « l'une des méthodes » pour mettre en place les prérequis, a indiqué la nouvelle ministre, Frédérique Vidal, jeudi dernier lors de la passation de pouvoir avec Thierry Mandon. dans des propos repris par Les Échos .
Rappelons qu’une sélection avait déjà été mise en place par le gouvernement précédent, mais elle concernait uniquement l’entrée en master. Pour l’entrée en licence, le tirage au sort – déjà officieux dans certaines universités – avait été autorisé à la fin du quinquennat Hollande mais en irritant fortement les organisations étudiantes. Mais, on le voit bien la question ne concerne pas que les étudiants mais aussi les lycéens. Si on établit des «pré-requis » que devient alors le baccalauréat supposé être le premier grade universitaire et le sésame pour rentrer à la fac ? Et on peut se demander si le problème n’est pas aussi celui du lien entre l’enseignement supérieur et l’enseignement secondaire. Et dans ce cadre, on risque de voir resurgir assez vite la question d’une réforme du lycée.


On n’est pas rendu...
La scène a tourné en boucle sur les réseaux sociaux à la fin de la semaine dernière. Invitée, samedi 20 mai de l'émission de France 2 "On n'est pas couché", l'ancienne ministre de l'Education Najat Vallaud-Belkacem et la journaliste Vanessa Burggraf se sont opposées sur un certain nombre de points et notamment la question de la réforme de l'orthographe entrée en vigueur à la rentrée 2016. Une réforme que la chroniqueuse a imputée, à tort, au bilan de la ministre de François Hollande. Celle ci a répliqué de manière très pugnace en accusant la journaliste de propager des « fake news».
En effet, si l’ancienne ministre de l’éducation nationale a poursuivi la réforme des rythmes scolaires et mené celle du collège, elle n’est en rien responsable d’une réforme dont le principe a été adopté en 2008 par le Bulletin officiel. C’est le conseil supérieur des programmes qui a conseillé aux éditeurs d’appliquer la réforme de 1990 par souci de cohérence. Certains éditeurs de manuels scolaires ont alors décidé de communiquer là dessus pour relancer un peu de publicité et surtout reconquérir des parts de marché en mettant en difficulté ceux qui ne voulaient pas appliquer ces recommandations. Et c’est ensuite TF1 qui s’est emparé de cette information pour en faire le sujet de polémique et de buzz que l’on sait. Cela a agité les médias et l’opinion publique pendant le mois de février 2016. Je conseille la lecture des chroniques de ce bloc notes durant cette période pour en refaire toute l’histoire.
Cet accrochage ne se limite pas à ce seul aspect. On peut recenser quatre intox dans l’intervention de la supposée journaliste. Et aussi une insinuation sur l’enseignement de l’arabe pour faire bonne mesure. Quoi qu’il en soit tous les journaux ont repris cette polémique. On ne va pas tous les citer et renvoyer vers le résumé assez complet dans Le Monde . Seul le chroniqueur Loys Bonod dans un blog hébergé par Marianne a pris la défense de Vanessa Burggraf et affirme que le ministère a bien imposé la réforme de l’orthographe.

Pour prendre un peu de hauteur, on trouve la meilleure analyse de toute cette affaire dans Libération sous la plume de Michel Becquembois . En quelques lignes, il résume parfaitement ce que je ne cesse de dire depuis des années à propos du débat sur l’École : « On touche là au syndrome «équipe de France». Vous savez, celui qui veut que toute personne qui ait un jour vu un match à la télé ait des idées très arrêtées sur comment il fallait faire jouer l’équipe et à quel remplacement il fallait procéder. Pour l’éducation, c’est pareil, tout parent ayant un enfant scolarisé a évidemment un avis sur le fonctionnement du système scolaire : la preuve, dans l’école de ma fille, etc. Une expérience personnelle, toujours intéressante certes, mais surtout un argument d’autorité pour clore une conversation, une opinion qui malheureusement ne vaut pas expertise. L’éducation ne vaut-elle pas mieux qu’un débat fondé sur des cas particuliers ?»
Et il poursuit en élargissant le propos : « On peut contester la réforme du collège (une réforme que Vallaud-Belkacem a bien menée, celle-là) avec des arguments de fond (les syndicats de profs ne s’en sont d’ailleurs pas privés en leur temps), on peut discuter du bien-fondé de telle ou telle mesure mise en place ces trois dernières années par la rue de Grenelle. Mais qu’une journaliste utilise son magistère pour relayer des mensonges manifestes inventés pour nuire consterne. Qu’elle le fasse de bonne foi, comme cela semble être le cas, est encore plus atterrant. Et que la séquence se termine sans trancher entre les deux versions laisse à penser que décidément, la vérité n’est plus qu’une opinion parmi d’autres. Et le pire, c’est que tout le monde trouve ça normal.»


Butinages
Comme chaque semaine, on finit avec quelques liens vers des lectures (ou des émissions) intéressantes pour compléter ce bloc-notes.

Le Monde nous emmène au Danemark . Depuis 2008, les lycées de ce pays testent l’usage du Web pendant les examens. Avec des résultats plutôt concluants, qui pourraient déboucher sur une généralisation des épreuves connectées. Jeppe Bundsgaard, chercheur à l’institut de pédagogie et d’éducation à Aarhus, défend la démarche : « On essaie de créer de l’authenticité. L’épreuve traditionnelle, où les étudiants sont assis pendant des heures dans une pièce, isolés du reste du monde, est complètement artificielle. Les autoriser à accéder à Internet permet de les placer dans une situation aussi proche que possible de la réalité, en testant ce qu’ils ont appris à l’école et leurs méthodes de travail. »

Sur le site Medium , on pourra lire un texte intéressant où l'auteure, Svetlana Meyer, à l’heure où le nouveau ministre est connu pour son grand intérêt pour ces recherches, essaye de déconstruire le lien qui est (souvent) fait entre sciences cognitives et libéralisme. Elle écrit « A cause de leur supposée obsession de la “performance pédagogique”, les sciences cognitives sont souvent considérée comme une émanation scientifique du productivisme ambiant. Ou, pour reprendre les mots plus terre à terre que l’on a adressés à l’un de mes collègues, comme “une science de droite”. ».
Et elle s’emploie dans la suite de son texte à démontrer le contraire. Il n’en reste pas moins qu’il serait utile alors aux chercheurs dans ces domaines de ne pas se présenter comme les détenteurs de la vérité et de LA méthode mais comme un outil d’analyse et d’évaluation parmi d’autres.

Finissons par un éclat de rire avec cette bande dessinée trouvée sur le site Golden Moustache (par MsieurLeProf et Catsass). Elle s’intitule «Naissance, vie et mort d’une expression à la mode» et pourrait avoir pour sous titre : «dans les cours de récré (et ailleurs)». Il est difficile de résumer une planche où l’auteur, avec beaucoup d’humour et de la finesse d’observation décrit donc comment nait une expression à la mode, comment elle se répand dans les cours des collèges et comment elle meurt lorsque les adultes (et en particulier les profs) s’en emparent. En résumé, cette planche est sympa, elle est bath, elle est sensass, c'est trop de la balle... J'avoue, c'est épatant.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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dimanche, mai 21, 2017

Bloc-Notes de la semaine du 15 au 21 mai 2017




- Blanquer – Discours & méthode - Formation – École ailleurs – Butinages -.


Un nouveau ministre qui suscite pas mal de réactions avant même qu’il ne commence. Mais aussi, des annonces présidentielles précédant sa nomination. Des signaux contradictoires envoyés au monde de l’éducation… Ce sont les points essentiels de ce bloc-notes.
Mais on parlera aussi de formation (initiale et continue) ainsi que de ce qui passe ailleurs dans le monde.



Jean-Michel Blanquer, nouveau ministre
Après 993 jours passés à la tête du Ministère de l’Éducation Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Najat Vallaud Belkacem a cédé la place au nouveau ministre de l’Éducation Nationale le 17 mai 2017. Jean-Michel Blanquer n’est pas un inconnu dans le monde de l’éducation. Il a déjà un parcours important et un passé : directeur de cabinet adjoint, recteur (deux fois), Dgesco... Tous les journaux ou presque lui consacrent un portrait avec évidemment une analyse des principaux défis de son ministère : Les Échos qui le qualifient de “tête chercheuse”, Le Parisien le définit comme un “expérimentateur”. L’Express en parle comme d’un « pragmatique sans tabou». Louise Tourret sur Slate.fr rappelle que les profs n’ont pas un a priori très positif à son égard. Pour Le Monde comme pour Libération ou Le Figaro , on retient surtout qu’il «vient de la droite». Dans La Croix , on note même qu’il était réputé proche d’Alain Juppé. Un article du Lab Europe1 nous apprend aussi que cet ami d’enfance de François Baroin aurait pu être ministre de l’Education nationale si... Nicolas Sarkozy avait gagné la présidentielle. Le Point en profite pour remettre en avant les chroniques qu’il tenait dans ce magazine.
On pourra lire aussi un portrait au vitriol sous la plume de François Jarraud dans le Café Pédagogique où il rappelle que l’homme a aussi un passif en précisant que «de 2009 à 2012, Jean-Michel Blanquer est le numéro deux de l'éducation nationale. A ce titre, il applique des politiques dont l'Ecole se souvient encore. C'est lui qui organise les 80 000 suppressions de postes d'enseignants. Elles visent en priorité la scolarisation avant 3 ans, qui s'effondre, l'élimination des Rased et de la formation des enseignants. ».
 Je consacre aussi une chronique sur le site d’Alternatives Économiques au nouveau ministre, je l’ai intitulée «un ministre de l’Education en marche, mais dans quel sens ?»

Car la question est bien celle de savoir, au delà de la personne, quelle va être l’action de Jean-Michel Blanquer dans ce ministère qu’il connait bien. Dans mon texte, je rappelle que son livre L’École de demain, Propositions pour une éducation nationale rénovée (Odile Jacob 2016) ressemblait à une lettre de motivation ou en tout cas à un programme ministériel assumé. On pouvait y trouver des liens avec le programme éducation d’Emmanuel Macron et avec les travaux de l’institut Montaigne. C’est un programme qui repose sur quelques mots clés : autonomie, fondamentaux, neuro-sciences, innovation, simplification, évaluation.
Marie-Caroline Missir sur son blog avait fait une présentation assez complète de cet ouvrage et prédisait un avenir de ministre à son auteur. Il avait aussi donné plusieurs interviews à l’occasion de sa sortie. C’est le cas dans L’Express où il insiste sur «L'autonomie des écoles, la réforme obligatoire» ou dans Le Point (interviewé par JP Brighelli)

Depuis sa nomination, il n’a pas été non plus avare d’interviews et de déclarations. A commencer par son discours d’investiture (qui suit celui de Najat Vallaud Belkacem qui est aussi à écouter) « Il n'y aura pas une énième loi ou une énième réforme. Il y aura tout simplement la volonté de s'attacher aux problèmes concrets » en donnant « la liberté aux acteurs et du pouvoir à nos professeurs, chefs d'établissements et à l'ensemble des acteurs de l'Education nationale », a t-il déclaré à la presse après la passation de pouvoir. Il a indiqué à plusieurs reprises privilégier «une démarche pragmatique », conserver « ce qui fonctionne » et « passer à autre chose » quand des dispositifs « ne vont pas ». Il a aussi été l’invité de la matinale de France Inter. Il a aussi donné une interview au journal Le Monde.
Dans cet entretien, il précise la manière dont les engagements de M. Macron vont se concrétiser, certains dès septembre. Il affirme que les classes de douze élèves dans les zones d’éducation prioritaires (ZEP) seront bien en place à la rentrée, mais sans nécessairement supprimer le dispositif du "plus de maîtres que de classes”. Pour les rythmes, il propose de « lancer des concertations locales et des expérimentations – sur la base du volontariat – pour que chaque commune puisse trouver, avec les écoles, les parents d’élèves, ce qui lui paraît la meilleure organisation de la semaine. »
Sur la réforme du collège, s'il se félicite de la marche vers l'autonomie des établissements, il déplore « la suppression, de manière verticale, de dispositifs qui marchaient bien, comme les classes bilangues, les sections européennes, l’option latin» et compte les rétablir. Il ajoute que « l’interdisciplinarité est très intéressante, mais doit venir des acteurs du terrain. On ne la décrète pas. C’est pourquoi nous donnerons plus de liberté aux enseignants ».
Dans l’interview à France Inter, il évoque aussi l'enseignement de l'histoire et annonce qu'il va renforcer la dimension chronologique. «La question de l'amour de notre pays est absolument fondamentale, elle est à la base de tout. Ce qui me frappe c'est qu'en France la question de l'amour du pays apparaît comme secondaire». C’est pourquoi il défend l'enseignement «d'un récit chronologique» qui permet «de se repérer». «Ça paraît être une évidence», dit-il. Il a précisé aussi au micro de France Inter avoir souvent «souffert» qu'on «dénature» sa parole. Et il juge caricatural qu’on le présente en homme de droite.

Ce début de mandat est aussi marqué par une petite affaire médiatique qui a fait le buzz en cette fin de semaine. «En cachette, la sulfureuse association SOS Education efface tous ses liens avec le nouveau ministre de l’Education nationale» titre Les Inrocks . Deux interviews, datant de quelques mois, celle du pas encore Ministre et de celui qui vient d’être nommé directeur de son cabinet Christophe Kerrero ont curieusement disparu du site de l’association ultra-conservatrice. Jean-Paul Mongin directeur délégué de SOS-Éducation, qui a publié un droit de réponse est aussi interrogé par Le Figaro où il déclare : «Je n'ai reçu aucune consigne de leur part. J'ai décidé de moi-même d'effacer ces textes, craignant que l'étiquette conservatrice et parfois droitière de SOS Éducation ne cause du tort à ces deux hommes lorsque, par exemple, ils auraient à négocier avec les syndicats d'enseignants», explique-t-il, craignant «les caricatures récurrentes» concernant son association. «Lorsque j'ai interrogé Jean-Michel Blanquer et Christophe Kerrero, ils n'étaient ni ministre, ni directeur de cabinet...En outre, on peut supposer qu'ils s'expriment différemment selon le média auquel ils s'adressent. Mais si c'était à refaire, vu le buzz, je garderai ces interviews» poursuit-il.
Pour l’instant, Ch. Kerrero est le seul membre du cabinet connu. On pourra lire dans le Point en juillet 2016, une interview (par JP Brighelli) où il se prononce plutôt contre les "compétences" et remet en cause le socle commun tel qu'il existe. On apprend aussi que Jean-Michel Blanquer a contribué (en vidéo) au colloque d’Espérance Banlieue et a aussi participé au colloque sur l’École organisé par Sens Commun . Si on ajoute ses diatribes récurrentes contre le “pédagogisme” comme dans sa dernière chronique du Point , et même si on veut bien se garder de tout procès d’intention et de jugement a priori, il va y avoir du boulot pour convaincre une bonne partie des enseignants et notamment les plus favorables à l’évolution du système éducatif…


Le discours et la méthode
Avant même la nomination du gouvernement, le Président avait déjà donné des indications sur l’éducation. Ainsi, lors de son premier déplacement à Berlin, lundi 15 mai, Emmanuel Macron a annoncé : « J’ai décidé de restaurer les classes bilangues. A partir de septembre prochain, les classes bilangues rouvriront en France », des propos repris dans un tweet très partagé. Restaurer ? Le terme est pour le moins excessif dans la mesure où seul un tiers de ces classes avait été supprimé. A Paris, elles avaient été toutes maintenues. Mais l’idée d’une « restauration » n’est pas là par hasard. Le mot est là pour complaire à une partie de l’opinion. Mais attention aux effets pervers car un tel message peut aussi se retourner contre la volonté réformatrice affirmée par le nouveau Président. En effet on peut aussi interpréter cette annonce comme la confirmation que si les enseignants protestent, les réformes peuvent être supprimées.
Pour L’Obs, comme pour Libération cette annonce serait «de la poudre aux yeux » (ou de Perlimpinpin ?). Car, disent plusieurs connaisseurs du sujet, il n'y a pas de restauration de ces classes dans le sens où il n'y a pas de financement dédié. Il s'agit plutôt d'un élargissement de l'autonomie des collèges. Les parcours bilangues se (re)feront dans le cadre des moyens d’enseignement propres à chaque établissement et en concurrence avec d’autres dispositifs dans le cadre de la marge d'autonomie....
Avant même la nomination de JM Blanquer, on avait aussi beaucoup communiqué sur la volonté de réduire les classes de CP et de CE1 à douze élèves dans les réseaux d’éducation prioritaire. Il semblait acquis que cela se ferait au détriment du dispositif « Plus de maîtres que de classes ». Ce qui a entrainé un grand nombre de protestations avec notamment une pétition en ligne
Comme le fait remarquer un article de L’Express , Jean-Michel Blanquer est familier de cette proposition, présente en 2010 dans un rapport de l'Institut Montaigne, cercle de réflexion libéral auquel a participé Emmanuel Macron et... Jean-Michel Blanquer. Le ministre a en effet élaboré son dernier essai programmatique sur l'école avec l'aide de l'institut. Mais le même article ajoute aussi, non sans malice, que lorsqu'en 2010, Laurent Bigorgne, directeur de l'institut Montaigne, présentait son rapport devant une commission de l'Assemblée nationale. Il concluait son intervention avec ces mots: «Dédoubler des classes sans former les enseignants au traitement de la grande difficulté, c'est arroser du sable!».
Que les propositions d’Emmanuel Macron pour l’éducation aient été pensées et s’appuient sur des travaux de la recherche, c’est incontestable. C’est en substance, ce que dit la chercheuse Asma Benhenda (école d’économie de Paris) dans un article pour The Conversation. On retrouve même certaines propositions (comme les 12 élèves en CP) dans le programme du PS pour les législatives nous dit Le Monde C’est plutôt la méthode qui est contestée.

«Non à l’éternel retour» , c’est ce que dit Denis Paget dans une tribune parue sur le site des Cahiers Pédagogiques . L’ancien syndicaliste et membre du Conseil supérieur des programmes constate : «On nous a ainsi habitués à voir les réformes du nouveau ministre chasser les précédentes qui venaient à peine d’entrer en vigueur, et sans qu’aucune évaluation du précédent dispositif ait pu être mise en place. Cette façon de conduire la politique éducative discrédite toute idée de réforme et empêche le débat et l’adhésion chez nombre d’enseignants. Au moment où le changement de gouvernement expose une nouvelle fois l’école à une salve de remises en question, mettons en garde contre la tentation des retouches plus ou moins fortes qui défigurent, découragent, esquivent l’essentiel et renforcent le camp des éternels sceptiques.» .
C’est aussi ce que dit André Giordan sur Educavox : «Rien de pire que la succession des “réformes” installées par injonction qui prennent le contre-pied des précédentes. Les enseignants ont besoin de permanence pour continuer à évoluer. La continuité de l’action est absolument nécessaire dans l’Education nationale. Autrement les enseignants vont attendre une fois de plus le prochain Ministre ! Le temps de l’Éducation n’est pas celui du politique. Il ne s’agit pas de déconstruire ce qui a été fait précédemment mais de s’appuyer dessus pour l’évaluer et l’améliorer.». On retrouve des propos assez voisins dans une tribune publiée sur mon blog le soir de l’élection présidentielle.
D’une manière générale, «Le monde de l’école s’alarme des projets d’Emmanuel Macron» nous dit Le Monde . Que ce soit pour la remise en cause de la réforme des rythmes, la suppression du dispositif “plus de maitres que de classes” ou même pour la réforme du collège , l’inquiétude est surtout dans l’absence de suivi et l’incertitude sur les moyens, mais aussi dans la méthode utilisée. Les syndicats trouvent qu’Emmanuel Macron, va trop vite et fait peu de cas de l’existant.
Le souci de la continuité on le retrouve aussi dans la lettre ouverte que la présidente de la FCPE a adressée au président de la République. Elle s’inquiète surtout de la remise en cause des rythmes scolaires. Et d’une manière plus générale, elle estime qu’il « faut sortir de la politique de yoyo mortifère », qui en éducation consiste à systématiquement « détricoter ce qu’a fait le prédécesseur. ». On retrouve les mêmes propos dans une lettre commune adressée au Président par les syndicats Sgen-CFDT, CFDT-FEP, FCPE, Unsa-Éducation et des associations partenaires de l'école. Cet appel demande la poursuite de la transformation de l’école et d’une politique éducative ambitieuse «dans le sens d’une meilleure réussite de tous les élèves, d’une réduction des inégalités, d’une prise en compte des besoins spécifiques de chacune et chacun, d’une lutte contre les déterminismes sociaux ou culturels.».
Question de méthode. Eviter la poudre de Perlimpinpin et la marche...forcée


Formation
Les suites de l’élection présidentielle et la nomination du ministre constituent évidemment l’essentiel de l’actualité éducative mais d’autres sujets parviennent malgré tout à exister. C’est le cas du thème de la formation des enseignants.
Le Monde consacre un dossier à la formation continue des enseignants. Avec d’abord un constat de faiblesse : c’est en moyenne 3,5 jours de formation par an et par enseignant en France, contre une moyenne de huit jours par an pour leurs collègues des autres pays de l’OCDE. Depuis quatre ans les rapports (OCDE, Cour des comptes, Assemblée nationale, etc.) pointant du doigt l’enjeu d’une relance de la formation continue des enseignants se suivent et se ressemblent. On y retrouve plusieurs fois ce même constat : occupée à remettre sur les rails une formation initiale des enseignants quasiment supprimée par la droite, la majorité sortante, mobilisée par la création en 2013 des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), n’a pas avancé sur le chantier de leur formation tout au long de la vie.
L’autre problème c’est que cette formation continue est aussi trop souvent perçue et envisagée comme “descendante”, c’est-à-dire destinée à transmettre les réformes de l’éducation. Pourtant la formation continue peut être mieux que cela. Un autre article du Monde décrit un stage de formation continue sur la différenciation pédagogique. Et on y voit l’intérêt de l’échange et de la mutualisation, autrement dit d’une formation continue plus “horizontale”.
Je suis interviewé dans cet article. J’y rappelle une des propositions du Cniré d’inscrire dans les missions des enseignants cette obligation de formation sous formes de crédits d’heures à dépenser, comme ils l’entendent, sur plusieurs années.
Le quinquennat qui s’ouvre va-t-il changer la donne ? Dans une lettre aux enseignants datée du 19 avril, Emmanuel Macron promettait que sous sa présidence chaque enseignant, « du premier degré comme du second degré, bénéficiera de trois jours de formation continue chaque année ».
On peut évoquer aussi la formation initiale des enseignants. D’abord, comme nous les signale VousNousIls avec le numéro d’avril 2017 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres éditée par le CIEP (Centre international d’études pédagogiques) s’intéresse aux enseignants débutants – définis comme ayant moins de trois mois d’expérience : «Qui sont aujourd’hui ces nouveaux enseignants, comment sont-ils formés et découvrent-ils le métier, quelle est leur insertion dans l’établissement scolaire ou dans l’institution ? ». L’ouvrage attire notamment l’attention sur «un phénomène de décrochage professionnel, en lien avec les conditions matérielles et symboliques d’exercice du métier ». Selon le baromètre Unsa Education 2017, seuls 27,6 % des enseignants recommanderaient leur métier à un jeune de leur entourage.
C’est aussi à mettre en relation avec un document du ministère de l'Éducation nationale, révélé par EducPros. Ce rapport fait état d'un doublement des licenciements de stagiaires entre 2013 et 2016 et d'une hausse des démissions. Des chiffres qui interrogent une nouvelle fois sur la sélectivité du concours et la formation des enseignants. «Les augmentations des licenciements et des démissions correspondent à des échecs. Cela signifie soit que la formation n’est pas parvenue à mener les stagiaires au niveau requis par l’employeur, soit que le métier n’est pas fait pour eux» estime Jacques Ginestié directeur de l’ESPÉ de Marseille et président du réseau national des Espé.
Il faut certes relativiser, comme je l’avais fait dans un article il y a quelques mois lorsque les premiers chiffres étaient parus. Mais il faut aussi tenir compte de cette réalité. A cet égard, la grève des enseignants stagiaires de Grenoble est révélatrice des difficultés des ESPÉ et de l’architecture générale de la formation initiale. Ils critiquent, pêle mêle, la surcharge de travail et l’infantilisation, l’inadéquation des formations. Baptisé «des espé rances», le mouvement s’est peu étendu même s’il a trouvé un écho aussi à Paris.
L’amélioration de la formation, initiale et continue, risque donc d’être un dossier bientôt sur le bureau du nouveau ministre.


L’école ailleurs
Sortons de notre beau pays pour aller voir ailleurs. Même si ce n’est pas toujours réjouissant...

Singapour est l'un des meilleurs systèmes éducatif au monde d'après les enquêtes internationales (sur le plan politique c’est beaucoup plus discutable…). Pourtant, le gouvernement annonce un plan de restructuration du système éducatif singapourien. Avec un objectif principal : nourrir le plaisir d’apprendre pour que les enfants aiment se rendre à l’école. Les dirigeants énoncent deux principes :
on ne change bien que lorsque l’on va bien
ne pas évoluer c’est régresser.

Plusieurs mesures vont dans le sens d'un virage à droite de l'éducation au Japon nous dit nous dit Le Monde . L'une symbolique, c'est la réintroduction du « jukendo », technique de combat à la baïonnette développée par l’armée impériale. Associé au militarisme des années 1930-1940, son retour dans les écoles suscite des controverses.
D’autant que le gouvernement vient aussi de réintroduire dans le cursus scolaire l’étude du « Rescrit sur l’éducation », document de 1890 par lequel l’empereur Meiji (1852-1912) appelait ses sujets à « se ­sacrifier à l’Etat si les circonstances l’exigent ».

En Pologne, le parti Droit et Justice a engagé une réforme de l’éducation. Promulguée en janvier, sans aucune concertation, la loi sur la réforme de l'Éducation sera appliquée dès septembre. Elle détricote un système instauré en 1999, qui a pourtant placé la Pologne parmi les meilleurs élèves des classements internationaux Pisa.
Et parmi les mesures annoncées : la fin du collège, il n’y aurait plus qu’une longue école primaire de 8 ans avant le passage au lycée. Une grande réforme qui permettrait de faire le ménage aussi bien dans les programmes que dans le corps enseignant. Outre le grand désordre annoncé par une réforme préparée à la hâte – comment répartir les établissements, les laboratoires – 30 000 professeurs pourraient en effet se retrouver au chômage ou ne pas avoir le nombre d’heures suffisantes à un salaire décent.
Mais ce sont aussi les contenus qui sont modifiés. «Ils veulent supprimer la théorie de l’évolution en cours de biologie, indique l’expert Piotr Podemski interrogé par la tribune de Genève Et les cours d’éducation sexuelle sont supervisés par une femme qui pense que toute contraception est néfaste parce que les femmes ont besoin de sperme! Les cours d’histoire sont réécrits d’un point de vue nationaliste, complètement fermé sur nous-mêmes.» 
«Les programmes ont été rédigés trop vite, ajoute t-il. Finalement, on ne sait même pas qui les a écrits. En classe, les enfants ne seront plus encouragés à poser des questions, à réfléchir. Le gouvernement veut forger une nouvelle figure du Polonais, loyal et fier de sa patrie.»


Butinages
Quelques liens vers des lectures (ou des émissions) intéressantes pour compléter ce bloc-notes déjà très chargé.

Commençons avec un reportage de France3 sur une école primaire de Trappes. On y montre en trois minutes une pédagogie coopérative, bienveillante et fondée sur l'empathie et la gestion des émotions. On y parle médiation par les pairs, communication non violente, « chaise des émotions » et climat scolaire. Et donc aussi de ce qui permet vraiment d’apprendre.

On pourra lire dans La Croix un entretien avec Cédric Villani (repris aussi sur La Tribune). Il répond à des questions sur la place des mathématiques dans notre société et sur leur rôle stratégique dans les mutations technologiques à venir. Une de ses réponses fait écho à une de nos précédentes rubriques. «La France est un pays de paradoxes... En matière d'éducation, on y trouve l'un des plus grands écarts de tout l'OCDE, avec un énorme fossé entre ceux qui se débrouillent le mieux et ceux qui souffrent le plus. Nos mauvais scores PISA sont certainement dus au malaise du monde enseignant, tiraillé entre de multiples sons de cloche contraires, confrontés à une gestion des ressources humaines extrêmement frustrante, et à la séduction tout à fait légitime de l'industrie, à une époque où les enseignants de mathématique peuvent saisir quantité d'opportunités dans l'industrie, plus rémunératrices et moins compliquées. Cela sera un gros travail de toute la société pour reprendre les choses en main.»

Le lien qui suit aurait pu lui aussi faire partie des rubriques précédentes. 
Dans une tribune au Monde , le sociologue Pierre Merle approuve la réduction d’effectifs par classe prévue dans le programme éducatif du président, mais juge dangereuse l’autonomie des établissements car elle augmentera les inégalités.
La fin de son texte trace assez bien la feuille de route du prochain quinquennat : «Le nouveau président ne dispose que d’un quinquennat pour convaincre, pour construire une école inclusive indispensable à l’intégration professionnelle de chacun, pour faire reculer « le refus de l’autre » qui a déjà eu la préférence de 10,5 millions d’électeurs le 7 mai 2017.En cas d’échec, en 2022, une majorité d’électeurs risque de préférer le discours de la haine et de la revanche faute d’une école suffisamment accueillante et porteuse d’avenir pour chaque citoyen. Une société solidaire, confiante en elle-même et où chacun a ses chances n’émergera jamais d’une école française divisée, ghettoïsée, celle où l’origine sociale d’un élève est, de tous les systèmes éducatifs européens, la plus déterminante de sa carrière scolaire. Cette inégalité de réussite scolaire selon les hasards de la naissance est aux antipodes d’une école républicaine digne de ce nom. Le nouveau président a promis de l’audace. Il lui faut faire ses preuves : rompre avec le passé, promouvoir une école réellement pour tous.»

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

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