mercredi, septembre 10, 2014

Imposteur ?



En ce moment circule sur Facebook, une "chaîne" où on demande de citer les livres qui vous ont le plus marqué. Après les références classiques et convenues que j'évoquerais comme tout le monde, il y a un livre atypique qui m'a beaucoup marqué et que je voudrais citer. 
"Guêpe" de Erick Franck Russell est un livre de science fiction, lu il y a très longtemps, qui a pour héros un humain biologiquement transformé pour devenir un espion activiste auprès d'un peuple qui ressemble à des insectes. Le propos du livre est essentiellement psychologique puisqu'il décrit la tension que ressent ce personnage isolé pour ne pas se faire démasquer alors que tous ces êtres sont si différents de lui... 
C'est un imposteur. Et toute la difficulté est de ne pas se trahir, d'observer tous ceux qui l'entourent pour les imiter et faire illusion. Je suis moi aussi un "imposteur" et c'est sûrement pour cela que ce petit livre m'a autant frappé. 
Encore aujourd'hui, je me dis qu'un jour on va finalement me démasquer et s'apercevoir que je ne suis pas celui que l'on croit... 
Cela est particulièrement vif dans certains circonstances. Lorsque je me retrouve, fils d'ouvrier venant d'un milieu populaire, dans un groupe ou dans une assemblée très différente du milieu social dont je suis issu. Pourtant, j’ai obtenu un certain nombre de diplômes, j'ai accepté de devenir président d'une association où il y a une fonction de représentation. Je vais dans des cérémonies, je participe à des colloques, j'anime des tables rondes je parle dans les médias et je dois sans cesse lutter contre une timidité et une éducation qui m'a appris qu'il ne fallait pas "se faire remarquer". Mais, plus encore, je dois surmonter ce sentiment d'imposture qui ne m'a jamais quitté depuis toutes ces années.

Ce mercredi soir, j'étais invité à la remise de la légion d'honneur de Jean-Paul Delahaye par l'ancien ministre de l'éducation Vincent Peillon. Le grand salon de la Sorbonne était plein de ces gens "importants" et sûrs d'eux qui peuplent nos institutions et les sphères dirigeantes. 
J’essaie d’évoluer dans ce “tout petit monde“. Je serre des mains, j’échange quelques mots, j’essaie de nouer quelques contacts. Je pense faire illusion. J’ai appris, j’ai observé. J’ai quelques notions de sociologie (puisque je l’enseigne !) et je sais que cela s’appelle de la “socialisation secondaire”. Même si j’y entends “imposture”...
Mais alors, pourquoi s’imposer une telle tension ? D’abord parce que c’est un défi et aussi un sentiment de revanche sociale. Et c’est en soi un moteur important de mon action. 
Mais aussi parce que, en tant que militant puisque c’est ainsi que je me définis avant tout, ces moments sont utiles à la cause que je défends. Je peux faire avancer des idées, comprendre ainsi certains enjeux. Et cette cause c’est le produit de ma propre histoire : faire en sorte que l’École puisse lutter contre les injustices sociales, qu’elle fasse sens pour ceux qui sont issus de milieux populaires et défavorisés, qu’elle leur permette de réussir contre les déterminismes et les destins tout tracés. Que l’école ne soit pas seulement le lieu de la méritocratie mais aussi l’expression d’une réelle démocratie qui ne laisse pas des “vaincus” sur le bord de la route. 
Malgré les dorures et la majesté du grand salon de la Sorbonne, malgré tous ces messieurs en cravate et costumes, ces enjeux me sont apparus très clairs durant cette soirée. Car la personne que l’on célébrait était Jean-Paul Delahaye. Dans ce genre de cérémonie, on retrace évidemment la “carrière” de la personne. Et je me suis dit que lui aussi ressentait peut-être encore quelquefois ce syndrome de l’imposteur qui à la fois angoisse mais donne aussi la rage d’avancer. 
 Issu d’une famille très modeste de Picardie, il intègre l’école normale à l’issue du collège, instituteur puis PEGC, puis professeur à l’École Normale, directeur, IEN, Inspecteur d’académie, Docteur, conseiller de ministre puis directeur général de l’enseignement scolaire. Le parcours brillant d’un parfait exemple de la méritocratie et de l’“ascenseur social”. Mais celui-ci rappelle que pour lui, ce ne fut pas un ascenseur l’amenant très vite au sommet mais plutôt un escalier aux marches quelques fois très dures à franchir. Et surtout il rappelle que tout son engagement est au service d’une cause : celle de la lutte contre les inégalités. Il dit sa fierté d’avoir mis en avant dans ses différentes missions la nécessité de donner plus à ceux qui ont moins, d’agir pour que les enfants de pauvres deviennent une priorité. Il dit aussi son souci constant de construire une école inclusive et qui ne méprise pas les classes populaires, une école qui lutte contre l’échec au lieu d’en fabriquer . Et il ajoute "Est-ce qu'un parcours comme le mien est encore possible aujourd'hui ? Poser la question est déjà malheureusement une forme de réponse...
Merci à Jean-Paul Delahaye de nous avoir rappelé le chemin au terme d’une carrière exemplaire et de m’avoir donné l’envie et même le courage d’écrire ce texte. Pour cette cause là, il ne peut pas y avoir d’imposture... 

 Philippe Watrelot 
Le 10 septembre 2014


Ajout : Jean-Paul Delahaye avait été chargé par B. Hamon d'une mission sur la grande pauvreté et la réussite scolaire. Cette mission vient d'être confirmée par Najat Vallaud-Belkacem.


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samedi, septembre 06, 2014

Bloc Notes de la semaine du 1er au 7 septembre 2014





- Cartables - Cadenas - Lectures – tenez bon ! - .



Deuxième bloc notes de l’année scolaire 2014-2015. Évidemment, il est assez long car la rentrée est un des rares moments où la presse parle de l’École. Et, cette année, en dehors du point sur la politique menée par la ministre, il y a encore plus d’articles puisque les rythmes continuent de faire parler d’eux avec les maires qui cadenassent les grilles des écoles. Mais verrou va t-on ? On évoquera aussi les lectures intéressantes de cette rentrée et pour finir les attaques contre la ministre de l’Éducation



Cartable
Dans les médias, la rentrée est ce qu’on appelle un marronnier. Un évènement récurrent qui donne lieu à des articles tout aussi semblables d’une année sur l’autre. Et puis, après on passe à autre chose... Cela s’est vérifiée encore une fois. La journée de lundi était pleine d’articles sur l’École, le flux s’est ralenti mardi et dès mercredi l’actualité éducative a retrouvé son rythme de croisière avec un nombre d’articles limité y compris sur la question des rythmes.
On a donc trouvé les inévitables articles qui alignent les chiffres sur le nombre d’enseignants mobilisés (841 000) pour accueillir un nombre encore plus important d’élèves (13 millions) dans 48 000 écoles, 8 000 collèges et lycées, avec 64 milliards d'euros de budget. Tout aussi inévitables sont les déclarations syndicales où on se dit “inquiet” et celles où on déclare attendre une ligne politique claire. On notera aussi l’abus de la métaphore scolaire dans les titres de la presse. On parle de la “bonne élève” du gouvernement et on lui décerne déjà des notes ou des appréciations. On essaie de décrire les dossiers qui sont dans son cartable...
Quels sont-ils ? Selon le JDD.fr il y a quatre inconnues pour (filons la métaphore scolaire...) l’équation Najat Vallaud Belkacem  : Légitimité (de la ministre), rythme scolaire, refondation, confiance des enseignants. Pour le Nouvel Obs, on parle de 3 bombes à retardement et le journaliste prévient : “Attendez-vous à entendre la droite vociférer sur quelques dossiers "idéologiques" à l’école. ” Ces trois “bombes” seraient : l’égalité filles/garçons (qui n’est pas enterrée), l’évaluation avec la mise en place d’une conférence nationale sur le sujet et le redoublement dont Le Conseil national d’évaluation des systèmes scolaires (Cnesco), souhaite faire le sujet d’une conférence de consensus. Libération évoque dans un dossier de plusieurs pages également la question du recrutement des enseignants. On pourrait rajouter à cette liste, la question des programmes et du socle commun et la poursuite de la rénovation de l'éducation prioritaire qui ne sont pas des sujets simples.
La ministre qui est en train de constituer son cabinet en reprenant plus ou moins les mêmes conseillers a donc du pain sur la planche. Elle a déjà détaillé ce programme d’action avec la conférence de presse de rentrée et les nombreuses interviews auxquelles elle a été conviée.
On retiendra pour notre part, cette partie de l'entretien accordé au journal Le Monde où elle évoque ce qui lui tient le plus à coeur : “j'accorderai une importance toute particulière à rapprocher de l'école les parents qui n'en connaissent pas les codes, les arcanes, le langage, qui n'y mettent jamais les pieds, soit qu'ils n'ont jamais eu la chance d'y aller eux-mêmes, soit qu'ils n'en gardent pas un bon souvenir. Lutter contre cette défiance est l'une des clés de la réussite des élèves. Je veillerai donc à améliorer l'accueil des parents à l'école, comme nous allons le faire de façon systématique chaque matin dans les réseaux d'éducation prioritaire.
Lors d’un déplacement à Clichy-sous-Bois le Président de la République a également annoncé le lancement d'un plan pour le numérique à l'école. « L’école doit (...) faire en sorte que les élèves puissent être pleinement préparés aux besoins de l’économie, a déclaré le chef de l’Etat. La France doit être la meilleure dans le numérique pour avoir les meilleures entreprises ». Les élèves seront «formés au codage », a-t-il ajouté. Plusieurs commentateurs ironisent sur cette annonce. Ainsi Le Figaro titre : Hollande nous refait le coup du plan numérique et considère que ce qui est présenté existe déjà depuis 2012.
Toujours dans les annonces de la rentrée, Najat Vallaud-Belkacem a déclaré vouloir favoriser le rapprochement entre école et entreprise. Elle compte notamment faciliter l’accès à des stages pour les élèves des établissements professionnels. Elle a promis un «pôle de stages» et de périodes de formation en milieu professionnel dans chaque établissement ou réseau d’établissements «pour faire en sorte que les stages ne soient pas réservés à ceux qui ont le réseau, les moyens, la famille qui le leur permettent».Elle entend aussi donner «une impulsion nationale» au parcours individuel d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel instauré par la loi sur l’école de juillet 2013.

Rythmes et cadenas
Bien sûr le thème qui a occupé l’essentiel de la presse consacrée à l’École durant cette semaine chargée c’est le dossier des rythmes scolaires. Najat Vallaud-Belkacem a du s’en emparer très vite face aux postures de “résistance” (avec des gros guillemets) de certains maires notamment dans l’Essonne qui ont cadenassé les grilles des écoles le mercredi matin. Ou même comme à Montgeron, changé les serrures dans la nuit. On pourra lire un florilège de leurs arguments dans Rue89
Face à cette opposition, la Ministre a fait plusieurs déclarations, toutes marquées par le sceau de la fermeté. “La loi s'appliquera partout et il n'y aura pas d'exception. Il relèvera des élus locaux que les choses se passent bien", a-t-elle affirmé dans le journal de TF1. Elle l’a redit lors de la conférence de presse de rentrée que nous évoquions plus haut. Les maires récalcitrants (parce que le coup des délais trop courts faut pas pousser...) risquent d’ailleurs des sanctions que détaillent plusieurs articles. . Tout comme pour les parents qui n’enverraient pas leurs enfants à l’École le mercredi
Mais la ministre a aussi à faire face à une opinion publique qui ne semble pas ou plus favorable à cette réforme. Selon un sondage de l’institut "CSA" pour "RTL" 60 % des Français désapprouveraient la réforme des rythmes scolaires.
Sur la construction de l’opinion, on pourra lire avec intérêt une tribune parue dans Rue89 où l’auteur estime que la question des rythmes scolaires est une construction des journalistes qui "font comme si un événement existait en soi, indépendamment de ce qu’ils en disent.". Et il ajoute “ Dans l’affaire des rythmes scolaires, le fait que des maires ne veuillent pas appliquer cette réforme est un fait qui aura l’importance que les journalistes veulent bien lui donner.
Pour poursuivre l’analyse, on peut extraire cette citation d’un article de Paul Quinio qui avait pour titre Les fadaises de Monsieur Gaudin mais qui va bien au delà du cas de Marseille. “A l’arrivée, même si encore une fois la réforme entre bien en vigueur, c’est un sentiment de gâchis qui domine. Gâchis notamment de voir l’opinion, mesurée dans les sondages, s’interroger sur les bienfaits d’une telle réforme. Un gouvernement de gauche, sur un tel sujet, n’avait aucune raison de perdre cette bataille. Il l’a perdue, avec la complicité de la partie la plus conservatrice du corps enseignant. Enfin, si cette réforme a autant fait parler d’elle, ce n’est pas pour son contenu stricto sensu, mais parce qu’elle charrie beaucoup des blocages de la société française. Blocage d’une école qui, à force d’être accusée à tort de tous les maux, se braque et se replie sur elle même alors qu’elle devrait faire l’inverse. Blocage aussi des institutions : d’une certaine manière, la réforme des rythmes a été prise en otage entre sa philosophie décentralisatrice et l’ADN jacobin qui continue de prédominer dès que l’on parle d’école. Un vrai cas… d’école que cette réforme !
Pour conclure sur ce point par une note pédagogique, je souhaite bien du plaisir aux enseignants de ces villes où on instrumentalise les enfants, non seulement pour supporter ces maires mais surtout pour expliquer ensuite à leurs élèves qu'il faut respecter la loi et les règlements... L'éducation civique, ça va pas être de la tarte...!

Lectures
Dans une semaine de marronnier avec un flot continu d’informations aussi vite oubliées que publiées, on trouve toujours, malgré tout des lectures intéressantes qui méritent qu’on s’y attarde.
A Gennevilliers, en région parisienne, le lycée Galilée vient de généraliser à toutes les classes de seconde un dispositif de lutte contre l'échec scolaire qui repose sur une nouvelle organisation des enseignements, de l'évaluation, de l'emploi du temps et, dans une moindre mesure, de la vie scolaire. Un reportage très complet sur ce dispositif est à écouter sur le site de France Culture 
L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a publiée une étude consacrée au retard scolaire des élèves de 6e, mardi 2 septembre. Il ressort de cette étude que les garçons sont plus souvent en retard que les filles (13,6 % contre 11 %), que les écarts sont nettement marqués chez les élèves de nationalité étrangère (un tiers sont concernés) et près de six fois plus élevés chez les élèves des milieux défavorisés (20,5 %) que chez ceux des milieux favorisés (3,6 %). Le journal La Croix note que les jeunes résidant en ZUS (zones urbaines sensibles) sont près de deux fois plus en retard scolaire que les autres (21,7 % contre 11,6 %). Un décalage constaté déjà dans le primaire, entre enfants de CM2 du réseau dit de « l’éducation prioritaire » et ceux du réseau présenté comme normal. Sur le plan géographique, les taux de retard les plus importants s’observent dans le Nord, particulièrement dans l’académie de Lille (14,8 % d’élèves), et dans les académies de l’arc méditerranéen, à l’exception de celle de Nice. On pourra compléter la lecture avec les nombreuses cartes proposées par Alternatives Économiques 
Jean-Michel Blanquer est ancien Dgesco, ancien Recteur, il publie un livre “l'école de la vie" (Odile Jacob) où il dresse un constat assez noir de la situation actuelle du système éducatif et fait quelques propositions. Certaines sont intéressantes, mais il a aussi quelques obsessions qui plombent un peu son propos : le rôle (négatif) des syndicats enseignants, les “fondamentaux", les neurosciences,... Il donne une interview dans L’Express pour présenter son livre. 
François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils ont eux aussi publié un livre à l’occasion de la rentrée (si vous voulez publier un livre sur l’Ècole oubliez les autres périodes...). L’un ou l’autre ou les deux ont donné des interviews dans Libération ou bien encore l’Express. Ils y développent l’idée que la rentrée est aujourd’hui un rituel dépassé tout comme d’ailleurs la forme scolaire elle même à l’heure des nouvelles technologies et de l’accès permanent à l’information.
Allez, pour finir cette avalanche de lecture (mais c'est pas tous les jours la rentrée...), voici le bouquet final avec cette magistrale analyse de Luc Cédelle (sur son blog) où il met en évidence les différents temps de l'éducation : le temps de l'institution, celui de la politique et celui de la communication. A lire absolument !


Tenez bon, Mme la Ministre !
Il y a des semaines où on a moins envie de commenter l’actualité éducative que d’autres. Mais est-ce encore de l’actualité éducative d’ailleurs ? Faut-il parler des couvertures ignobles de Minute et de Valeurs actuelles consacrée à Najat Vallaud-Belkacem ? Est-ce utile ou contre-productif ?
Celle de Minute avec une photographie de la ministre est titrée “Une Marocaine musulmane à l’Éducation nationale : la provocation Vallaud-Belkacem”. L’autre, celle de Valeurs Actuelles présente une image en contre-plongée où Najat Vallaud-Belkacem n’est pas en valeur (ce qui est rare !) et est titrée “L’ayatollah, enquête sur la ministre de la Rééducation Nationale“. Beaucoup ont dénoncé ces deux couvertures abjectes et les attaques sur les origines dont Najat Vallaud Belkacem est l’objet. Il n’y a rien de plus à dire que notre dégoût d’éducateurs de constater que ces valeurs qu’on aimerait oublier sont malheureusement encore actuelles...
La ministre n’a pas répondu ou très peu à la diffusion de ces images. On l’a entendu citer Pierre Desproges qui disait qu’avec Minute on avait toute l’œuvre de Sartre : à la fois la Nausée et les Mains sales... Elle a évoqué aussi dans une émission de télévision les messages de soutien qui lui parvenaient. 
Pour Louise Tourret dans Slate, Najat Vallaud Belkacem a raison de ne pas répondre aux attaques. Après avoir rappelé que la femme politique n’a jamais parlé de sa famille et de ses enfants, la journaliste ajoute “Est-ce parce qu’elle sait, consciemment ou inconsciemment, qu’elle doit, devra, se protéger? Et échapper à ce à quoi les racistes, les sexistes et les fachos de tous poils ne cesseront de la renvoyer: devoir se justifier d’être qui elle est. Pour le moment, alors que son visage est à la une de nombreux titres, et pas que d’extrême droite, et alors qu’elle est chargée de dossiers qu’il faut résoudre à court terme (les rythmes) et de réformes qu’il faudrait mener à moyen et long terme (l’éducation prioritaire, le recrutement des enseignants), ce silence semble être la meilleure des réponses.
On peut cependant ajouter que la ministre de l’Éducation progresse spectaculairement dans les sondages d’opinion y compris chez l’électorat de droite. En un mois, elle est grimpée de la neuvième à la seconde place de ce classement. Elle devient ainsi la personnalité de gauche préférée des Français. Toutefois, elle reste derrière Martine Aubry dans le coeur des sympathisants de gauche, mais elle opère une percée inédite... dans l'électorat de droite. Peut-être le signe que cet électorat ne se retrouve pas dans les outrances de certains de ses dirigeants. 
Pour clore ce chapitre sur la personnalité de la Ministre on pourra aller lire le Courrier Picard qui rappelle que la nouvelle ministre de l’Éducation Nationale est arrivée à l’âge de quatre ans dans les quartiers nord d’Amiens. Le Courrier Picard est donc allé interroger des enseignants qui ont suivi la scolarité de Najat Vallaud-Belkacem. Au lycée Delambre, dans le quartier Marivaux, elle ne rappelle que de bons souvenirs à sa professeur de Lettres. « Elle était très discrète, observatrice, assidue. Elle ne faisait jamais de vagues. Elle arborait déjà ce sourire qu’on lui connaît aujourd’hui. Elle travaillait tout à fond. L’élève rêvée en fait », se rappelle l’enseignante, qui ajoute que le nom de Belkacem se conjugue au féminin pluriel puisque les trois sœurs qui se sont succédé, ont toutes eu des parcours exemplaires dans l’établissement. Elle évoque aussi le rôle majeur de la mère de famille toujours très attentive aux études. Laissons la conclusion de ce Bloc Notes à l’animateur du centre culturel : « Quand on parle de Najat aux jeunes filles du quartier, on voit des yeux qui pétillent. Pour parler de réussite de l’école publique, on ne pouvait rêver de meilleur ministre de l’Éducation nationale » 

Lundi c’est le retour de tous nos chroniqueurs et dessinateurs pour une nouvelle année scolaire, à votre service, de lecture et de commentaires de la presse.
Bonne Lecture... 



Philippe Watrelot

jeudi, septembre 04, 2014

Formation des enseignants : où en est-on ?



J’ai déjà écrit de nombreux articles sur le sujet de la formation et dans le cadre de mon action militante au CRAP-Cahiers Pédagogiques, j’ai participé aux débats de la concertation de la refondation à l’été 2012 sur ce sujet et à plusieurs tables rondes depuis. Par ailleurs, je suis depuis neuf ans, formateur en temps partagé à l’ESPÉ de Paris où j’assure des formations disciplinaires (en SES) et transversales. C’est sûrement pour toutes ces raisons que j’ai été invité mercredi 3 septembre à France Culture dans la nouvelle formule de l’émission Rue des Écoles qui intègre dorénavant une partie sur l’enseignement supérieur.
Je vais essayer dans ce texte d’être meilleur à l’écrit qu’à l’oral. On peut donc considérer ce texte comme une session de rattrapage... !


30 bébés très différents
Les ESPÉ se sont mis en place progressivement et tardivement durant l’année 2013. Avant même le vote de la loi dite de « refondation », les ministères de l’éducation nationale et (surtout) de l’enseignement supérieur ont structuré ce qui devait s’appeler dorénavant les Écoles supérieures du Professorat et de l’Éducation. On présente souvent les ESPÉ comme les successeurs des IUFM. C’est vrai dans la mesure où cette structure en a pris la suite mais elle diffère sur bien des points. Ce sont des parties intégrantes des universités sans grande autonomie et la formation est structurée au sein de Masters appelés MEEF (pour Métiers de l’Enseignement, de l’Education et de la Formation). Aujourd’hui le concours de recrutement est placé en fin de M1 et nous verrons plus loin que cet arbitrage conditionne bien des éléments de la formation et n’est pas sans poser des problèmes.
Il y a autant d’ESPÉ qu’il y a d’académies et autant de masters qu’il y a de concours disciplinaires pour le second degré. Si, l’an dernier, nous étions encore dans une année transitoire puisque seuls les M1 des master MEEF ont été ouverts et que les concours de recrutement rénovés n’ont eu leur première session qu’en juin dernier, cette année nous passons à la vitesse de croisière avec l’organisation des M2.
Faire le bilan est donc difficile.  Les ESPÉ n’ont qu’un an d’existence. Pour utiliser une métaphore facile, ce sont des gros bébés qui ne sont pas encore bien assurés sur leurs jambes et ont pour certains d’entre eux un peu de mal à marcher. Certains, en plus, naissent de parents qui ont du mal à s’entendre et où les relations sont tendues et complexes. Plus clairement, cela signifie que les ESPÉ supposent le travail en commun au sein d’une même agence des “ex-IUFM” et des universités qui fournissent les étudiants. Pas toujours facile surtout quand il y en a plusieurs (voire beaucoup comme à Paris). Le “choc de culture” a été quelquefois rude.
Mais pas partout... Car il faut souligner que les situations sont très diverses selon les régions. On trouve des académies où le travail en commun avait déjà été entamé dès 2010 et la “masterisation” qui avait conduit au rapprochement des IUFM et des universités. Des habitudes de travail ont été prises et le passage aux ESPÉ n’a fait que renforcer cette tendance. Dans d’autres académies en revanche on observe toujours des crispations et des querelles de territoires.
La diversité des situations est aussi dans la différence entre le premier degré et le second degré. Pour résumer peut-être un peu rapidement, on peut dire que dans le premier degré, l’expertise des “ex-IUFM” a pris le dessus dans la mesure où les universités avaient peu d’enjeux et de postes à préserver. Par contre dans le second degré, la formation est très variable selon les spécialités universitaires. Les anciennes “préparations au CAPES” des universités sont devenues les masters MEEF dans des constructions plus ou moins harmonieuses et efficaces.
On connait la tendance française à juger trop vite d’un dispositif avant même de lui laisser la chance d’arriver à maturité. Mais on connait aussi la tendance inverse (particulièrement forte dans l’administration !) qui consiste à interdire la critique au nom de la nécessité d’avancer. Je vais essayer de naviguer entre ces deux écueils. Je suis un acteur de cette formation et je ne ménage pas ma peine comme tous les personnels qui y travaillent pour que les ESPÉ réussissent et forment le plus efficacement possible les futurs enseignants. Mais je suis un acteur engagé qui croit aussi que la réflexion critique est utile et même nécessaire pour ajuster et améliorer. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous enseignons aux futurs enseignants ?
Pour reprendre ma métaphore, il ne s’agit donc pas de jeter le(s) bébé(s) avec l’eau du bain... Mais plutôt de noter les progrès accomplis par un bébé un peu souffreteux et de se préoccuper de lever tous les obstacles qui peuvent gêner son développement.


Le verre à moitié plein...
Les ESPÉ ont-elles atteint tous les objectifs fixés par la refondation  de l’École ? Certes non, nous le verrons plus tard. Mais il faut pointer les réussites et les aspects positifs qui sont déjà observables.
A commencer par le rétablissement d’une entrée progressive dans le métier. Depuis 2010, les enseignants qui débutaient se retrouvaient avec un service complet (18h pour les titulaires d’un CAPES) et devaient en plus avoir une formation de quelques heures dans la semaine. Ils étaient placés dans une telle situation d’urgence qu’on a vu se développer les démissions (même si on a jamais eu vraiment de chiffres précis sur ce phénomène). Et cette urgence n’était pas non plus propice à une réflexion de qualité sur le métier. Il faut aussi rappeler que la “casse” de la formation des enseignants en 2010 répondait exclusivement à des objectifs budgétaires. La promesse de re-création des 60 000 postes correspond pour la moitié au fait de remettre à mi-temps les enseignants stagiaires. On ne peut donc que se réjouir de la restauration de cette situation. Aujourd’hui les étudiants de M2 qui sont en stage en alternance dans des collèges et des lycées font 9h de cours (et non plus 18h) et se forment le reste du temps dans le cadre du Master.
Ces étudiants-stagiaires que j’ai accueilli avant la rentrée étaient moins stressés que ceux que je voyais les années précédentes. Non pas parce qu’ils me connaissaient déjà ( ! ) mais surtout parce qu’ils savaient déjà ce qu’était une classe. En M1, ils avaient effectué un stage d’ observation et de pratique accompagnée de six semaines dans une classe où ils avaient été accueillis par un enseignant-tuteur qu’ils avaient pu observer avant de se voir confier quelques heures de cours. Il y a donc eu une “pré-professionnalisation” comme on dit dans le jargon qui permet de savoir avant même le concours ce qu’est ce métier. Cela peut éviter la situation vécue il y a quatre ans où un des stagiaires du groupe que je suivais avait démissionné à la Toussaint car il s’était rendu compte qu’il n’était pas fait pour ce métier !
Ce qui rendait peut-être aussi les étudiants-stagiaires un peu plus sereins c’est qu’ils avaient déjà entamé une réflexion pédagogique et didactique durant l’année de M1. Le concours est désormais placé durant cette année avec l’écrit à Pâques et l’oral en Juin. Et les épreuves ont changé puisque ces concours rénovés intègrent désormais des épreuves “professionnelles”. Par exemple en SES, la deuxième épreuve de l’écrit comme de l’oral consiste à préparer une séquence de cours à partir de documents et d’indiquer explicitement comment on met les élèves en activités pour que les objectifs soient atteints. On est donc dans un pilotage par l’aval, comme souvent dans l’éducation nationale où la pédagogie est dictée par l’épreuve finale. La formation en amont que les étudiants de M1 ont reçue pour préparer le concours les forme évidemment à ces nouvelles épreuves et on parle donc de pédagogie et de didactique. C’est un progrès.
Pour terminer cette liste des points positifs, je voudrais insister sur un aspect qui est peut-être moins visible, mais qui est à mes yeux essentiels. Comme on l’a vu, l’entrée progressive dans le métier se traduit par une multiplication des stages en établissement. Avant le M1 on développe aussi des stages en licence ainsi que les emplois avenir-professeur (EAP) destinés à aider financièrement les jeunes qui se préparent aux concours en échange d’une présence dans les établissements scolaires. J’ai déjà décrit les stages d’observation durant le M1 et il faut ajouter que durant le M2 si les stagiaires ont évidemment des classes en responsabilité, ils sont accompagnés par un tuteur ou une tutrice qui les visite et qu’ils peuvent visiter en retour. Une grande évolution, prometteuse et durable, c’est donc que, de plus en plus, les portes des classes s’ouvrent... Ma conviction profonde, c’est qu’on se forme en formant les autres et que le fait d’observer d’autres enseignants permet d’améliorer aussi sa propre pratique. Et cela est valable à tout âge !


Le verre à moitié vide...
Avec la liste des points positifs, il y a déjà de quoi se réjouir du rétablissement d’une formation digne de ce nom et d’une réelle avancée sur le terrain de la pédagogie. Mais il y a aussi des points à améliorer et surtout des contradictions qui pèsent durablement sur le dispositif de formation et le rendent inutilement compliqué.
Je l’ai déjà écrit à plusieurs reprises, l’organisation actuelle est le fruit d’un compromis bancal. En 2012, deux positions s’affrontaient. L’une préconisait de maintenir le concours en fin de M2 et de confier la formation aux seules universités. L’autre (dont je suis partisan) proposait de placer le concours d’entrée en fin de licence (L3) et de confier les étudiants ensuite à une école autonome qui préparait en deux ans à un diplôme équivalent au master comme c’est le cas pour les écoles d’ingénieurs et bien d’autres. L’arbitrage rendu a été de rejeter cette deuxième proposition au prétexte (discutable) qu’il aurait fallu payer les stagiaires pendant deux ans mais de placer le concours en fin de M1(où le “vivier” est plus grand qu’en M2)  avec une formation dans une “agence” regroupant les moyens des universités au service d’une formation à la fois disciplinaire et commune. C’est ainsi que les ESPÉ sont nées.
Ces écoles sont donc des structures sans autonomie. Bien qu’on en ait jamais fait réellement le bilan, les créateurs des ESPÉ ne voulaient pas reproduire, disaient-ils, les défauts des IUFM. Il s’agissait donc de les rattacher aux universités supposées garantir par la recherche la rigueur et la nécessaire réflexivité indispensables au métier d’enseignant. Les ESPÉ sont donc aujourd’hui, soit des écoles intégrées à une université, soit des composantes d’une communauté d’universités (COMUE). On ne s’inscrit pas à une ESPÉ on s’inscrit à une université qui propose un master MEEF et cette inscription déclenche une inscription à l’ ESPÉ... On peut dire sans faire preuve de trop de pédantisme en sciences économiques que les ESPÉ correspondent tout à fait à ce qu’on appelle des “agences”, c’est à dire des lieux virtuels ou réels où on agrège et on coordonne des moyens afin de produire un service.
Usine à gaz” est on tenté de dire... Cela est plus ou moins vrai selon les régions. Il est vrai que la coordination est plus facile dans les académies où il y a une grosse université, souvent produit des fusions en cours, et un IUFM et que ces deux structures avaient en plus déjà l’habitude de travailler ensemble. C’est moins facile lorsque comme à Paris, il y sept universités qui doivent se mettre d’accord et co-construire et surtout co-financer la formation. Car en dehors de la complexité de la gouvernance liée à la multiplicité des décideurs, il faut souligner que le modèle économique du financement des ESPÉ n’est toujours pas clairement établi aujourd’hui. A l’heure où on parle de “choc de simplification”, dans le domaine de la formation, on l’attend toujours...
Si la formation est structurée autour des parcours universitaires et donc des UFR c’est aussi parce que le concours est placé en fin de M1 c’est-à-dire au milieu d’un parcours. La structure aurait été différente s’il avait été placé en L3... La place du concours “pollue” la formation et conduit cette première année de master à être essentiellement un “bachotage” en vue du concours. Bien sûr, comme on l’a vu, celui-ci a évolué. Mais pas partout et pas avec la même intensité dans toutes les disciplines. Certaines résistent et continuent à avoir des concours et donc des formations fondées essentiellement sur ce qu’on appelle avec des trémolos dans la voix et l’oeil humide “l’excellence académique”... Dans les concours rénovés, les épreuves pédagogiques sont un progrès mais elles restent sauf pour de rares exceptions (l’EPS) des épreuves “hors-sol” où on demande aux candidats de réciter une vulgate pédagogique qui n’est pas encore maîtrisée et de faire “comme si”. C’est mieux que rien mais on court le danger que cela n’ait pas d’effet durable sur les pratiques. Pour que cette évolution des concours soit réelle, rajoutons (au risque de ne pas me faire que des amis...) que cela suppose aussi que les jurys des concours aient, eux mêmes, cette culture pédagogique exigée aux concours et fassent évoluer leurs propres représentations.
Si l’on met à part la formation du premier degré qui a une réelle autonomie et cohérence, la formation pour le second degré reste donc, pour sa part, structurée autour des concours disciplinaires. Ce qui imprime durablement l’identité professionnelle des professeurs c’est l’attachement à une discipline. La construction d’une formation détachée de cette référence à un concours situé avant aurait pu faire grandement évoluer les choses. Or, ce dont on a besoin pour  construire une école plus efficace c’est d’enseignants qui soient capables d’avoir une vision plus large que celle de leur seul champ disciplinaire (qu’ils doivent cependant bien maîtriser), des enseignants qui puissent travailler en équipes, en partenariat, en inter-degrés...
C’est normalement la fonction de la “culture commune” prévue dans le master MEEF de permettre cela. Mais celle-ci a bien du mal à se mettre en place et semble bien souvent retrouver les mêmes défauts que les formations transversales dans les IUFM d’hier. Il ne suffit pas de réunir dans un amphithéâtre des enseignants de différentes disciplines pour considérer qu’on construit une culture commune. Cela suppose des travaux en commun, des échanges qui ne sont pas toujours et partout au rendez vous.
Il faut aussi souligner que le dispositif de la formation est surtout construit pour ceux qui réussissent. Il y a une vraie difficulté à gérer la situation des “reçus-collés” c'est-à-dire ceux qui auraient eu  leur concours mais leur passage en M2 ou encore leur validation de Master et pas la titularisation ou l'inverse. Que leur proposer ? Autre question : comment envisager le dernier “E” de l'ESPÉ et donc toute la dimension de l'Éducation ? Les écoles sont-elles faites uniquement pour les personnels enseignants et les CPE ou peuvent -elles aussi former les intervenants du péri-scolaire ?

Alors, le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? Difficile de le dire et d’avoir une réponse unique. Selon les académies, les disciplines, les degrés, les réponses sont différentes. Cela dépend aussi de la capacité des différents acteurs à dépasser les crispations et les problèmes de périmètres qui se transforment en marquages de territoires. Le choc des cultures entre les universitaires et les “ex-IUFM” est en train de se résorber dans beaucoup d’endroits. La construction des maquettes de master au delà du travail commun nécessaire a souvent été l’occasion d’apprendre à mieux se connaitre. Mais les handicaps structurels présents dès la naissance des ESPÉ restent forts et en gênent le développement. On gagnerait à plus de simplification dans la gouvernance et plus d’autonomie. On gagnerait aussi à avoir plus de visibilité dans les moyens alloués à la formation.


Enjeux...
La formation qui se dessine est-elle à la hauteur des enjeux de la refondation ? Peut-elle permettre de répondre aux difficultés d’une École marquée par les inégalités  et qui peine à intégrer tous les élèves et à les faire réussir ? Peut-on faire évoluer par la formation l’identité professionnelle et les pratiques ? Quels enseignants voulons nous pour l’École de demain ?
Le “référentiel métier” de 2013 qui remplace les “dix compétences” élaborées en 2007 et modifiées en 2010 donne des éléments de réponse à cette dernière question. L’enseignant de demain doit être capable de travailler en équipe et en partenariat, de se penser en « spécialiste du faire-apprendre » plutôt qu’en seul “savant” dans sa discipline ce qui l’amène à mettre les élèves en situation d’acteurs dans la co-construction de leurs savoirs, de se placer dans une posture de recherche permanente et de réflexion éthique. Le socle commun doit l’amener aussi à penser l’apport de sa discipline à la construction de compétences en partie transversales et dans une continuité école-collège.
Ces quelques orientations sont-elles permises par la formation actuelle ? On a vu que la construction d’une « culture commune » fait partie des fameux “points de vigilance” évoqués dans les rapports d’étape sur la construction des ESPÉ. On a vu aussi que la formation est pour l’essentiel située dans les universités et reste par la construction des concours structurée autour des disciplines savantes et dispensée par des enseignants du supérieur (peu connus jusque là pour leur appétence pour la pédagogie mais tout peut arriver...) . L’attachement à la discipline risque de rester longtemps, à tort ou à raison, la  motivation principale de l’entrée dans le métier et imprimer durablement la construction de l’identité professionnelle. Un des enjeux sera de faire vivre des espaces de travail et de réflexion collectifs pour faire évoluer ce rapport au métier.
Si l’on veut que le métier d’enseignant évolue, il faut aussi que les séances de formation évoluent non seulement dans leur contenu mais aussi dans leur forme. Il ne sert à rien de faire un cours magistral sur les méthodes actives ! Il ne suffit pas de parler de pédagogie, il faut la faire vivre pour que les futurs enseignants puissent en comprendre le sens et voient surtout que cela est faisable et transposable. Même si les enseignants des ESPÉ sont globalement des personnes très compétentes, il y a nécessité à interroger collectivement nos pratiques et à les faire évoluer, ce qui suppose de (re)penser la formation de formateurs et d’intégrer mieux encore l’apport des enseignants de terrain.
Enfin, comment peut-on concevoir qu'on est formé une fois pour toutes ? Il faudrait penser  la formation initiale comme un continuum sur plusieurs années. Il y a des éléments de formation qui ne font sens qu'au bout de quelques années d'enseignement. Il me semble qu'il y a une double obligation pour les enseignants : celle de se former (qui devrait faire partie intégrante de l'évaluation des enseignants) et de former les autres. Mais il y a aussi cette obligation pour les établissements eux-mêmes. A condition que les enseignants et les chefs d’établissements soient formés pour cet accueil et notamment sur l'analyse de pratiques. A condition aussi que le rôle des inspecteurs évolue, s’éloigne de la référence disciplinaire et de la fonction d’évaluation individuelle pour aller plus vers une fonction de conseil et d’animation. A condition enfin que la recherche (trop souvent éloignée du terrain) joue aussi ce rôle d’ “ami critique” et permette de penser sa pratique.  

Malgré les changements fréquents de ministres, il faut rappeler que le temps de l’éducation est un temps long. Songez que les personnes qui sont recrutées aujourd’hui enseigneront jusqu’aux années 2050-2060 environ à des élèves qui, eux, seront actifs jusqu’au 22e siècle…
Alors, s’il faut laisser le temps aux ESPÉ de s’installer, il faut aussi entendre les critiques constructives pour aller vers une formation initiale et continue à la hauteur des enjeux. Pour une école plus juste et plus efficace…

Philippe Watrelot





Philippe Watrelot
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samedi, août 30, 2014

Bloc notes du 30 aout 2014



- Vals des ministres - Blues – Lectures d’été - Rattrapage – Bonne rentrée .

On se souvient d’une bataille dérisoire pour que la rentrée scolaire ne soit pas en aout. En tout cas, sur le plan médiatique, elle est déjà là ! Avec évidemment la nomination à l’occasion du remaniement de Najat Vallaud-Belkacem, première femme à occuper le poste de Ministre de l’Éducation Nationale . Mais aussi avec plusieurs analyses intéressantes sur l’état de l’École et des enseignants. On profitera aussi de ce bloc-notes de rentrée pour revenir sur l’actualité éducative de ces mois d’été (enfin, si on peut appeler ça l’été...)





Valse des ministres
Un surnom court dans les réseaux sociaux à propos du précédent ministre : « Benoit le bref... ». Il faut dire que M. Hamon n’est resté que 147 jours à son poste (dont les vacances d’été). Après sa sortie à Frangy en Bresse, il ne lui a pas été permis de faire la rentrée. Malgré ce temps très court, cela ne l’a pas empêché de publier son bilan sur son blog avec une belle infographie, dès le lendemain de son départ. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Paradoxalement, Benoit Hamon présenté comme "radical" a été très (trop?) modéré dans sa modeste action au ministère de l'éducation en déminant et en trouvant des compromis. Ce qu’ont noté plusieurs commentateurs, c’est qu’il a surtout été plus homme politique que ministre. Louise Tourret dans un article sur Slate.fr raconte même que son intérêt pour l’éducation semblait très superficiel malgré la bonne volonté affichée. Trois ministres en deux ans... Le constat du manque de continuité et de cohérence alors que l’éducation devrait être le lieu du “temps long” détaché des contingences politiques a été pointé et déploré dans de très nombreux commentaires (y compris par votre serviteur)
Mais ce n’est rien à côté des commentaires déclenchés par la nomination de la première femme ministre de l’Éducation Nationale : Najat Vallaud Belkacem. Plusieurs éditorialistes se réjouissent du symbole qui est offert avec cette annonce. Syndicalistes et acteurs de l’éducation sont dans l’expectative mais portent plutôt un regard bienveillant sur la personne. C’est par exemple le cas du CRAP-Cahiers Pédaogiques qui a publié une lettre à la ministre où nous lui demandons d’intensifier l’action de réforme et de ne pas tomber comme son prédécesseur dans l’écueil de l’attentisme.
Mais malheureusement, il y a aussi des commentaires très négatifs. Ils proviennent de la frange la plus extrême de la droite, des fous furieux de la « manif pour tous » et des excités du “genre” . Mais ces propos injurieux sont aussi relayés quelquefois par des personnalités de la droite classique . La nouvelle ministre y est accusée « d’œuvrer contre la famille » et de promouvoir une supposée « théorie du genre » . On se souvient que ce débat avait atteint son apogée avec le prétexte fallacieux des “ABCD de l’égalité” qui visaient simplement à déconstruire les stéréotypes pour favoriser l’égalité filles/garçons. Ce faux débat semble relancé aujourd’hui et instrumentalisé pour déstabiliser celle que certains veulent faire passer pour le “maillon faible” du gouvernement. Cela va même plus loin puisqu’il faut évoquer aussi des attaques racistes et autres rumeurs diffamatoires de tous ordres. Une pétition de soutien a déjà été lancée par SOS-Racisme.
Selon Renaud Dély, dans le Nouvel Obs , la nomination de Najat Vallaud-Belkacem serait surtout le produit d'une manœuvre tactique de François Hollande. “[...] quand la gauche désespère son électorat populaire faute de résultats en matière de politique économique et sociale, elle prend soin d'afficher quelques symboles forts pour apaiser les états d'âme de son autre électorat, celui que l'on a pris coutume de qualifier, souvent un peu vite, de "bobos". En réveillant chez l'adversaire les instincts réactionnaires les plus caricaturaux, elle déplace le clivage droite-gauche, devenu imperceptible en matière de politique économique, sur un terrain sociétal, qui lui convient mieux. [...] C'est le sens du maintien au poste de garde des Sceaux de Christiane Taubira, devenue une icône de la gauche depuis l'adoption du "mariage pour tous" et les infâmes attaques racistes dont elle a été victime. C'est aussi l'un des motifs de la promotion de Najat Vallaud-Belkacem rue de Grenelle. Faussement accusée d'avoir voulu introduire la prétendue "théorie du genre" à l'école, voilà la nouvelle ministre de l'Education érigée en Belzébuth par tout ce que la droite compte de cohortes les plus radicales. ”.
NVB serait un “épouvantail” pour la droite ? Peut-être qu’il ne faut pas exclure une arrière-pensée de cet ordre dans sa nomination. Mais il va lui falloir maintenant faire ses preuves assez vite sur des sujets où l’attente est forte. “On attend un second souffle ” écrit Jean-Michel Zakhartchouk sur son blog...
Quels sont ces sujets ? Avant son départ, durant ce fameux week-end bressan, Benoit Hamon avait prévenu que le gouvernement serait d’une grande fermetéà l’égard des maires qui désobéiraient à la réforme des rythmes scolaires. Manuel Valls l’a, lui aussi, rappelé cette semaine. NVB devra évidemment assumer en priorité ce dossier. Mais c’est loin d’être le seul. Le maintien de la promesse des 60 000 postes et de la priorité budgétaire semble acté puisque ce fut une des premières déclarations de la Ministre. D’autres points sont en suspens. Il faut rappeler que l’année scolaire va être marquée par des propositions de nouveaux programmes par le conseil supérieur des programmes (qui n’a toujours pas de président !) et que la question du contenu du socle commun n’est toujours pas vraiment réglée. Elle aura sûrement aussi à revenir sur l’organisation de la formation où un “choc de simplification” serait le bienvenu !
Mais surtout, elle aura à redonner confiance à une profession qui semble aujourd’hui désorientée et désabusée. Bien plus qu'une supposée inquiétude (!) de ne pas avoir de ministre à une semaine de la rentrée (la boutique tourne tout seul...) c’est surtout le sentiment de déclassement et l’impression de ne pas être compris qui prévaut. La déploration semble encore plus forte que d’habitude chez les enseignants et le malaise profond. Plusieurs enquêtes réalisées à l’occasion de la rentrée viennent le confirmer.

Blues
Ces enquêtes n’arrivent pas par hasard. Ces derniers jours c'était la période des conférences de presse des syndicats enseignants. Comme ils n'avaient évidemment pas prévu que l'actualité éducative serait si “chaude" avec le remaniement, ils avaient prévu de faire l'actualité avec chacun une enquête sur les enseignants. Ainsi, les 25, 26 et 27 août, trois syndicats représentatifs – le SNUipp-FSU , le SGEN-CFDT et le SE-UNSA - ont publié chacun une enquête sur le moral des enseignants
Selon une enquête de l'institut Harris interactive pour le SNUipp , les enseignants restent particulièrement fiers d'exercer leur métier (73%), mais 63% d'entre eux sont insatisfaits. Principaux sentiments exprimés, le stress, la colère, la déception et l'impuissance. Un membre du corps enseignant sur deux se dit heureux (46%), un sur trois est triste (37%). Pour l’UNSA "Le métier d'enseignant n'est ni une planque, ni un sacerdoce". 86% des enseignants pensent tout le temps à leur métier. Non seulement les enseignants ont du mal à décrocher, mais ils ne se sentent pas tou­jours soutenus et com­pris, que ce soit dans un contexte professionnel ou personnel. En effet, trois personnes interrogées sur quatre (74%) déclarent que leur hiérarchie ne reconnaît pas leurs contraintes professionnelles, et 54% disent la même chose de leur entourage. "La refondation ne se fera pas sans les enseignants, et certainement pas si les enseignants sont mal dans leurs baskets ", conclut Christian Chevalier, secrétaire général du SE-Unsa.
C’est un constat assez voisin que fait Frédéric Sève secrétaire général du Sgen–CFDT. "Il y a une détérioration des conditions de travail, mais aussi un impact en termes de sens : le sens de leur travail, de leurs missions" est diminué. C'est pourquoi, dit-il il faut "réaffirmer les objectifs" du quinquennat, et notamment la "priorité à la jeunesse" mise en avant par François Hollande au début de son mandat présidentiel.
Faire de la vraie politique en redonnant du sens à l’action plutôt que de la tactique politicienne, voilà un enjeu pour la nouvelle ministre...

Lectures d’été.
Que faire quand il pleut ? Lire la presse...
Même si l’été est une période creuse, on a pu quand même lire des articles intéressants pour l’éducation.
A commencer, récemment, par une interview dans Le Monde d’Andréas Schleicher responsable éducation à l’OCDE . Cette simple mention va faire que certains vont détourner les yeux de cet article ou alors le lire avec un a-priori négatif. Et ce serait dommage car Andréas Schleicher, dit (certes, de manière un peu brutale...) des choses qui doivent être entendues. Par exemple : “ En France, les maîtres ne collaborent pas. Ils ne se perçoivent pas comme membres d'une communauté professionnelle. L'institution les traite comme des exécutants qui sont là pour faire passer un programme. Ils sont comme à l'usine, font leur travail dans leur coin. ”. Ou encore ... “ L'enseignement n'est pas pertinent en France. On y est en décalage. Le monde moderne se moque bien de ce que vous savez. Il s'intéresse à ce que vous savez en faire. Il a besoin de gens créatifs, capables de croiser les sujets quand l'école française fait encore trop réciter des leçons. En France plus qu'ailleurs, on n'enseigne pas suffisamment ce qui sera pertinent pour réussir sa vie ! ” Et quand on lui demande pourquoi l’École Française change si peu, sa réponse sonne comme un conseil à la nouvelle ministre. : “Quand on regarde comment se passent les réformes en France, on comprend! Elles sont pensées dans le secret des cabinets ministériels par des gens très intelligents et sont ensuite imposées aux enseignants et aux parents. A Singapour, aucune réforme n'est annoncée sans avoir été expliquée dans toutes les écoles. En Finlande, un directeur d'école passe un tiers de son temps à travailler pour les autorités locales et deux tiers dans son école. Cela change l'acceptabilité des réformes Et puis, les politiques doivent comprendre que même si vous êtes le meilleur ministre de l'éducation qui soit, vous ne résoudrez pas les problèmes des 840 000 enseignants français.
Dans la même veine de réflexion sur la permanence et la force d’inertie de l’École Française, il faut lire toujours dans Le Monde, une belle enquête sur les pratiques pédagogiques en France. Intitulée “La classe résiste magistralement ”, la journaliste Aurélie Collas se demande pourquoi la France est-elle l’un des derniers pays européens où le cours magistral est roi. Pour François Dubet, interrogé dans ce dossier “« Notre tradition scolaire, c’est un enseignant, seul, face à une classe. Le maître transmet son savoir, les élèves écoutent en silence et en ordre la leçon avant d’être évalués. Et tout ce qui vient parasiter cette transmission est perçu comme un désordre. Certes, dans la pratique, ce modèle ne tient pas mais il reste un idéal à atteindre. » ”. Mais pourquoi une telle force d’inertie ? L’article évoque plusieurs explications : une formation initiale encore trop académique, une formation continue inexistante, une succession de réformes, une évaluation des enseignants peu efficace... Et le coeur du métier qui ne bouge que très peu. Comme le dit l’historien Antoine Prost “A la limite, on peut tout changer dans l’éducation nationale, sauf la façon d’enseigner ”. Et c’est de nouveau François Dubet qui pose la question de la gouvernance :“« Les ministres de l’éducation sont des acteurs faibles à la tête d’une administration extrêmement puissante mais mal pilotée, observe t-il. Aucun changement ne peut être entrepris sans le consentement des enseignants, et c’est tant mieux. Mais ce principe d’adhésion est allé trop loin : l’école semble appartenir aux professionnels de l’école, elle a échappé aux politiques. » ”. Décidément Najat Vallaud Belkacem a de la lecture !
Autres propos iconoclastes qui interpellent celle qui est aussi ministre de l’enseignement supérieur, ceux de Marie Duru Bellat interrogée par Isabelle Dautresme dans L'ÉtudiantParler de sélection à l’université est totalement tabou. Comme si une université ouverte était un facteur de paix sociale. Pour autant, la sélection existe, elle est rampante, mais réelle. Certes, elle ne se fait pas, la plupart du temps, à l’entrée, mais un an plus tard. En atteste, le taux important d’échec en licence. Sans parler de la multiplication des parcours à recrutements particuliers ! [...] De façon plus générale, l’orientation dans l’enseignement supérieur devrait se faire de façon plus mécanique, voire “autoritaire” : “Vous avez tel bac, vous allez là”. C’est un peu l’idée de l’orientation active. [...] Dans la plupart des pays, les étudiants passent un examen d’entrée dans l’enseignement supérieur. Selon leurs notes, ils sont orientés dans telle ou telle filière. Un système totalement ouvert comme le nôtre est très rare.
Les enfants issus des classes populaires ont tendance à moins poser de questions aux professeurs que les élèves des classes moyennes, selon les recherches d’une sociologue américaine relayée par le New York Magazine et qui fait l’objet d’un article dans Slate.fr Les parents de la classe moyenne encouragent leurs enfants à parler aux enseignants et à poser des questions explique Jessica McCrory Calarco, professeur à l’Université de l’Indiana. De leur côté, les parents des classes populaires ont tendance à dire à leurs enfants de se débrouiller tout seul plutôt que de «déranger» le professeur.
Selon une récente étude (qui portait sur l’enseignement supérieur), le travail de groupe serait plus bénéfique aux élèves que les méthodes dites traditionnelles. Atlantico interviewe notre ami Richard Étienne sur les effets bénéfiques de l'apprentissage collaboratif.“Le fait de passer de l'écrit à l'oral, de multiplier les supports, permet d'obtenir de meilleurs résultats. C'est ce que proposent les nouvelles méthodes d'apprentissage. On passe de consignes ou d'un texte écrit à des débats ou des travaux qui nécessitent l'expression orale. Un test appelé test de la NASA, où les astronautes doivent trouver 5 objets important parmi une liste de 20 objets. Ce test appliqué aux étudiants parle de lui-même : les groupes le réussissent toujours mieux que le premier de la classe seul. Mieux vaut donc favoriser le travail collectif, ce que proposent ces nouvelles méthodes. De plus elles séduisent les élèves et les étudiants car il est plus intéressant d'avoir un projet à mener par exemple que de devoir restituer des connaissances, ou avoir un texte à apporter. Les élèves sont plus motivés, plus impliqués, ce qui rend l'exercice plus efficace et la mémorisation plus rapide. ”. Une école plus coopérative, non seulement c’est possible mais c’est plus efficace...

Rattrapage
Que s’est-il passé durant les vacances ? Heureusement, le blogueur Lucien Marboeuf répond pour nous à cette question. 
L’apprentissage du code à l’école a occupé les débats du début de l’été. L’information sur la baisse des salaires réels des enseignants (même accompagné du retour du serpent de mer sur les profs payés 10 mois sur 12...) n’a pas fait beaucoup de bruit. En revanche la pétition d’une jeune bachelière pour qu’on étudie plus de femmes dans les programmes en a fait beaucoup plus. Un article a beaucoup circulé sur... la fin de la flute à bec à l’école.
On a appris également que la réforme des rythmes aurait fait grimper les prix du baby sitting même si on peut ne pas être convaincu par le raisonnement.
Dans les articles intéressants, il faut aussi signaler un article paru dans l’Express le 15 aout sur les intelligences multiples.
Et également un bon reportage paru dans La Tribune (dans la rubrique “Management”...)sur un chef d’établissement  qui a transformé le lycée Marcel-Sembat de Vénissieux en quelques années. Où on voit que l' "effet-établissement", est bien souvent un effet "chef d'établissement"...

Bonne rentrée
Voilà, lundi 1er septembre c’est la pré-rentrée. Même si pour les personnels de direction et les CPE, cela fait déjà plusieurs jours qu’ils sont sur place. Et que pour de nombreux enseignants du primaire, la préparation dans les classes a déjà commencé. Sans compter les formateurs qui ont accompagné et formé les enseignants débutants toute cette semaine
Je souhaite à tout le monde et y compris à la ministre, une bonne rentrée au service d’une école qui bouge et se transforme pour être plus efficace et plus juste.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot
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lundi, août 25, 2014

Éducation : valse des ministres ou continuité de l'action ?



Un billet où il est question de valse, de moonwalk et de marche en avant...


Il y en  en a pour qui c'est bientôt la rentrée, pour d'autres c'est peut-être déjà la sortie...
Après le week-end où Benoît Hamon intervenait en compagnie d’Arnaud Montebourg à la fête de la rose de Frangy en Bresse et disait ses réserves sur la politique économique menée par le chef de l’État et son Premier Ministre, la réaction de ce dernier a été très rapide. Manuel Valls a présenté la démission du gouvernement et a été immédiatement chargé par François Hollande de constituer un nouveau gouvernement. Il est fortement probable que Arnaud Montebourg en soit exclu et peut-être aussi Benoit Hamon, même si le ministre de l’Éducation utilise l’argument de la proximité de la rentrée pour préserver son poste. On évoque, comme pour le précédent remaniement, le nom de Ségolène Royal à la tête d’un grand ministère de l’Éducation, de la Jeunesse et de la Culture.
Même si cela me démange, il ne m’appartient pas ici de prendre part au débat sur la politique économique qui a conduit à cette crise ministérielle. On se contentera d’énoncer quelques considérations sur la politique éducative à la lueur de cet épisode politique.

147 jours
C’est la durée du séjour rue de Grenelle pour Benoit Hamon. S’il n'est pas renommé à son poste mardi par le premier ministre, son passage au ministère aura été un record de brièveté ministérielle.
Comme nous l’avions déjà évoqué dans un précédent billet en avrilpour l'éducation, c’est la.... valse (!) des ministres. En l’espace de deux ans et demi depuis Chatel, ce sera le quatrième qui sera nommé demain.  Et on peut compter 31 ministres depuis le début de la Ve République dont la plupart n’ont duré qu’à peine deux ans.
Là où il faudrait de la continuité dans l’action, au delà même des alternances politiques, c’est l’instabilité qui prévaut. C’est d’autant plus dommageable alors que  le thème de la jeunesse était mis en avant comme l’axe central de la politique durant la campagne présidentielle. Comme le souligne un fin observateur de l’École depuis longtemps, Luc Cédelle, l’éducation, sujet lent, reste suspendue au contexte politique, sujet versatile.
Car s’il y a bien un domaine où les effets d’une politique ne se font pas sentir immédiatement c’est bien celui là.
D’abord parce que les décisions ont un effet sur des jeunes qui sont en devenir. Ainsi les changements de programmes ou d’horaires de cours n’auront d’effet sur les connaissances et compétences éventuelles des élèves que bien plus tard. On ne raisonne même pas pour PISA 2015 mais pour 2018 et même plus tard encore !
Ensuite, on sait bien que les réformes dans le système éducatif mettent beaucoup de temps avant de s’installer. Les résistances au changement sont fortes. Et il importe d’avoir une volonté politique forte pour les maintenir plutôt que de céder à la première critique.

La politique du moonwalk.
Peut-on se risquer d’ores et déjà à un bilan de l’action de Benoit Hamon ? Il est peut-être un peu tôt d’autant plus que sa période d’action a été très courte et placée sous le signe de l’attentisme. 
Il s'est en effet présenté comme "le ministre de l'apaisement", ce qui n'est pas exactement synonyme  de volontarisme. Il a clairement été nommé pour calmer le jeu après Vincent Peillon à qui on reprochait sa gestion du dossier des rythmes.
Mais au delà du changement de personnes, c’est aussi la dynamique de ce qu’on n’ose plus appeler la “refondation” qui a semblé marquer le pas.  La question des rythmes scolaires comme nous le craignions a été en effet l’objet de crispations de toutes sortes. Les résistances sont venues d’une partie des enseignants du primaire dans un contexte de “malaise” lié à un sentiment de déclassement et attisé par les surenchères politiques et syndicales. Elles sont aussi le produit de la politisation du débat par le télescopage du calendrier avec les élections municipales.
Durant cette année scolaire, la loi sur la refondation de l’École, votée en juin 2013, après un temps très (trop) long de discussion est rentrée dans une phase d’application concrète. On a vu ainsi se mettre en place avec plus ou moins de  difficultés les ESPÉ, la réforme de l’éducation prioritaire, le conseil supérieur des programmes avec bien des avanies (démission, polémiques,..)...  Les négociations sur le métier pourtant bien modestes ont été présentées comme une étape “historique”. Mais pouvait-on faire plus alors que les élections professionnelles approchent et bloquent aujourd’hui toute avancée ?
Il faut aussi évoquer le contexte budgétaire. La nécessité de trouver 50 milliards d’économie pèse évidemment sur la priorité accordée à l’éducation et la promesse de l’embauche de 60 000 postes et limite considérablement les marges de manœuvre. Et bien sûr à notre niveau plus modeste de petite association, cela nous fait craindre aussi que l’aide de l’État par la subvention, toujours pas reçue à ce jour, ne soit pas à la hauteur des années précédentes.
Pour finir, il faut dire que la morosité touche plus globalement l’ensemble des français avec la stagnation du pouvoir d’achat et la montée du chômage et une politique économique floue et mal perçue. Et cela n’est pas favorable à l’esprit de réforme. Dans le domaine de l’éducation comme dans les autres...
Dans ce contexte, que pouvait faire "Benoît le Bref" ? S’il est resté sur la lancée de ce qui avait été enclenché par son prédécesseur, il a aussi produit un décret sur les rythmes supposé apaiser mais qui reste très flou et dénaturant le sens initial, il a été très ambigu sur les ABCD de l’égalité (enterrés ou généralisés ?), il a voulu lancer (bien mal) un débat sur l’évaluation... Malgré des déclarations très généreuses sur son souci de lutter contre les inégalités, on ne peut pas dire qu’il ait eu le temps d’avancer tout en essayant d'en donner l’illusion. C’est ce que la chroniqueuse  Mara Goyet avait appelé dans un de ses billets, la politique du moonwalk...

Les ministres passent...
Est-ce si grave de ne pas avoir de ministre à une semaine de la rentrée ? pourront se demander certains. D’abord il faut savoir que la rentrée est préparée depuis longtemps (et avant même que Benoit Hamon n’arrive). Ensuite, il faut rappeler qu’à côté d’un cabinet composé de technocrates interchangeables et sûrs d’eux et peu au courant des spécificités de l’éducation nationale, il existe ce qu’on appelle la “centrale”. La Dgesco (direction générale des enseignements scolaires) représente la permanence de l’État. Les conseillers ministériels passent, les hauts fonctionnaires restent. 
C’est à la fois un avantage et un inconvénient. On peut le lire positivement dans la mesure où c’est ce qui fait que la machine fonctionne malgré les avanies et grâce au sens du service public de l’ensemble du personnel. Mais on peut aussi le lire négativement dans la mesure où cette technostructure se retrouve avec une large autonomie face à des ministres qui n’ont pas le temps de découvrir les dossiers et qui n’en sont souvent pas des experts (sauf Peillon ?). Et cela peut contribuer alors à un certain immobilisme bureaucratique face à l'absence de direction politique. C’est le danger...
J’ai déjà évoqué dans un texte de 2013 les “ erreurs et les blocages ” qui handicapaient la “refondation”. Je ne vais pas les redévelopper. Mais nous devons constater que malgré les constats des sociologues et les comparaisons internationales, l’École change peu. Le système bureaucratique et très centralisé est peu favorable à l’innovation et à l’autonomie des acteurs.  La critique du système éducatif est prise par de nombreux enseignants comme une critique de leur propre travail. D’autres se réfugient derrière l’attente d’une réduction des inégalités dans la société pour se dispenser d’agir au quotidien dans leur classe. Quant à l’opinion, à l’exception de quelques sujets vus sous l’angle pratique (“à quelle heure, vais-je récupérer mon gamin à l’école”) elle semble peu intéressée par les questions éducatives

Un peu plus de politique !
Durant son mandat, Benoit Hamon a été plus homme politique que ministre, il a fait plus de politique politicienne que de parler d’éducation. Pourtant c’est très politique l’éducation si on veut s’en donner la peine ! Mais de la vraie politique, celle qui touche aux valeurs...
Car l’éducation, ça concerne tout le monde et on touche de près les inégalités les plus fortes. Mais pas sûr que ça intéresse vraiment l’opinion et encore moins la base électorale du PS (du moins ce qu’il en reste !) composée de classes moyennes pour qui le maintien d’un noyau dur d’élèves en difficulté et en échec n’est pas forcément un problème qui les concerne. La démocratisation de l’École reste inachevée et on assiste même à une panne de l’ascenseur social. Tout se passe comme si les derniers à avoir bénéficié de cette massification de l’École avaient refermé la porte derrière eux... Malheur aux vaincus qu’on entend assez peu sauf lorsque de temps en temps des émeutes éclatent dans les cités “sensibles” loin des centres villes...
Et si c'était le nouveau slogan de l'E.N. ?
Il a manqué un slogan à cette refondation. Une indication sur le chemin à suivre. On aurait aimé entendre rappeler que ce que l’on ose plus appeler la “refondation” a d’abord pour enjeu de construire une école vraiment démocratique et de lutter contre les inégalités et l’échec. Bien loin des manœuvres et des stratégies d’appareil.

“Un militant n’est jamais endeuillé”, cette phrase de Daniel Hameline (Cahiers Pédagogiques n°164)  me semble un bon moyen de conclure cette réflexion. Certes, pour les militants pédagogiques, il peut y avoir de la déception voire de l’amertume lorsqu’on observe le petit monde de l’éducation, ses postures et ses blocages. A tel point qu’au CRAP-Cahiers Pédagogiques, nous avons prévu d’intituler notre prochaine table ronde en Octobre “le changement, c’est maintenu ? ”. 
Mais cette déception ne doit pas nous dispenser d’agir là où nous le pouvons. Au contraire. Ne soyons pas semblables à ceux que nous blâmons et « qui sont revenus de tout sans jamais y être allés ». A nous de “fatiguer le doute”, contourner les blocages et chercher ensemble à améliorer notre enseignement pour aller vers une école plus juste, plus efficace, inclusive, bienveillante...

Philippe Watrelot
Qui sera le/la 32ème ?



















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