samedi, février 21, 2015

Mes mésaventures avec Facebook (suite)



Certains pourront trouver cela dérisoire et ils auront sûrement raison... Mais j’ai envie de vous faire part de la suite de mes mésaventures avec Facebook. Car cela peut être intéressant pour ceux qui pourraient se trouver confrontés à la même difficulté et surtout cela me semble dire des choses intéressantes sur l’évolution des réseaux sociaux.


Résumé de l’épisode précédent
Comme je l’ai déjà expliqué dans un précédent billet de blog, mon compte a été déconnecté, jeudi 19 février. Je me suis retrouvé dans l'impossibilité d'accéder à mon profil et avec le message suivant qui apparaissait : «  Il semblerait que vous utilisiez, un profil pour représenter une organisation. une entreprise, une marque ou une personnalité publique.  Les profils personnels sont réservés aux individus et doivent comprendre un vrai nom et prénom (par exemple Jean Dupont) Les Pages Facebook sont similaires aux profils, mais elles offrent plus d'outils aux organisations, entreprises, marques et personnalités publiques pour entrer en contact avec les personnes susceptibles de s'intéresser à elles.  Afin de respecter les Conditions d'utilisation de Facebook et de vous permettre de mieux atteindre votre audience, nous allons devoir convertir votre profil en Page. Les amis de votre profil actuel seront transférés vers votre nouvelle Page en tant qu'abonnés. »
Je déteste les situations qui vous mettent devant le fait accompli...
Mais après avoir pesté, tenté de joindre un quelconque service en vain, je me suis résigné à faire cette manipulation.

Déconvenues
1er constat : j'ai perdu tous les messages précédents (sauf les images) ainsi que les commentaires associés à ces messages. Mon mur Facebook était une sorte d’archive et de forum et cela vient de disparaitre. Dommage...
2ème  constat : c'est nettement moins pratique. Il faut avoir à la fois un compte personnel pour administrer une page et pour lire les messages des autres (la seule page ne permet pas de voir ce que publient les abonnés, or pour faire de la "veille" c'est indispensable). Vous devez donc sans cesse naviguer entre les deux.
3ème  constat : la visibilité est nettement plus faible et suscite moins de réactions. En plus on ne peut pas être notifié des commentaires quand il y en a, ce qui rend vraiment plus difficile l’interaction et aussi le contrôle de la teneur des messages (insultes, propos répréhensibles,...)
4ème  constat : dès qu’on rentre dans la logique des pages, on vous considère comme une source de monétisation et il faut payer pour être plus visible et augmenter son organic reach" et le transformer en “paid reach”...
5ème constat : je ne comprends pas pourquoi c'est tombé sur moi alors qu'il y a plein d'autres comptes qui pourraient rentrer dans cette catégorie de la confusion entre individu et organisation. La rançon du succès ou de la malveillance ?

Leçons
Amis, apprentis “community managers” d’associations et autres organisations non marchandes attendez vous à vivre des jours difficiles...
Car, visiblement, le durcissement de la politique de Facebook sur la véracité des comptes personnels ne semble pas être lié à une volonté de lutter contre l’anonymat ou d’autres principes éthiques. Il s’agit d’abord et avant tout de “monétiser” le réseau social. Celui-ci reste gratuit pour les particuliers mais devient très vite payant pour tous ceux qui sont susceptibles de rentrer dans une logique marchande. “Quand c’est gratuit, le produit c’est vous...” dit un célèbre dicton de l’Internet. La formule devient un peu plus complexe et s’inscrit dans la logique de remise en cause de la neutralité du web : “si tu veux être vu, il faut payer...” Et dans une logique monopoliste, pas moyen de négocier...

Une autre leçon de cette mésaventure est à rechercher dans la standardisation et la réduction des usages imposée par Facebook. Au début de l’informatique, on distinguait les logiciels “ouverts” des logiciels “fermés”, ceux qui permettaient plusieurs usages de ceux qui imposaient un seul mode d’action. On peut tenir le même raisonnement aujourd’hui pour les outils numériques. Facebook au départ était un “trombinoscope” (c’est ce que veut dire le nom en anglais) mais est très vite devenu un outil multi-usages permettant aussi bien de partager des photos de famille que des informations militantes ou des messages commerciaux avec une frontière assez floue entre personnes physiques, personnes morales, personnalités/militants/individus... Mais aujourd’hui on semble aller vers une typologie plus rigide. On est soit une “organisation”, soit une “personnalité publique” ou un individu lambda... Et de chacun on attend un mode d'action et un seul.
Et la confusion, ou plutôt la complexité de la vie, n’est plus de mise dans un monde paradoxalement à la fois de plus en plus marchand et d’une extrême rigueur bureaucratique.

La suite ?
Je vais donc m’adapter à cette difficulté supplémentaire. Car je continue à penser, malgré tout, que c’est un outil pour fabriquer du réseau, échanger et diffuser des idées (et pas forcément des “produits”).  Or, dans ma démarche personnelle et militante, c’est ce qui m’intéresse. Je compte sur les amis/abonnés pour rester sur cette dynamique.
Mais, je suis un peu amer de constater que ce réseau patiemment construit depuis 2009 est remis en question par cette décision unilatérale qui complique grandement les choses et m’oblige à recommencer presque à zéro...
L’amertume est aussi de constater que dans le mot « réseau social », le “réseau” a tendance à se distendre et le “social” laisser un peu plus la place à l’“économique”...

Philippe Watrelot


Ajout du 24 février 2015 : 
J'ai retrouvé mon compte Facebook initial (moins la mention “Cahiers Pédagogiques") avec toutes les archives et les commentaires. J'avais envoyé un peu au hasard une demande de réactivation de compte avec une copie de ma carte d'identité et j'ai reçu une réponse d'un certain "René, Community Operations Facebook" qui me dit "Nous vous remercions d’avoir confirmé votre identité. Nous avons débloqué votre compte et vous devriez maintenant pouvoir vous connecter. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée.
Merci René ! Je ne pense pas que ce soit le résultat d'un revirement de la part de Facebook mais simplement le fait que j'ai joué sur plusieurs tableaux. 
Quant à la “gêne occasionnée" Facebook m'a juste fait perdre du temps et de l'énergie en m'obligeant à créer une page et un nouveau compte perso (que je viens de désactiver) et m'a pourri la vie pendant quelques jours mais on va espérer que maintenant c'est du passé...


jeudi, février 19, 2015

A propos de Facebook...

Ce jeudi 19 février, entre deux quintes de toux et en luttant contre la grippe, j'ai constaté que mon compte Facebook avait été bloqué. Plus précisément, à la place de mon “mur", on trouve le message suivant...



J'utilise les réseaux sociaux depuis de nombreuses années (avril 2009 précisément). Et comme je l'ai déjà expliqué ici même sur ce blog, c'est pour moi un outil de veille et d'échanges et surtout une tribune. 
J'ai fait le choix de l'indiquer clairement dans le nom que j'utilise sur Facebook : “Philippe Watrelot-Cahiers Pédagogiques”. C'est donc bien mon vrai nom mais avec la mention de ce qui motive ma présence sur ce réseau social. Il en découle un certain nombre de principes. En particulier, je ne fais pas ou très peu mention de ma vie privée sur ce statut. Je publie essentiellement des informations en lien avec l'éducation. J'indique quand je représente l'association dans telle ou telle instance ou manifestation. Je fais aussi état de mon activité d'enseignant car, pour moi, il est important que l'on comprenne qu'un président de mouvement pédagogique comme je le suis est d'abord et avant tout un enseignant "de terrain". Je suis donc d'abord un individu, militant et représentant d'une “organisation”
Cela ne semble pas correspondre aux catégories pré-établies de Facebook. On m'indique que “les profils personnels sont réservés aux individus” (mais j'en suis un !) et que pour les “organisations”, il faut ouvrir une page. Et bien sûr, l'information est donnée de manière brutale et sans possibilité de discuter. Essayez de trouver une adresse ou pire encore un numéro de téléphone !
D'après ce que j'en ai compris, il y a quand même des différences notables entre “mur” et “page”. En particulier, il y a moins d'interactions puisque l'information devient alors essentiellement descendante. Or, mon mur était un espace où d'autres personnes pouvaient contribuer et signaler des informations intéressantes et surtout un lieu de débats souvent riches et argumentés. L'autre grande différence tient au fait qu'avec une page on n'est plus “ami”  avec les personnes qui vous suivent (qui passent, eux, du statut d' “ami” au statut de “fan"— je ne me ferai jamais à ce vocabulaire...  —) et qu'on ne peut donc plus lire leurs propres informations. Pourtant, c'était une dimension importante de mon travail de veille sur les réseaux sociaux et en particulier Facebook. Je pouvais répercuter et rediffuser ce qui pouvait intéresser l'ensemble de mon réseau. Cela va devenir plus compliqué à faire puisqu'il va falloir naviguer entre plusieurs comptes pour parvenir au même résultat... Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? 
On me rétorquera que je n'avais qu'à lire attentivement les “Conditions générales d'utilisation” de Facebook où le cadrage des usages doit être sûrement indiqué explicitement. Mais on accepterait plus facilement de telles limites si, par ailleurs, des dérives bien plus graves étaient mieux encadrées. Quand on constate que des accusations gratuites, des injures publiques ou des appels à la haine sont publiés sans que cela suscite la moindre réaction du réseau social, on se dit qu'il y a deux poids, deux mesures...
Un dernier mot, (sans tomber dans la paranoïa). Avec près de 4000, je n'étais pas arrivé encore à la barre fatidique des 5000 contacts numériques (“ami” dans le langage Facebook), cette annonce brutale et sans sommation conduit à s'interroger sur ce qui a pu déclencher ce soudain intérêt des administrateurs psycho-rigides de Facebook. Que quelqu'un ait pu “signaler” mon profil pour me nuire n'est pas à exclure. 
En tout cas, même si cela complique un peu les choses, je reste malgré tout persuadé que les réseaux sociaux sont aujourd'hui un moyen utile pour susciter le débat, créer du réseau et diffuser des idées. Et pas seulement des photos de petits chats mignons !



dimanche, février 15, 2015

Bloc Notes de la semaine du 9 au 15 février 2015





- Vendredi 13... – Un peu d’espoir... ? – Programme des programmes - .



Le bloc notes bloque sur les notes... ! L’essentiel de celui ci portera sur l’annonce du vendredi 13 ( ! ) que la ministre ne retenait pas la proposition de la Conférence Nationale sur l’Évaluation d’interdire les notes jusqu’en 6ème. On essaiera d’analyser cette décision et sa portée en en proposant une version pessimiste et une version “optimiste”.
Et on s’intéressera aussi à la dernière version du socle commun qui a été votée le 12 février dernier.




vendredi 13...
C’est donc Vendredi 13 février que la conférence nationale sur l’évaluation des élèves , lancée en juin 2014 à l’initiative de Benoit Hamon, a débouché sur sept recommandations. On peut en lire le détail sur le site de la conférence ou un résumé dans un article du journal Le Monde Dans sa recommandation n°3, le jury proposait de «généraliser l'abandon de la notation chiffrée tout au long des cycles 1, 2 et 3, classe de 6e comprise, et de la remplacer par un autre type de codage reflétant la situation de l'élève».
Najat Vallaud-Belkacem a fait savoir par son entourage qu’elle ne retenait pas cette proposition n°3. En ce qui concerne les autres points, les arbitrages seront rendus en avril. La ministre de l'Education nationale et le président de la République ont toujours dit qu'«une suppression des notes chiffrées n'était pas à l'ordre du jour», fait-on valoir rue de Grenelle, précisant que l'objectif était d'aboutir à une évaluation «plus fine, plus exigeante» mais qui «ne décourage pas» les élèves.
Rude vendredi 13 pour les pédagogues ! Car la première lecture que l’on peut faire de cette annonce n’est pas très positive même si on peut aussi voir, malgré tout, quelques motifs d’espérer ou en tout cas de nuancer l’impression de départ.
Le signal donné n’est en effet pas très positif. Car la première traduction que l’on peut faire de cette réponse de la ministre est : “le système n’est pas réformable”. C’est en tout cas, ainsi que beaucoup vont lire cette annonce. Et, en soi, c’est déplorable. On a l’impression que c’est la frilosité qui l’a emporté et que la dynamique de la refondation semble bien loin. Par cette non-décision, on passe par pertes et profits le travail de tous ceux qui se sont investis dans ce débat. On peut même craindre que cela menace les expériences innovantes qui se développent et qui manquent cruellement de soutien. En tout cas ce pas-de-clerc rendra les enseignants encore un peu plus sceptiques, si c'est encore possible, vis à vis de toute annonce ou consigne institutionnelle d'un peu d'ampleur, et justifiera l'à-quoibonisme de ceux qui étaient de toute façon contre. Ce n’est donc pas un signal encourageant et cela augure mal de l’attitude du gouvernement face aux prochains dossiers comme la redéfinition du socle commun et la rénovation du collège. Pour reprendre une question déjà posée : le changement, c’est maintenu ?
Autre traduction possible de cet épisode : “on se débarrasse du mistigri que nous a refilé Hamon... ”. Car il faut bien dire que ce dossier semblait piégé dès le départ. Quand on relit le bloc notes du 29 juin 2014 qui suit cette annonce par Benoît le bref, on voit dès le départ que les craintes sont nombreuses. Ainsi Marie-Caroline Missir, dans L’Express rapportait les propos d’un recteur (anonyme) qui s’interrogeait "Mais que va faire Benoît Hamon dans ce guêpier de la notation?". On trouve la même critique chez Maryline Baumard dans Le Monde qui s’interrogeait : “Benoît Hamon a-t-il bien évalué… les risques ?. ” Et elle ajoutait : “en faisant de cette discussion un objet politique et non scientifique, le ministre affaiblit la réflexion qu'il souhaite. Benoit Hamon a ouvert ce dossier de l'évaluation contre l'avis de la direction générale de l'enseignement scolaire, contre celui de l'inspection générale et sans le Conseil national d'évaluation du système éducatif (CNESCO) ”. Pour ma part (pardon de m’auto-citer), dans mon bloc-notes du 14 décembre 2014 j’alertais sur le piège politique qui était tendu : « l’enjeu de ce débat n’est pas négligeable. Si la montagne accouche d’une souris, les dégâts peuvent être importants en termes d’images et par ricochet pour l’ensemble de la “refondation” » Un article du Monde pointe un autre aspect en indiquant que ce dossier cadre mal avec le ton de fermeté adopté récemment depuis les attentats. Et on retrouve alors la sempiternelle (et idiote) accusation de "laxisme" collée à la remise en cause des notes.
Autres traductions de cet épisode : “Moi, Président de la République, je ne me suis jamais intéressé à la pédagogie, ce qui m’intéresse ce sont les voix des enseignants...”. On peut faire d’abord l’hypothèse que la décision a été arbitrée à l’Élysée plutôt que Rue de Grenelle et on suppose que l’appétence de François Hollande pour la pédagogie est faible voire nulle et que sa conception de l’enseignement reste conservatrice. "L'école doit continuer à noter", avait déclaré François Hollande le 21 janvier, lors de ses vœux à la communauté éducative. On peut y voir aussi, me semble t-il, une dimension électoraliste. La priorité accordée à la jeunesse par la promesse quantitative des 60 000 postes durant la campagne de 2012 visait essentiellement à faire revenir les enseignants dans le giron de l'électorat du PS. Mais dès qu'on sent qu'il peut y avoir des frictions avec les "conservateurs" en matière d'école, et dans la perspective de 2017, on se garde bien de bouger quoi que ce soit ... 
La suppression des notes était un sujet relativement secondaire et la question était très mal posée dans le débat public, on peut en convenir, mais c’était intéressant de savoir si le gouvernement aurait l'audace de "tenir". Cela aurait pu certainement "faire bouger les lignes” Parce qu'à force d'attendre qu'elles bougent toutes seules, ces fameuses lignes elles ne bougent jamais...
On peut donc être pessimiste et, au final, peu surpris de cette décision. La surprise ? elle est peut être surtout dans le fait qu'on se rend compte qu'il y avait des gens qui y croyaient quand même un peu...

Un peu d’espoir...
Essayons toutefois de nuancer et de prendre du recul. Dans son dernier billet de blog sur Mediapart, Claude Lelièvre se livre à une défense de la position ministérielle. Il indique que si la Conférence Nationale sur l’évaluation avait pour but de faire quelques recommandations d’ordre général, “les propositions de ''préconisations'' (précises et opératoires) dans le domaine de l'évaluation (conformément à la « Loi sur la refondation de l'Ecole ») devraient être du ressort du Conseil supérieur des programmes, en articulation étroite avec ses préconisations en matière de programmes et de maîtrises de tel(s) ou tel(s) type(s) de connaissances et/ou compétences ”. En somme, l’ami Claude Lelièvre nous dit qu’il faut attendre les autres arbitrages et surtout la mise en œuvre concrète du nouveau socle commun par le CSP pour voir les réels changements.
On rappellera en effet que dans ses propositions rendues publiques fin novembre 2014, le Conseil Supérieur des Programmes faisait déjà des propositions assez audacieuses sur l’évaluation sans aller toutefois jusqu’à la suppression des notes. Coupler socle et évaluation pourrait être une forme de session de rattrapage...
Mais surtout, ne sommes nous pas victimes d’une illusion ? Comme le dit un de mes correspondants suisses sur les réseaux sociaux qui regarde cela d’un air amusé «Demander au ministre de l'EN de se prononcer sur l'évaluation, c'est comme demander au ministre de la santé de choisir la meilleure technique pour remplacer une valve cardiaque défectueuse.» Mais dans le système très centralisé qu'est la France, il y a un fonctionnement qui reste très vertical. Toute cette affaire, aussi bien la mise en place de cette conférence que la non-décision de la Ministre montre bien les limites d'un tel système de gouvernance. «Le système n’est pas réformable», c’est le signal qui semble donné par cette non-décision, disions nous plus haut. Mais peut-être sommes nous tous victimes d’un fantasme jacobin et centralisateur qui nous fait croire encore que les réformes se font par une décision venue d’en haut et redescendant impeccablement jusqu’aux cahiers de chaque élève...

Programme des programmes
Vendredi dernier, Michel Lussault, le président du Conseil Supérieur des Programmes a remis à la ministre le résultat des délibérations de son conseil. Il s'agit de la nouvelle version du « socle commun de connaissances, de compétences et de culture ». Michel Lussault, préfère parler du “programme des programmes” un “cahier des charges pour les attendus de fin de scolarité obligatoire.Le document de 15 pages que Le Monde commente dans un article, détaille les cinq “grands domaines de formation” qui doivent succéder aux sept “piliers” nés de la loi Fillon de 2005 :
1- Les langages pour penser et communiquer
2- Les méthodes et outils pour apprendre
3- La formation de la personne et du citoyen
4- Les systèmes naturels et les systèmes techniques
5- Les représentations du monde et l’activité humaine
Comme l’indique le rapport du CSP les cinq domaines ne se déclinent pas séparément. Ils ne correspondent pas à de nouvelles disciplines qu’il serait possible d’appréhender distinctement les unes des autres, mais définissent de grands enjeux de formation. Chaque domaine de connaissances et de compétences requiert la contribution de toutes les disciplines et démarches éducatives, chaque discipline apporte sa contribution spécifique à tous les domaines. « Nous avons fait le pari de les décrire en nous plaçant non pas du point de vue de l’enseignant, mais toujours du point de vue de l’élève, ce qu’il doit savoir, savoir faire, comprendre et analyser», souligne Michel Lussault. On a envie de rajouter à cette liste “et comment il sera évalué”...!
Reste à connaître les « programmes de cycle », que le CSP doit remettre dans un mois. Ce sont eux qui donneront à un document “un peu elliptique” reconnaît M. Lussault, “une forme et un sens concrets”. Le printemps sera t-il pédagogique ?

Bonne Lecture et n’oubliez pas d’aller voir aussi la rétrospective de la semaine en dessins... !



Philippe Watrelot

samedi, janvier 31, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 26 au 31 janvier 2015



- Psychose toujours – Incantation ou éducation ? – Redoubler... d’efforts - .



De Léonarda à Ahmed, les ingrédients sont presque les mêmes : intrusion de la police et du juridique dans l’École, indignations et abondance de commentaires. Et des éclaircissements à apporter sur les circonstances de cet emballement médiatique. Mais le contexte est différent puisque cela se situe dans un rappel des “valeurs de la République” après les attentats qui confine à la psychose. Mais comment sortir de l’incantation pour aller vers l’éducation ?
Pendant ce temps, les débats éducatifs continuent et nous nous intéresserons aussi dans ce bloc notes à la question du redoublement.



Psychose toujours...
Quel rapport entre un prof de philo de Poitiers et un jeune garçon de 8 ans à Nice ? Ce sont tous les deux les “héros” de la psychose et de l’emballement médiatique et politique qui règnent en ce moment.
En début de semaine, c’est l’histoire de ce collègue de philosophie de Poitiers qui a agité le monde éducatif. Et jeudi c’est l’histoire d’Ahmed, ce gamin de huit ans convoqué au commissariat de Nice qui a enflammé les commentaires dans une sorte de remake de l’affaire Léonarda.
C’est par un article du journal Centre Presse du 24 janvier dernier qu’on prend connaissance de l’affaire de Poitiers. On peut y lire qu’un professeur de philosophie du lycée Victor-Hugo à Poitiers est suspendu à titre conservatoire pour 4 mois depuis mercredi 21 janvier. Jacques Moret, le Recteur de Poitiers déclarait « Sur ce cas, il y a eu des plaintes de familles. L'enseignant aurait tenu des propos déplacés pendant la minute de silence. J'ai immédiatement diligenté une enquête. Le professeur a été suspendu. Il fallait l'éloigner de ses élèves. La procédure suit son cours. Le conseil de discipline statuera sur la suite de sa carrière. ». Le procureur de la République de Poitiers après la plainte du recteur a ouvert une enquête pour apologie d'actes de terrorisme. Elle a été confiée à la PJ de Poitiers. L’enseignant, militant pédagogique et connu pour ses engagements en faveur des sans papiers et du droit au logement, nie avoir été présent pendant la minute de silence. Dans une déclaration à France3 Poitou-Charentes, il affirme qu’il n'a pas prononcé des propos qui pouvaient apparaître comme un soutien à l'attentat commis par les frères Kouachi dans les locaux de Charlie Hebdo. Même si cet attentat l'a choqué et qu'il ne pouvait en aucune manière le légitimer, il avoue néanmoins être connu comme un professeur qui aime "provoquer les élèves pour les forcer à avoir une vision critique sur les événements.". Il faut aussi signaler que la suspension prise par le Recteur s’appuie sur des propos rapportés et enregistrés par certains élèves en cachette de l’enseignant. Les élèves et collègues soutiennent l’enseignant en question et une pétition a été lancée pour demander sa rétintégration.
Un mineur de 8 ans a été entendu ce mercredi après-midi dans le cadre d’une audition libre au commissariat de Nice (Alpes-Maritimes) pour «apologie d’acte de terrorisme». Le 8 janvier dernier, l’enfant se trouvait dans sa classe de CE2 lorsqu’il a été invité par son instituteur à s’exprimer sur les attentats de Paris. Il aurait alors affirmé : «Je ne suis pas Charlie, je suis avec les terroristes». ” C’est ainsi que commence un article du Parisien daté du 28 janvier Selon l’avocat, dont les tweets ont contribué largement à la diffusion de cette information, la direction aurait décidé de porter plainte pour «apologie d'acte terroriste» à la suite de ces propos. La nouvelle a fait très vite le tour des réseaux sociaux dans une dynamique très proche de celle de l’affaire Léonarda.
Face à l’ampleur des réactions, dans un deuxième temps, sont venues des enquêtes pour préciser les faits. Il faut signaler notamment deux articles de L’Express. Le premier interviewe une représentante des parents d’élèves et l’autre les autorités judiciaires . Une autre enquête est à lire dans Le Monde qui compare les différentes versions de l’affaire (celle de l’avocat, de la famille, de la police et du Collectif contre l'islamophobie en France-CCIF-). Pour être complet, on peut aussi citer le travail de synthèse de Médiapart . Que retire t-on de la lecture de toutes ces enquêtes qui tentent d’aller au delà de l’émotion ?  D’abord que les choses ne sont pas aussi simples que cela. On ne peut légalement accuser un enfant de huit ans de ce type de faits, c’est donc le père qui fait l’objet d’une plainte. Et celle ci n’a pas été immédiate mais a fait suite à une discussion “vive” quelques jours plus tard avec le directeur. Le père était présent à l’audition libre tout comme l’avocat. Le CCIF (qui a le même avocat) évoque une « audition de deux heures » du père et de l'enfant, la police parlant de 20 minutes. D'après la commissaire divisionnaire, interrogée sur France Info, le père et l'enfant ont été entendus pour « comprendre ce qui s'était passé, de voir ce qui avait poussé cet enfant à tenir ce genre de propos». «On peut regretter que ça ait pris la forme d'une audition formelle, mais compte tenu de l'importance de sa déclaration et du contexte, il nous a semblé qu'on pouvait aller plus loin. Le père a été entendu en tant que civilement responsable, il a regretté les propos de son fils et manifesté plus de regret que d'encouragement.». Dans une déclaration du 29-01, la Ministre a soutenu la direction de l’École qui s’est selon elle “bien comportée. « Comme c’est la règle en la matière, l’équipe de l’établissement scolaire a veillé à ce qu’un suivi pédagogique soit apporté à cet enfant qu’on a reçu, avec lequel elle a discuté. Elle a très bien fait de le faire, et elle a très bien fait de convoquer son père aussi », a précisé la ministre qui a insisté sur le fait que « le directeur de l’école a porté plainte contre le père et pas contre l’enfant ». De son côté, le SNUipp, syndicat majoritaire dans le primaire a publié un communiqué qui affirme que “l’école a fait ce qu’il fallait ”.
Il n’empêche qu’on peut malgré tout s’étonner et même s’indigner qu’un gamin de huit ans soit entendu dans le cadre d’un commissariat sur des mots et des déclarations dont il ne mesure pas la portée. C’est cela qui provoque l’émotion d’une ampleur bien plus forte que dans le cas du collègue de philosophie qui subit pourtant le même emballement juridique. Tout comme pour d’autres cas évoqués plus brièvement dans la presse où l‘“apologie du terrorisme” a été très vite dégainée assortie de peines assez lourdes.
"Au « ne pas faire de vague » souvent bien intentionné devra succéder le « ne pas laisser passer » pour fixer les limites dont les élèves et futurs citoyens ont besoin pour se construire." déclarait Najat Vallaud Belkacem dans un discours prononcé le jeudi 22 janvier 2015 à Matignon. Elle faisait référence à la propension de certains chefs d’établissements de ne pas faire remonter les “incidents”. On peut dire qu’on est passé d’un extrême à l’autre... Reste à savoir si cette posture de fermeté est efficace sur un plan pédagogique et éducatif. On peut en douter ou du moins se questionner.
Comme le dit le célèbre avocat blogueur Maitre Éolas dans une tribune : “C’est le choc anaphylactique, le système immunitaire du corps qui, en surréagissant, finit par se détruire lui-même. C’est cette image qu’évoque pour moi cette pluie de condamnations. […] Non seulement cette répression absurde est inutile, mais elle est dangereuse..
Car, quels sont les effets pervers ? Rappelons le : sur un plan éducatif, on n’obtient pas une adhésion à des valeurs par l’injonction et la contrainte. S’il est important de dire le droit et de rappeler ce qui est bien et mal, le recours à une “autorité” incontestable et descendante ne peut servir de base à une réelle appropriation de ses valeurs. Si toute la réflexion sur l’“École d’après” ne se résume qu’à ces bombements de torse et cette psychose sécuritaire, on est bien mal parti...
Psychose toujours...?

Incantation ou éducation... ?
On comprend facilement que les événements récents aient renforcé un besoin de communion, mais attention de ne pas sacraliser un être-ensemble collectif, dont certains (élèves et parents) ressentiront d’autant plus durement qu’ils en sont plus ou moins exclus. On ne peut demander le respect de principes républicains sans poser, dans le même mouvement, la question de leurs interprétations et de leurs concrétisations. Sinon, on transforme, comme le craignait déjà Jules Ferry, la laïcité en « religion laïque »… et on continue d’envoyer les enseignants au casse-pipe ! ” nous dit l’historien et sociologue des religions, Jean Baubérot dans une interview au journal Le Monde intitulée “adopter des politiques incantatoires est inutile
Heureusement, donc que certains articles, certains textes, nous invitent à une réflexion qui va plus loin que cette psychose et proposent des pistes pour cette “grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République” puisque c’est ce à quoi nous invite le slogan gouvernemental.
L’historien Christophe Prochasson s’exprime ainsi dans une interview reproduite sur le site de Télérama le 27 janvier : “La question n’est pas celle des valeurs, sur lesquelles il faut être d’une fermeté absolue. C’est la pédagogie qui est en cause. L’enseignement des valeurs républicaines, en dépit des efforts réalisés, est inadapté car beaucoup trop abstrait. Il empêche les jeunes de s’approprier véritablement ce qu’ils considèrent comme des grands mots qui ne leur disent rien. En France, nous continuons de privilégier un enseignement beaucoup trop descendant, du haut vers le bas, commandé par l’idée d’un maître sachant tout, y compris les bonnes valeurs, et transmettant son savoir, comme si enseigner revenait à remplir un verre à partir du liquide qui se trouve dans le flacon. 
Il faut imaginer un enseignement beaucoup moins didactique (et certains professeurs ne m’ont pas attendu évidemment), plus vivant, plus concret, qui mette la classe en activité, dans l’échange, la confrontation, le désaccord. Ce pourrait être l’occasion d’apprendre la démocratie dans ce qu’elle prend justement en charge, le conflit pour le dépasser. Faire comprendre aux élèves que la démocratie est au-delà de la critique, puisqu’elle s’en nourrit.
 Le maître doit solliciter, accompagner, provoquer même la discussion et l’échange. Au terme desquels, bien entendu, il reprend la parole pour mettre en avant les vertus de nos valeurs communes qui précisément permettent l’expression des désaccords. Le bon élève est encore trop souvent celui qui sait. Et si c’était aussi celui qui est capable de défendre ses idées et de résister à son environnement quand celui-ci tient un discours inacceptable ? ”. Rappelons que Christophe Prochasson est devenu récemment Recteur de l’Académie de Caen. Un Recteur qui parle de pédagogie...
Toujours dans Le Monde, François Durpaire formule plusieurs propositions pour faire vivre l’École d’après. “Chaque enseignant, dit-il doit prendre conscience que le vivre-ensemble n’est pas une infraction aux « vrais apprentissages ». On entend encore trop le « Je ne suis pas une assistante sociale ».” Et il propose quatre piliers pour “passer d’une laïcité énoncée à une laïcité éprouvée” : une formation moins abstraite, introduire la culture du débat, apprendre la rationalité et oser l’éducation des parents.
Notre ami, Jean-Michel Zakhartchouk livre aussi sur son blog, quelques propositions et réflexions pour “transmettre les valeurs de la République ”. Reprenons sa conclusion : “La République a moins besoin des paroles tonitruantes et des envolées lyriques que d’une patiente construction d’outils, de dispositifs pour tenter de combler les fractures profondes qui déchirent la société française et redonner toute leur force aux valeurs que nous aimons et défendons… ”. On peut évoquer aussi l’interview de Marie-Claude Blais dans L’Humanité. Cette philosophe a participé à l’élaboration du futur programme d’enseignement “moral et civique”. Elle affirme : “C’est une erreur de considérer que les principes de liberté, d’égalité, parce qu’ils sont beaux, suscitent l’unanimité. Ce n’est pas le cas. Mais il faut enseigner que grâce à ces beaux idéaux, on peut transformer la réalité. Sans eux, nous marcherions dans le brouillard. Enseigner nos pratiques et nos valeurs, démocratiques en particulier, montre aux enfants qu’ils peuvent participer à la réalisation de ces principes à partir de leur vécu. La plupart en sont d’ailleurs très conscients. Pour preuve, lorsqu’on leur parle d’honnêteté, d’obéissance, ils s’interrogent sur le comportement de certains hommes politiques qui ne respectent pas les règles. L’enseignement moral et civique est un apprentissage de la distance entre la réalité et l’idéal. Associé à tous les enseignements, il incite à comprendre la société pour être en mesure de la changer”. Signalons aussi La laïcité, ça se travaille ! ” (sur Médiapart) de Daniel Agacinski et Saïd Benmouffok, tous deux professeurs de philosophie.
A la suite de tous ces contributeurs, redisons le avec force : si l'on veut faire adhérer aux valeurs qui sont celles de la démocratie, c'est-à-dire la citoyenneté critique, la libre adhésion, la liberté de penser, la coopération et la solidarité, le débat argumenté sur des idées,... il faut les faire vivre au quotidien dans ses pratiques, dans sa classe, dans son établissement... Car c'est la condition pour que ces savoirs n'apparaissent pas comme "descendants" et déconnectés et donc peu recevables. Il ne s'agit donc pas uniquement de "transmettre" et de faire comprendre les différentes dimensions de la laïcité et de la connaissance des religions, mais il faut aussi, me semble t-il que cela passe par des dispositifs adaptés. La nécessité de faire émerger les représentations, le débat permettant la confrontation et la co-construction des savoirs, les méthodes actives sont des éléments tout aussi importants que les savoirs eux-mêmes. La laïcité c'est aussi une question de pédagogie...
Et c'est aussi une question éducative concernant les enseignants et les autres adultes des établissements scolaires dans leur rôle d'éducateurs. Car "faire vivre" la laïcité c'est aussi essentiel que de l'enseigner. Travailler sur l'altérité, la connaissance de l'autre, l'interculturel, la relation avec les parents le sentiment d'appartenance à une collectivité que serait l'établissement scolaire, me semblent des directions dont doivent s'emparer tous les membres de la communauté éducative.

Redoubler d’efforts...
Pendant ce temps là, les débats du monde éducatif continuent. Après la conférence nationale sur l’évaluation des élèves (dont on attend toujours les conclusions du jury), c’était le tour de la conférence de consensus sur le redoublement. Celle ci a eu lieu mardi et mercredi dernier à Paris à la cité scolaire Paul Bert et le conseil national de l’évaluation du système scolaire (CNESCO) remettra ses conclusions à la communauté éducative le 4 février prochain.
Malgré une actualité qui avait la tête ailleurs, on trouve quand même quelques articles intéressants sur ce sujet dans la presse. Le CNESCO a en effet nourri ses travaux de plusieurs enquêtes dont les journaux se font l’écho. Une première s’intéresse à l’opinion des élèves. D’après cette enquête, nous dit Le Monde , près de 70% des 5600 collégiens et lycéens interrogés sont opposés à sa suppression. 80 % perçoivent le redoublement comme une seconde chance, 73 % comme un moyen d’améliorer ses résultats scolaires. L’attachement au redoublement est encore plus prononcé chez les lycéens. Les trois-quarts d’entre eux souhaitent que le redoublement soit conservé, contre les deux-tiers des collégiens. Toutefois, le redoublement est perçu par les élèves comme une « pratique à risques » sur le plan psychologique : 64 % des collégiens et des lycéens interrogés estiment qu’il démotive et diminue la confiance en soi, 59 % qu’il entraîne un sentiment d’infériorité. 76 % craignent, s’ils devaient redoubler, de ne plus être avec leurs amis, 77 % de décevoir leurs parents. Et puis, quand on questionne les redoublants eux mêmes, beaucoup disent l’avoir mal vécu : 59 % ont trouvé l’année du redoublement ennuyeuse ; 62 % étaient tristes de ne plus être avec leurs amis. Un tiers dit avoir eu envie d’arrêter l’école.
Une autre enquête commandée par le CNESCO à l’institut des politiques publiques s’intéresse au coût du redoublement. D’après ses calculs, nous disent Le Monde ou Libération , cette pratique coûterait deux milliards par an. Un milliard en primaire et au collège et un autre milliard au lycée. Le calcul s’appuie sur les parcours scolaires des quelque 780 000 enfants nés en 1992, jusqu’à leurs 20 ans – soit l’année scolaire 2011-2012. Parmi eux, 48 % ont redoublé (37 % une fois, 11 % deux fois ou plus). Ensuite, on prend en compte le coût d’une année supplémentaire, sachant que le redoublement coûte de plus en plus cher au fur et à mesure que l’on avance dans la scolarité. En effet, une année d’études par élève coûte en moyenne 6 060 euros au primaire, 8 410 euros au collège, 11 310 euros au lycée général et technologique et 11 960 euros au lycée professionnel. L’étude montre ensuite que le redoublement a une influence sur la nature des études. A caractéristiques égales, un élève qui redouble a plus de chances d’être orienté dans la voie professionnelle que dans la voie générale et technologique.
Mais mettre l’accent sur les aspects économiques est, me semble t-il, une impasse. D’abord parce que supprimer le redoublement ne ferait pas pour autant faire des économies. Il faudrait attendre que tous les élèves aient terminé leur scolarité pour les percevoir ! Ensuite parce que la question est d’abord pédagogique. Est-ce que celui-ci est efficace quand il s’agit de proposer le même potage à celui ou celle qui n’a pas aimé la soupe une première fois ? Il faut alors envisager de changer la recette et s’intéresser aux alternatives au redoublement. Un article du Monde décrit plusieurs pistes fondées pour les unes sur la dimension psychologique ; d’autres sur la pédagogie différenciée, l’orientation, le tutorat, la lutte contre le décrochage ou encore la relation aux parents. On retravaille aussi sur l’idée de “cycles” avec la possibilité d’avancer à des rythmes différents selon les matières.
Dans La Croix du 27 janvier, Thierry Torcin, chercheur associé à l’Institut de recherche sur l’éducation (Iredu) après avoir constaté que « En France, le redoublement est inscrit dans nos pratiques et les enseignants y ont parfois recours pour de bonnes raisons, mais c’est aussi souvent un choix par défaut » résume assez bien les enjeux pédagogiques : “comment « apprendre aux élèves à mieux apprendre » et comment « aider les enseignants à mieux aider ».
Et cela suppose en effet, comme le souligne le chercheur, de faire preuve d’imagination et d’innovation pédagogique. Mais, si nous sommes les champions européens du redoublement , c’est bien parce que cela est inscrit durablement dans nos pratiques et notre histoire. Il s’agit aussi de réfléchir aux finalités mêmes de notre système éducatif. C’est ce que développe l’historien Jérôme Krop dans L’Humanité . Pour lui l'usage massif du redoublement à l'école publique s’est développé parallèlement au développement de la sélection.“Le vingtième siècle a été celui de l'allongement massif de la scolarité et de la constitution d'un système scolaire unique du début de la scolarité élémentaire jusqu'à la sortie du collège nous rappelle t-il. Maintenir l'existence d'un collège ouvert à tous et prenant en compte les difficultés des élèves qui ont le plus besoin de l'école, est un défi majeur pour la société française. Y répondre nécessite un projet pédagogiquement innovant, soucieux de ne pas reconstituer de ségrégations supplémentaires dans l'école, mobilisateur pour tous les élèves, leur famille et pour les enseignants. Il devrait être aussi doté des moyens nécessaires pour lutter contre des inégalités scolaires dont toutes les études nationales et internationales montrent qu'elles atteignent en France un niveau très préoccupant. Une transformation d'une telle ampleur ne peut qu'être le résultat d'une vaste réflexion collective impliquant tous les acteurs concernés.
Terminons donc ce bloc-notes sur cette interpellation qui rejoint celle de Philippe Meirieu dans une interview très intéressante au Monde. Je vous renvoie à la version longue publiée sur le site de notre ami plutôt que celle, tronquée et mal titrée, du journal. C’est à lire avec beaucoup d’attention. “Le constat, formulé par Antoine Prost il y a quelques années, me semble plus que jamais d’actualité : on a démocratisé l’accès à l’école sans démocratiser la réussite dans l’école.” nous rappelle Philippe Meirieu qui souhaite une École qui “tienne ses promesses” car, dit-il, “la fracture scolaire s’accroît jusqu’à ruiner la crédibilité de tout discours sur l’égalité républicaine...
Et si c’était cela la vraie mobilisation pour les valeurs de la République (et de la Démocratie par la même occasion) ?

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

mardi, janvier 20, 2015

Suggestions à Mme la Ministre de l'Éducation Nationale

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Lettre ouverte à la Ministre de l’Éducation

Mme la Ministre,


Vous allez faire jeudi des propositions pour l’École après les attentats. Vous avez beaucoup consulté. Très immodestement je voudrais, à mon tour,  faire quelques suggestions que vous lirez peut-être...

J’ai failli vous rencontrer à deux reprises durant ces consultations puisque je suis membre de deux instances que vous avez invitées : le Collectif des Associations Partenaires de l’Ecole (CAPE) et le comité d’orientation du CLÉMI. Mais à chaque fois, je n’ai pas pu m’y rendre. J’étais en cours avec mes élèves ou avec mes stagiaires. Car, si je suis représentant d’un mouvement pédagogique, je suis aussi et surtout un enseignant comme les autres. 
Mais je me suis exprimé à plusieurs reprises avec des textes pour dire d’abord mon émotion comme beaucoup de Français (“je pleure”) mais aussi pour dépasser celle ci et appeler à une mobilisation pour construire “L’école d’après” et développer déjà quelques propositions et analyses dans une longue tribune intitulée “École : et maintenant on fait quoi ?”. Je voudrais ici poursuivre la réflexion avec quelques remarques et suggestions. Elle n’ont rien d’original (même si elles ne sont pas forcément consensuelles) et je suis sûr que vous avez déjà dû en entendre certaines au cours des multiples réunions que vous avez menées et auprès de vos conseillers si ceux-ci sont (je l’espère...) en prise avec le terrain.


Annonces ?
On sait bien que le jeu politique exige souvent des réponses immédiates et des annonces faites depuis le perron de l’Élysée ou lors de grandes conférences de presse. On le sait mais on peut le déplorer et éventuellement lutter contre.
Et si le courage politique était de dire que des mesures urgentes ne servent à rien et procèdent de ce que les éditorialistes appellent de la “gesticulation” ? Vous le savez, le temps de l’éducation n’est pas celui du politique. Reconnaissons le et laissons du temps pour construire des réponses sur le long terme plutôt que des mesures immédiates faites avant tout pour rassurer ce que l’on croit être l’opinion. Mais on peut aussi faire preuve de pédagogie avec cette opinion et lui faire admettre que beaucoup des dispositifs qui risquent d’être annoncés existent déjà.
Les règles de vie dans les classes, les rituels ? la réflexion sur l’autorité ? Les règles de la Laïcité ? Et même... la Marseillaise ? Tout cela existe déjà ! Dans les textes et dans les pratiques.
En procédant ainsi, en sacrifiant au jeu des effets d’annonce, vous courez le risque de crisper les enseignants qui sont déjà aux prises avec ces questions et qui ont le sentiment qu’on méconnait leur travail quotidien. 

Suggestions...
L’urgence c’est de réfléchir. Et surtout de réfléchir collectivement en faisant confiance aux enseignants.
Décrétez non plus une minute de silence mais trois heures de dialogue entre adultes dans les établissements.
Pourquoi trois heures ? Parce que la première heure sera celle de l’émotion et ne le cachons pas, celle aussi de la déploration (nous sommes comme ça...). Mais cela laissera peut-être deux bonnes heures utiles pour faire le débriefing de ce qui a été vécu par chacun individuellement, pour mutualiser des supports et des pratiques et surtout pour réfléchir aux finalités de l’École et à ce qui devrait changer pour répondre aux tensions sociales (et pas seulement religieuses ou ethniques) que cela révèle.
Dans les déclarations que vous avez déjà faites, vous indiquez parmi les pistes, le renforcement de la lutte contre les inégalités. La question qui est posée à chacun des enseignants est donc de se demander comment au niveau de l’établissement et même dans sa propre pratique on peut lutter efficacement contre les inégalités et le sentiment d’exclusion.
Bien sûr, certains diront alors que l’on ne peut pas demander à l’École de résoudre, à elle seule, tous les maux de la société. Manuel Valls dans ses vœux à la presse ce mardi 20 janvier a déclaré qu'il existait en France « un apartheid territorial, social, ethnique ». Tout cela préexiste à l’École et celle-ci doit composer avec. Mais, malgré les efforts des enseignants, l’institution scolaire contribue aussi à renforcer les inégalités et même les discriminations. L’École ne peut pas tout... mais elle doit faire sa part !
N’en doutons pas, les postures politico-syndicales sont déjà de retour et vous n’échapperez pas aux critiques de toutes façons. Mais on peut espérer que l’esprit du 11 janvier perdure et conduise à un sursaut pour l’École. Mais celui-ci ne doit pas seulement venir “d’en haut” mais partir aussi d’en bas, au plus près des besoins et des réalités du terrain et en faisant confiance aux enseignants.
Et si cet évènement était aussi l’occasion de faire évoluer la gouvernance de cette énorme machine qu’est l’Éducation Nationale et de sortir du fantasme des “bonnes pratiques” et autres procédures décidées du sommet et qui redescendrait impeccablement jusqu’à chaque classe et chaque élève ?
On déplore souvent le conservatisme des enseignants. Mais celui-ci est aussi en partie le produit d’une structure excessivement centralisée et bureaucratique et d’un travail beaucoup trop individuel. Lors de nos dernières assises de la pédagogie, Françoise Lantheaume et d’autres participants proposaient d’inverser l’expression classique en affirmant que le bon mode de gouvernance serait aujourd’hui de dire “quand on peut, on veut...
Profitons aussi de cette réflexion sur la gouvernance pour souligner la nécessité d’un travail plus intense avec les autres partenaires de l’École. Si l’on veut lutter vraiment contre les risques de décrochage, et d’exclusion, le renforcement de structures de coordination avec les parents, les animateurs, les collectivités territoriales, les associations, la justice, est indispensable.

Formation
Puisqu’il faut faire des suggestions, en voici une autre : rétablissez la formation continue !
Oui, je dis bien de la rétablir, tant ce qui existe aujourd’hui est insuffisant voire indigent.
On a parlé de la formation initiale et il faut se féliciter (même s’il y a des critiques à faire) d’avoir remis sur pied une formation en alternance avec du temps pour se former. Mais si l’on veut faire évoluer l’École, il faut aussi s’adresser à tous les enseignants déjà en poste.
Et cette formation peut et doit se faire dans les établissements tout autant qu’au niveau académique ou départemental. D’une certaine manière, ces réunions de débriefing et de mutualisation sont déjà des sortes de formations. Et si on demandait à chaque établissement de se doter d’un plan de formation à l’échelle de l’établissement ? 
Confieriez vous votre santé à un médecin qui affirmerait n’avoir fait aucune formation depuis sa sortie de la faculté ? Même si la comparaison a ses limites, la logique est la même à l’École. Nous serions plus efficaces et quelquefois moins démunis si des formations répondaient aux besoins. Des négociations devraient permettre d’inscrire dans les missions des enseignants une “obligation de formation” prise en compte dans leur parcours professionnel.
Sur quoi se former ? Les moments de dialogue avec les élèves ont été plus ou moins réussis selon les élèves que l’on avait en face de soi mais aussi selon la formation que l’on avait reçue ou que l’on s’était construite tout seul dans son coin...
Il faut proposer des formations  à la gestion des groupes, à l’animation de débats, à la médiation, à l’enseignement des “questions vives” associées à chaque discipline, à la manière de faire vivre la laïcité et la citoyenneté...
Il faut aussi travailler pour s’améliorer collectivement dans la construction d’un “cadre” pour les élèves et cela passe en effet par une réflexion sur les rituels et le sentiment d’appartenance à une collectivité... A condition que cela ne soit pas plaqué et que cela accompagne le travail sur les moyens de faire vivre la citoyenneté, l’altérité et la démocratie dans les établissements. Le droit d’expression des lycéens, le travail sur la presse et la construction de l’opinion,  la démocratie lycéenne peuvent être des projets transversaux favorisant tout cela.
Il faut aussi s’emparer des dispositifs existants ou à venir. L’Éducation Morale et Civique qui doit se mettre en place peut être l’occasion d’un travail interdisciplinaire et l’occasion de réfléchir sur la pédagogie.
Pédagogie... le mot (tabou ?) est lâché. Car, bien plus que l’affirmation d’une fermeté ou le repli frileux sur des symboles, la réponse doit être dans le dialogue et l’écoute. Et, répétons le, dans la lutte contre les inégalités, la réponse est d'abord pédagogique.

La lutte contre les inégalités à l’École : grande cause nationale ?
Une bonne partie des difficultés des enseignants vient de la désorientation devant des injonctions contradictoires. L’École n’est pas assez claire sur ses finalités et trop rigide sur ses procédures.
Le principal ferment de la violence et de la souffrance sociale qui l’accompagne c’est l’échec scolaire marqué trop fortement en France par la discrimination et les inégalités. La « refondation » se voulait une réponse à cette situation. Mais, même si cela figure implicitement dans les textes, cela n’a peut-être pas été assez dit dans les discours.
Alors que le Président de la République a voulu placer son mandat sous le signe de la jeunesse, faisons de la lutte contre les inégalités à l’École une grande cause nationale. Et évaluons toutes nos actions, à l’aune de cet impératif, aussi bien l’évaluation des enseignants que celle des établissements.
La vraie refondation de l’École, c’est maintenant. Ou jamais.


Philippe Watrelot

Le 20 janvier 2015

dimanche, janvier 18, 2015

Bloc-Notes de la semaine du 12 au 18 janvier 2015





- Coup de gueule - Écrire – L’École d’après - .



Ce bloc notes commence par un coup de gueule. A trop vouloir mettre l’accent sur les “incidents” dans les établissements scolaires, certains médias jouent un jeu dangereux. Et si on parlait aussi des moments et des endroits où ça s’est bien passé ? Et si on donnait la parole à ceux qui disent la complexité de leur mission mais aussi leur engagement dans un dialogue éducatif ? Le débat sur le rôle de l’École semble mal parti si ces excès conduisent à la réaction inverse qui conduit à disculper l’institution de tout travail de réflexion. On a absolument besoin de réfléchir à l’École d’après !





Coup de gueule
Sur Facebook, un de mes contacts numériques raconte :
« une journaliste de Télé Truc [c’est moi qui anonyme, NDR] me téléphone hier: "oui bonjour, c'est pour un reportage à diffuser au journal lundi, accepteriez-vous de parler de vos échanges avec les élèves sur "les évènements" et les problèmes de laïcité ?" 
Moi : "euh oui pourquoi pas, cela dépend, sur quoi porte votre sujet exactement ?" 

La journaliste: "pouvez vous nous raconter en quoi les profs sont démunis pour parler de tout cela, les tabous à l'école, etc..."? 

Moi, sentant le truc venir : "Ben euh c'est à dire que c'est certain que cela demande du tact et du temps, un peu de prudence aussi, mais non j'arrive à parler de tout avec mes élèves, pas de tabou, les élèves de toutes confessions m'ont même remercié de ces échanges; et non je pense que l'école n'est pas si démunie que cela pour aborder toutes ces questions, à condition que de laisser du champ et de la souplesse, et je trouverais dommage voire inquiétant que les évènements récents aient pour conséquence la mise en place d'inserts supplémentaires rigides et froids dans les programmes sur l'éducation à la laïcité, à 'humour et à la liberté d'expression. Beaucoup d'autres profs de banlieue autour de moi vivent et pensent les mêmes choses" 
La journaliste de Télé Truc : "......., ah euh oui c'est très intéressant mais ce n'est pas le type de témoignage que nous recherchons. Au revoir, merci monsieur ..."
Moi : "au revoir madame".
Dans ma tête : "qu'est ce que cela aurait donné si j'avais reçu un coup de fil de BFM TV..." Et donc lundi sur TéléTruc au journal attendons nous à apprendre que l'école est tout à fait démunie et perdue face à tous ces problèmes qu'évidemment elle devrait être la première à régler.... ».

Ce témoignage n’est pas unique . Je l’ai anonymé pour cette raison et pour ne pas faire de tort à quiconque y compris aux journalistes qui travaillent en se conformant aux ordres de leur rédaction.
Je sais bien que la presse s'intéresse surtout, et c'est normal, aux "trains qui n'arrivent pas à l'heure" plutôt qu'aux situations où ça se passe bien. Mais je trouve que, même s'il ne faut pas les minimiser, l'accent mis sur les difficultés dans les établissements scolaires est excessif. On est à la limite de l'effet pervers en ne privilégiant que cette dimension. Un effet pervers qui, d'une certaine manière, légitime (par la couverture médiatique) ce type de comportement chez certains jeunes et même encourage la surenchère. On me rapporte des situations où tout s'était bien passé jusque là et où maintenant des tensions apparaissent...
Sans vouloir faire un très mauvais jeu de mots : évitons les caricatures ! Laissons cela à ceux qui ont du talent et qui le font pour nous faire rire ou sourire. J’appelle donc la presse, les médias à un esprit de responsabilité et à faire leur métier. C’est-à-dire à ne pas tomber dans le sensationnalisme et être capable de nuancer, relativiser, contextualiser... Il y a du boulot !
C’est la raison pour laquelle, pour ma part j'ai surtout envie de privilégier dorénavant les cas où ça s'est bien passé et les discours nuancés.

Écrire...
Je n'ai jamais lu autant de textes intéressants, authentiques, sensés, sensibles sur le métier d'enseignant que durant cette période. Sur les blogs, les réseaux sociaux, on peut y lire aussi le meilleur. Pour une fois, me semble t-il, nous entendons une "autre voix". Une expression trop souvent masquée par les postures syndicales, les urgences du ministère, les débats récurrents et un peu vains sur l’École, etc... Enfin,on entend des enseignants généreux mais avec un sens de la complexité et de la subtilité qu'on souhaiterait dans les médias, chez les experts auto-proclamés et chez certains responsables politiques !
Alors, j’ai envie de consacrer cette partie de mon bloc-notes à ces billets de blogs où l’authenticité du témoignage va de pair avec l’engagement. Où l’émotion se combine avec la réflexion. C’est le cas avec Mes élèves, un drame et des mots sur un blog intitulé Chouyo’s world. J’ai aussi apprécié sur Rue89 le témoignage de Msieur le prof qui écrit son dialogue avec les élèves à propos de Charlie Hebdo.
Un témoignage et un coup de gueule très fort nous est aussi donné par “Marie” sur le blog collectif Tailspin elle s’exprime, dit-elle en titre, Pour mes élèves de Seine Saint Denis. Et elle écrit : “ [...] je ne comprends pas pourquoi les médias choisissent de titrer, dans un geste racoleur qui me fout sérieusement la gerbe, « Les élèves de Seine Saint-Denis ne sont pas tous Charlie ».Les élèves de Seine Saint-Denis n’ont surtout rien demandé. Ils aimeraient bien qu’on leur foute la paix, pour une fois, qu’on arrête de braquer les projecteurs sur eux dès qu’un bas du front islamiste vient dire ou commettre quelque chose d’effroyable.Pas d’amalgame, dit-on.Sauf qu’on regarde toujours du même côté quand quelque chose ne va pas. On dresse l’inconscient des lecteurs, même les plus intelligents, à créer une association d’idées entre un attentat terroriste et des gamins de Seine Saint-Denis qui ne représentent pas la majorité et qui sont conditionnés par le milieu qui les a vus naître. [...] En braquant les caméras et les dictaphones sur une poignée de crétins, on oublie l’intelligence des autres et la sienne.”.
Il faut aussi lire le billet de “Sacré Charlemagne” : la question qui fait pleurer. Sur Politis, plus habitué aux tribunes, on trouve un texte où l’auteur, prof d’histoire géo dans un collège de Seine et Marne, décrit ce qu’il a fait en classe avec ses élèves. Un témoignage très fort est aussi à lire sur le site “Le Plus de l’Obs”où l’enseignante reprend en titre une question posée par un de ses élèves pour justifier son refus des commémorations Moi, elle m’a donné quoi la France ?
Médiapart fait son boulot avec un bon article qui fait le tour des réactions des élèves et des profs. Il est intitulé fort justement Pour les enseignants, il faut dialoguer, dialoguer et encore dialoguer. Et je n’évoque pas les nombreux témoignages publiés directement sur Facebook.
C’est tout cela que j’ai envie de privilégier dans ce bloc-notes très partial. Pour compenser. Je signale aussi que dans le prochain numéro des Cahiers Pédagogiques, outre un hommage à Charb qui dessinait bénévolement pour notre revue, nous publierons de nombreux témoignages positifs et nuancés sur ce qu’ont fait de nombreux enseignants dans leurs classes.
Et quand je lis tous ces écrits d’enseignants, je ne peux m’empêcher de penser que l’écriture est décidément un moyen essentiel pour réfléchir sur son métier. C’est ce que nous (Cahiers Pédagogiques) proposons depuis notre création et c’est aussi le sujet du dossier de notre dernier numéro .

L’École d’après
L’école ne peut pas résoudre tous les problèmes de la société . A lui seul, ce titre d’un article du Monde résume assez bien la position d’un certain nombre d’enseignants. Et il est vrai que face aux discours qui se sont développés depuis une semaine sur l’École, c’est une réaction compréhensible. On y évoque les manquements de l’École en oubliant aussi que, si les marches du week-end dernier ont rassemblé plus de quatre millions de personnes, c’est peut être parce que l’École a malgré tout transmis les valeurs républicaines au plus grand nombre.
On sait bien qu’il est très difficile de critiquer l’École. Car, dans un métier vécu de manière intime et où on se met beaucoup en “je”, on a tendance à prendre “pour soi” la critique de l’institution. Répétons le une nouvelle fois : on peut faire son métier du mieux que l’on peut dans une institution qui dysfonctionne. Et la critique de l’“École” ne se résume pas à la critique des “enseignants”. D’ailleurs LES enseignants, ça n’existe pas...
Alors, la tentation est grande de disculper l'institution scolaire de ses manquements, de son incapacité à remplir réellement sa mission : former des citoyens et offrir autant que possible les mêmes chances à tous. Non, l'école ne peut pas tout. L'école ne peut pas tout dans une société où les inégalités économiques s'accroissent et où la relégation se fait toujours plus marquée, plus violente. Mais l'école, en tant qu'institution, devrait travailler sur elle, réfléchir à ses méthodes et à sa vocation. A qui sert une école qui trie, et qui trie largement sur des compétences qu'elle ne se donne pas les moyens de transmettre ? Oui, cette école de la reproduction des inégalités devrait disparaître. Oui, l'institution scolaire peut plus que ça. On peut regretter que tant d'enseignants consacrent leurs efforts à disculper l'institution de ses manquements, et si peu à la rénover, à la refonder...
Loin du catastrophisme de certains médias, loin du discours décliniste ou des incantations, il peut, il doit, y avoir la place pour une réflexion sur la nécessaire évolution de l’École. Car les questions sont réelles. On ne peut se satisfaire d’une réponse sécuritaire et d’un seul discours de fermeté accompagné de quelques mesures cosmétiques.
Comme d’autres, je me suis risqué à faire quelques propositions pour construire “l’École d’après” en évitant de tomber dans les pièges de la généralisation et de la culpabilisation. Une fois n’est pas coutume, je vais donc finir par la mise en avant d’un texte que j’ai produit. Il s’agit donc d’un article intitulé Ecole : et maintenant on fait quoi ?. Ce ne sont que quelques propositions qui méritent d’être discutées. Je termine donc ce bloc notes par un appel au débat et à la réflexion collective. L’avenir de l’École et l’avenir de la société dans laquelle nous vivons, c’est l’affaire de tous !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

jeudi, janvier 15, 2015

Ecole : et maintenant on fait quoi ?


Après la sidération, après l’émotion, doit venir le temps de la réflexion et des propositions.
Depuis les attentats des 7 et 8 janvier, beaucoup de français sont restés dans une sorte de temps suspendu dont ils sortent lentement. Les marches et tous les hommages permettent de faire le deuil. Mais les questions qui se posent alors sont terribles. Sommes nous à la fin ou au début de quelque chose ? Va t-on vers le pire ou le meilleur ?

Je ne vais pas parler ici de sécurité ou de géopolitique ou même de  politique (quoique...). Je ne sais parler que d’un seul sujet : l’École et l’éducation.
Je suis un militant pédagogique dont l’association dans laquelle je milite (et que je préside jusqu’à la fin de l’année) s’est donné pour slogan depuis très longtemps “ changer l’École pour changer la société, changer la société pour changer l’École”. Je suis un militant pédagogique qui se rappelle qu’en 2007, Charb nous avait donné un dessin pour illustrer nos premières assises de la pédagogie avec ce titre “Résister et proposer”...


Alors, oui, il faut faire des propositions pour que “le jour d’après”, nous puissions construire une École à la hauteur des enjeux et des défis posés par ce terrible évènement. Pour construire l’École d’après...






COMPRENDRE N'EST PAS EXCUSER...
Depuis le jeudi 8 et la minute de silence, on a pu lire de très nombreux témoignages dans la presse sur des incidents qui ont accompagné les moments de commémoration et les cours où le sujet a été évoqué.
L'écueil qu'il faut éviter, me semble t-il,  est celui du catastrophisme. Les médias traitent trop souvent l'École sous ce seul angle. Il est bon d'apporter de la nuance et de relativiser. Mais l'inverse est tout aussi dangereux. Il ne s'agit pas non plus de tomber dans l'angélisme et de nier le moindre incident et ce qu'ils nous disent sur l'école...
Passé l’émotion, il faut donc s’interroger et essayer de comprendre les mécanismes qui conduisent un certain nombre d’élèves à ne pas se reconnaitre dans le deuil et surtout pour quelques uns à glorifier des assassins. Il faut s’interroger sur les mécanismes qui conduisent aussi des jeunes, passés par l’École française, à partir pour le “Jihad” et à devenir des meurtriers.
Une précaution toutefois avant d’aller plus loin : chercher à comprendre, traiter ce qui vient de se passer comme un “fait social”, pour reprendre le vocabulaire de la sociologie (que j’enseigne) n’est en aucun cas une forme d’excuse.
On peut analyser les comportements de refus dans les établissements qui oscillent entre la provocation adolescente et la revendication identitaire plus construite comme le signe d’un défaut d’intégration. Ce qui semble dominer dans les réactions, c'est l'identité collective blessée, le sentiment d'humiliation, la stigmatisation, l'inégalité  de traitement entre "eux" et "nous", que l'on entend depuis très longtemps dans les groupes d'élèves. Quel que soit le sujet. Dans bien des cas, c’est plus identitaire que strictement religieux.
Comme je l’ai déjà écrit, ce n’est pas que la responsabilité de l’École. Nous payons la facture jamais réglée des émeutes urbaines de 2005 et d’une politique de la Ville insuffisante et incapable de reconstruire de la mixité sociale. Nous payons aussi la facture de la crise économique, du chômage qui exclut et de l’austérité qui a coupé les moyens des services publics et des associations. C’est aussi le fruit des surenchères politiques et de la démagogie qui jouent sur la stigmatisation et la peur/haine de l’autre.
Mais on peut aussi considérer que c’est le produit d’une défaite éducative. La promesse de l’École “républicaine” n’est pas tenue. Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, l’École ne fait plus sens... Elle remplit mal sa fonction d’intégration et les valeurs qui sont à son fronton sont remises en question dans les actes. Pour  la liberté, il faut bien constater que les établissements scolaires font peu vivre la liberté d’expression et le débat. Comment croire à la fraternité quand on constate que les élèves sont discriminés dans l’accès aux stages ? Et quand l’altérité, la connaissance de l’autre est si peu pratiquée ? Mais surtout, comment croire à l’égalité (des chances, des droits...) quand on constate que l’École française a le triste record d’être celle où le milieu social joue le plus dans la réussite au diplôme ? L’ascenseur social est en panne depuis bien longtemps.
Et la question n’est pas “ethnique”. Derrière la grille d’analyse trop facile des communautés, il y a d’abord les classes sociales. Il faut oser dire que l’École d’aujourd’hui fait le sacrifice des enfants des milieux populaires. Il faut constater que l’École est inégalitaire et qu’elle ne permet pas assez à ces enfants de trouver du sens à l’École, dans ses contenus, ses méthodes  et dans ses missions. Et que l’exclusion conduit à la violence et la haine.
Si l’on veut construire l’École d’après, il faut tenir compte de ce diagnostic et essayer d’y apporter des réponses pour que notre école change. Durablement. Et pas seulement dans l’instant de l’émotion. La refondation de l’École, c’est maintenant. Ou jamais.


DE QUELQUES IDÉES FAUSSES...
Mais avant de faire quelques propositions concrètes, il faut aussi se déprendre d’un certain nombre d’idées fausses à propos des changements dans l’École. Ce sont des représentations qui sont trop souvent entendues dans l’opinion et pour certaines chez les enseignants eux mêmes.

« Les enseignants ne font rien... »
C’est évidemment faux, les enseignants font déjà beaucoup. Comme le dit avec justesse une de mes collègues, la mobilisation citoyenne exceptionnelle montre bien que l’École a quand même transmis les valeurs de la République au plus grand nombre. Et l’on a un peu trop mis de côté les témoignages positifs de ce qui s’est fait dans de très nombreux endroits dans les classes.
 En tant que prof de base je suis comme tout le monde énervé quand on dit que l'"École ne fait pas son travail". Mais, avec un peu de recul, je me méfie de l'"esprit de corps" qui conduit à serrer les rangs et à devenir imperméable à la critique même constructive. Une des difficultés des réformes dans l'Education Nationale, c'est que beaucoup d'enseignants prennent comme une attaque personnelle ce qui porte sur l'ensemble du système.
Pour notre part nous avons toujours eu une position critique et engagée et nous pensons que, même s’il ne faut pas tomber dans l’excès de critique, il faut aussi améliorer le système et pointer les défaillances et les insuffisances lorsqu’elles existent

« Il faut plus de fermeté, il faut revenir à l’École d’hier, celle qui a fait ses preuves... »
Ce discours anti-pédagogique que je ne qualifierai plus de “républicain” (car je me sens tout autant républicain que ceux qui le formule) a été très présent sur la scène médiatique. L’opinion est sensible à ce discours nostalgique fondé sur une école mythifiée et la thématique du déclin.
Mais on voit bien aujourd’hui les limites et les impasses d’une École de l’“instruction publique” alors que les évènements nous montrent la nécessité de l’éducation. On aimerait moins entendre ceux qui moquent avec un certain mépris l’éducation civique et tous ces dispositifs qui “prennent des heures” aux vraies disciplines alors que la nécessité de l’éducation à la citoyenneté apparait encore plus criante.

« Il suffit  de le décider pour que les choses changent ».
Le temps de l’École n’est pas le temps du politique. La pédagogie c’est de la patience. Je reprends le très beau titre de billet de blog d’une collègue « La pédagogie de l’urgence ne libère que de l’écume » . Si l’on veut transformer durablement l’École cela ne peut se faire que dans la durée et par la pédagogie dans les classes.
Il faut sortir du fantasme qu’une décision prise en haut va redescendre immédiatement dans tous les échelons de la structure très pyramidale et centralisée de l’École. Bien sûr, il est important que les politiques disent quel est le chemin et l’affirment avec force. Je crois encore à la vertu performative du discours politique. Mais pour en être un acteur et un observateur engagé depuis 33 ans, je crois aussi aux changements “à bas bruit” dans l’École, aux réponses des équipes localement.

« L’École ne peut rien, les inégalités sont ailleurs, il faut changer la société. »
Bien sûr, nous l’avons dit plus haut, il ne faut pas tout mettre sur le dos de l’École. Les inégalités sociales s’imposent à elle. Et les enseignants font leur boulot, du mieux qu’ils peuvent. Mais on peut bien faire son travail dans un système qui dysfonctionne. Et il faut rappeler aussi que l’École produit ses propres inégalités. D’autres pays avec des inégalités sociales comparables n’ont pas une école aussi inégalitaire.
L’école n’est pas responsable de tout, mais elle a ses responsabilités propres et il serait regrettable qu’elle s’enferme derrière le rejet des responsabilités sur « les autres », refusant ainsi de se transformer.
Il ne faut pas se réfugier derrière l’accumulation des préalables qui consisterait à entendre que la société change pour changer soi même et transformer l’École. L’attente du “grand soir” ne dispense pas d’agir chaque matin pour que l’École change...

« L’École peut tout, la solution est dans l’Éducation... »
Il existe la dérive inverse qui consiste à tout attendre de l’École et à lui confier une mission trop grande pour elle. Il ne faut pas tomber dans une sorte de “prophétisme scolaire”. Mais si elle ne peut pas tout, l’École peut beaucoup et doit faire sa part.
Par ailleurs, ne soyons pas  “scolaro-centrés”. L’institution scolaire n’est qu’un des éléments de l’éducation des jeunes. Elle est trop souvent encore close sur elle même alors que le travail avec les collectivités territoriales, les associations, les éducateurs, la justice (et même la police !) est indispensable pour envisager les enfants, les jeunes dans leur globalité.
Et puis surtout, il ne faut pas oublier un acteur essentiel. Ce sont les parents, les familles. Si l’on veut (re)donner du sens à l’École, cela suppose de dépasser la méfiance réciproque trop souvent à l’œuvre dans les relations parents/profs. Il faut faire alliance avec les familles et en particulier les plus éloignées de l’École pour lutter contre le décrochage et les phénomènes d’exclusion.  

« C’est d’abord une question de moyens. »
C’est un discours assez souvent entendu chez certains collègues Ils ont le sentiment que la responsabilité qu’on prête aux professeurs est inversement proportionnelle aux moyens qu’on leur donne. Il faut tenir compte de ce sentiment et de cette réalité si l’on veut transformer durablement le système éducatif avec l’adhésion de ses acteurs. C’était déjà une évidence avant.
Mais on a envie de dire que pour répondre à la situation qui s’impose à nous, il faut d’abord et avant tout s’emparer des dispositifs et des outils qui existent déjà sans chercher à forcément  en inventer d’autres. Et ce n’est pas alors  une question de moyens mais de volonté collective et de pédagogie.



ALORS QUE FAIT-ON ?
Pour construire une École à la hauteur des défis, on ne peut se contenter de mesures cosmétiques. Cela s’inscrit dans la durée en s’appuyant sur ce qui existe déjà ou est à venir , en faisant évoluer notre pédagogie mais surtout en travaillant en profondeur sur les finalités de l’École.

Agir sur les contenus
Jean-Michel Zakhartchouk, sur son blog, nous rappelle que le nouveau socle commun va insister beaucoup sur la formation au jugement critique. Former le jugement, voilà bien une des missions fondamentales de l’école commune du XXI° siècle, que certains voudraient limiter pour la grande masse au « lire, écrire, compter ». C’est un objectif qui doit traverser toutes les matières d’enseignement et qu’on doit être capable d’évaluer. Les dispositifs transdisciplinaires sont les plus propices à un travail de ce genre tels que l’histoire des arts. Le futur enseignement moral et civique peut aussi être l’occasion d’une réflexion et d’activités sur toutes ces questions. Tout comme l’éducation aux médias.
Triste ironie. Le 7 janvier c’était aussi l’ouverture des inscriptions pour la semaine de la Presse à l’École organisée par le CLÉMI. Cet évènement est très apprécié et je ne doute pas que cette semaine (qui aura lieu en mars) aura une résonance particulière cette année. Les enseignants de toutes disciplines et les documentalistes peuvent s’inscrire avec leur classe pour recevoir des ressources et travailler avec les journaux papier, la télévision et aussi les médias sur Internet. C’est l’occasion de voir comment se construit une information, quelle est la relation complexe entre les médias et la construction de l’opinion. Ce peut être aussi l’occasion de plus en plus nécessaire de réfléchir à la fiabilité des informations qui circulent sur les sites et les réseaux sociaux et en particulier toutes les thèses complotistes. Je n’oublie pas non plus que Cabu a commencé à dessiner dans un journal lycéen de Châlon sur Marne. J’ai pendant plusieurs années, animé comme adulte référent un journal lycéen. Et je sais l’importance de ce moyen d’expression dans la construction de l’esprit critique mais aussi du sentiment d’appartenance à une collectivité. Or trop souvent ces initiatives sont compliquées par la pesanteur des emplois du temps et surtout la frilosité d’administrations et d’enseignants qui ne voient que les devoirs et oublient les droits des collégiens et lycéens.
L'éducation citoyenne ne passe pas uniquement par l'éducation civique ! Elle doit traverser toutes les matières et s’inscrire dans une pédagogie qui permette à chaque élève de se sentir reconnu.

Agir sur la pédagogie
L’incantation ne satisfait que ceux qui la prononcent. Il ne suffit pas d’énoncer des valeurs il faut les faire vivre.
Si l’on se contente de faire un cours sur les valeurs de la République du haut de sa chaire, je doute que cela ait un effet sur les élèves. Les dispositifs (enseignement moral et civique, ...) que nous évoquions plus haut doivent reposer sur une pédagogie fondée sur le débat comme le proposent aussi les discussions à visée philosophique initiées à l’école primaire.  
Plus largement pour lutter contre le sentiment d’exclusion et l’échec scolaire, il importe de développer une pédagogie qui donne du sens aux apprentissages et qui soit la plus explicite possible. Selon moi (mais on a le droit de ne pas être d’accord !) c’est l’enjeu du travail par compétences où, contrairement aux simplifications (je n’ose pas parler de caricatures...) qui en sont faites, il s’agit de doter les élèves d’un ensemble de ressources (connaissances, savoir-faire, savoir-être) qui doivent leur permettre de résoudre des situations complexes et d’être acteur dans leurs apprentissages. Une pédagogie où l’élève se sent reconnu et encouragé à progresser.
La pédagogie ce sont des valeurs mises en action. Favoriser la coopération entre les élèves, l’écoute, la prise de parole, la discussion raisonnée, le débat argumenté...  ce sont des choix quasiment “politiques” mais surtout des dispositifs qui permettent à chaque élève de se sentir reconnu et de construire ses apprentissages... Pour mettre en œuvre une école inclusive plutôt qu’une école qui exclut.

Agir sur la formation (et le recrutement)
La formation a été réformée il y a deux ans avec la création des ESPÉ. Aujourd’hui au sein des masters MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) qui sont organisés autour de la préparation au concours en 1ère année de master et autour du stage en responsabilité en 2ème année, il existe une unité d’enseignement baptisée “Culture commune”. Elle a, à mon sens, une place trop faible dans une formation qui reste essentiellement centrée sur la discipline d'enseignement. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une formation qui s’adresse à toutes les disciplines et à tous les degrés (primaire/secondaire) en même temps. Parmi les 16 thématiques à travailler selon un arrêté du 27 aout, figure “Principes et éthique du métier (la laïcité, la lutte contre les discriminations et la culture de l’égalité entre les femmes et les hommes)” mais aussi “Education à la citoyenneté”, “conduite de classe”, “les connaissances liées au parcours des élèves” etc.
C’est donc dans ce cadre qu’on pourrait trouver des réponses aux questions qui nous sont posées par ce qui vient de se passer. Mais malheureusement, trop souvent dans les ESPÉ, ces formations se font sous forme de cours magistraux laissant peu de place aux échanges et aux débats. Au sein de ces formations, il y en a une qui a une importance particulière. Appelée aujourd’hui “gestion de classe et climat scolaire”, c’est une formidable occasion de se former notamment à la gestion des conflits. J’ai animé pendant plusieurs années ce type de module et je proposais de travailler avec une vingtaine de stagiaires par le biais de jeux de rôles et d’étude de cas. Mais là aussi, il faut donner à ces formations les moyens d’exister en petits groupes pour permettre une réelle démarche active. Car là aussi, la question est la même : il ne s’agit pas d’en rester au cours magistral et à l’énonciation des valeurs mais de les faire vivre par une pédagogie active. Sur ce plan, l'apport des mouvements d'éducation et des associations complémentaires peut être un plus. 
Les dispositifs existent déjà, il faut donc les rendre plus efficaces. Mais il y a aussi des manques dans la formation. Je suis frappé par le manque de culture sociologique de nombreux enseignants jeunes et moins jeunes. Cela les conduit à naturaliser la difficulté scolaire (« il n’est pas doué ») et à être surpris voire à s’offusquer de manifestations des élèves qui ne sont que le produit du décalage culturel qui existe entre les enseignants et les élèves qu’ils ont en face d’eux. Au passage, cela pose la question du recrutement des futurs enseignants. Créons les conditions, par des aides, par des bourses, pour que les enseignants recrutés soient aussi issus des quartiers et que la mixité sociale soit aussi chez les enseignants. Soulignons aussi que les concours de recrutement laissent peu de place à ces questions et que cela est peu évalué. 
La formation initiale ne suffit pas. Il faut reconstruire une formation pour tous les personnels. Aujourd’hui la formation continue est indigente. Il faut redonner des moyens pour des formations pédagogiques et interdisciplinaires sur les thèmes évoqués plus haut mais plus largement sur tout ce qui permet de lutter contre l’échec scolaire. Il faut aussi proposer des formations à la prise en compte de ce que l’on appelle les “questions sensibles” (fait religieux, enseignement de la Shoah, travail sur les stéréotypes de genre, théorie de l’évolution...)
Peut-être que sur toutes ces questions de formation,  le bon niveau d’intervention est celui de l’établissement. On apprend que de nombreux établissements programment dans les jours qui viennent des réunions de débriefing avec les enseignants. C’est à ce niveau là qu’on pourra faire le bilan de ce qui vient de se passer, mutualiser les expériences et les outils et réfléchir collectivement au suite.

Agir sur les finalités de l’École : une école plus juste et plus efficace
Je l’ai déjà écrit, il a manqué un slogan à la refondation. On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la nécessité de lutter contre les inégalités et de combler le fossé qui existe avec les élèves des milieux populaires les plus en difficulté. Les résultats de PISA à la fin de l’année 2013 n’ont pas créé le choc suffisant. Et si ce choc était aujourd’hui ? Si on prenait enfin conscience qu’à force de maintenir une École injuste et qui ne remplit plus sa promesse démocratique, on crée le risque potentiel de nouvelles crises, d’émeutes et de radicalisations ?
Inscrivons explicitement la lutte contre les inégalités dans les missions des enseignants. Faisons de ce critère un instrument d’évaluation des enseignants et des établissements. Rendons obligatoire la formation continue sur ces sujets. Intensifions la prévention contre le décrochage. Que la ministre aille aussi jusqu’au bout sur le projet de répartition des moyens en fonction de la composition sociologique des établissements.
Et si on donnait aussi un peu plus de pouvoir d’agir aux équipes enseignantes dans les établissements au plus près du terrain ? Notre système manque d’efficacité car il est beaucoup trop hiérarchique et centralisé. Les réponses à la crise sociale qui est devant nous doivent être trouvées au niveau local. Elles doivent être aussi trouvées en y associant tous les partenaires de l’École et en premier lieu les parents. Reconstruire du sens et de  l’envie pour l’école passe forcément par un travail important avec les parents.

Laïcité
Il serait surprenant que nous n’abordions pas le thème de la laïcité.  Il y a eu  la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’École. “Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.” dit cette loi. Dans chaque établissement scolaire, depuis 2013 est aussi affichée une “charte de la laïcité”. C’est un symbole fort. Il faut relire et appliquer ce qui est dit dans cette affiche. On y parle de rejet de toutes les discriminations, on y affirme qu’aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. On y réaffirme aussi les principes de la liberté d’expression et de la nécessité de faire vivre la laïcité au sein des établissements. Faut-il en rajouter ? Faut-il aller vers plus de sévérité ? Je ne le pense pas.
Le danger récent c’est celui du développement d’une laïcité radicale et qui devient alors identitaire. Avec le risque de renforcer les phénomènes d’exclusion et le sentiment de stigmatisation. Comme le dit le spécialiste Jean Baubérot dans une récente interview « il ne faut pas que la laïcité ait l’air de favoriser une religion »
La laïcité bien comprise, me semble t-il, repose sur l’altérité et la tolérance. C’est à dire la construction d’un espace qui donne sa place à chacun et qui le reconnaisse dans sa diversité. La connaissance du fait religieux est alors un moyen d’aller vers une meilleure connaissance de l’autre. La République repose aussi sur la défense de la liberté de conscience et la non discrimination. C’est cette laïcité là qu’il faut faire vivre dans nos établissements dans le cadre législatif actuel.




PLUS RIEN NE SERA COMME AVANT ? 
C’est une conclusion mais cela aurait eu sa place dans le chapitre sur les idées fausses. Car ce n’est pas aussi simple. L’École comme les autres composantes de la société évolue lentement même si quelquefois des chocs la font bouger plus vite. Donnez nous du temps !
Mais il faut malheureusement ne pas oublier que cette phrase “plus rien ne sera jamais comme avant” a déjà été prononcée de nombreuses fois. Je me souviens des attentats de 1995, du 11 septembre 2001, du 21 avril 2002, des émeutes urbaines de 2005... À chaque fois, cela a interpellé l’École et la société et on a pu lire et dire cela.... Et ce constat n’incite pas à l’optimisme puisqu’on peut se dire qu’il y a eu déjà tant de rendez vous manqués.
Mais au pessimisme de la raison, il faut opposer l’optimisme de l’action. Agir “ici et maintenant” en se saisissant des leviers qui existent, en s’autorisant à innover et à bousculer quelques habitudes et pesanteurs administratives. Je ne veux pas rajouter “janvier 2015” à la longue liste des occasions manquées...
Si j’étais fataliste, si je ne pensais pas que mon action peut faire changer (un peu) les choses, je ne serais pas enseignant !


Philippe Watrelot
 
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