vendredi, octobre 24, 2014

L'ascenseur et l'autobus

Régulièrement dans la presse, on met en avant des réussites exemplaires. Telle ministre issue des quartiers nord d’Amiens, tel haut fonctionnaire venant d’une famille très modeste, etc. Ces parcours sont admirables et on doit justement les admirer ! 
La métaphore de l’ascenseur social vient tout de suite en tête. Et avec des trémolos dans la voix et l’œil humide, on en conclut qu’ils sont la preuve que notre école républicaine fonctionne encore. Sauf que l’ascenseur est aujourd’hui bien en panne et que ces carrières sont de plus en plus exceptionnelles. Depuis vingt ans, la mobilité sociale est faible et notre pays reste celui des héritiers où l’origine sociale joue le plus dans l’accès aux diplômes. C’est aussi parce qu’ils sont si peu nombreux que ces rescapés se sentent quelquefois des imposteurs dans le milieu auquel ils accèdent. Plutôt que celle de l’ascenseur, on peut utiliser une autre métaphore mécanique de la mobilité sociale, celle de l’autobus qui, à la fin de son trajet, ne contiendrait plus exactement les mêmes voyageurs qu’au départ. La réussite de ceux qui parviennent à changer de position sociale affecte certes la composition de l’élite, mais le nombre de places dans l’autobus reste le même ! Et il y en a toujours autant qui n’y montent pas. 
Un système social et éducatif qui n’accepte qu’une seule voie de réussite et qui reste fondamentalement un système sélectif fondé sur l’échec ne se préoccupe pas de créer plus de places dans l’autobus. Le système d’extraction des élites commande tout le reste de l’école. Et la sélection est dans l’ADN de notre système éducatif. 
La polémique actuelle sur la suppression des bourses au mérite est assez révélatrice de l’attachement de l’opinion à la fiction méritocratique. Tout comme les débats sur le rôle des notes. Rappelons que celles-ci n’ont été officialisées (par un arrêté du 5 juin 1890) que pour faciliter la préparation aux concours. Car la note permet le classement. Tout aussi révélatrices sont les réticences à l’égard du socle commun : «  Comment ? tout le monde devrait l’avoir ?  » Et ne parlons pas du marronnier du bac, jugé «  donné  » et pas assez sélectif. 
Faut-il rejeter le mérite ? Non, pas plus que la sélection. Mais il faut aussi et surtout se préoccuper de ceux qui n’ont pas trouvé de place dans l’autobus. Comme le dit François Dubet dans une récente interview  : «  Certes, il faut dégager de bons élèves, mais cela ne nous dispense pas de nous occuper presque prioritairement de ceux qui ne le sont pas. Il faut compenser le mérite par l’idée qu’on a des devoirs envers ceux qui n’en ont pas.  » 
Et, au-delà de cette mission de l’école, on peut aussi s’atteler à construire une société où l’autobus serait plus grand et «  changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société » !

Texte publié en "Billet du mois" du n°516 des Cahiers Pédagogiques

mardi, octobre 21, 2014

Le changement, c’est maintenu ?

« Le changement, c’est maintenu ? »
Discours d’ouverture des assises de la pédagogie
Mardi 21 octobre 2014


D’habitude mes camarades du CRAP-Cahiers Pédagogiques sont plutôt circonspects, voire même gênés, par mes jeux de mots et autres calembours. Mais celui qui est devenu le titre de cette manifestation a au contraire suscité de l’adhésion. Peut-être parce qu’il tombe juste...
Il dit en peu de mots, les inquiétudes ressenties par les militants pédagogiques et les enseignants engagés dans la transformation de l’école et cela bien au delà de notre propre association.

Un regard dans le rétroviseur
Nos précédentes assises de la pédagogie se sont déroulées en Octobre 2011. Elles avaient pour titre “Pour une école plus juste plus et plus efficace, douze propositions pour 2012”. Elles se situaient dans le contexte de la campagne présidentielle où l’éducation et la jeunesse ont été des thèmes majeurs. Depuis, bien des évènements se sont produits
  • d’abord l’élection présidentielle elle même avec tous les espoirs d’une nouvelle dynamique
  • puis la concertation durant l’été 2012 où nous nous sommes engagés avec optimisme en faisant de nombreuses propositions.
  • à l’automne 2012, Vincent Peillon nous faisait l’honneur d’ouvrir notre manifestation consacrée la sortie de notre numéro 500. Il nous invitait dans son discours, en reprenant une phrase de Jaurès, à “fatiguer le doute
  • le 25 juin 2013 était enfin votée la loi dite de refondation après bien des retards et une année polluée par la polémique sur les rythmes.
 Et surtout, depuis nos dernières assises, nous avons vu se succéder quatre ministres de l’éducation : Luc Chatel, Vincent Peillon bien sûr, puis Benoit Hamon et aujourd’hui Najat Vallaud-Belkacem. Je me suis amusé à compter le nombre de ministres de l’éducation depuis les débuts de la Ve République : 32 ! Trente-deux ministres qui ne sont restés pour la plupart que deux ans à leur poste. Là où il faudrait de la continuité dans l’action, au delà même des alternances politiques, c’est l’instabilité qui prévaut !
Or on sait bien que les réformes dans le système éducatif mettent beaucoup de temps avant de s’installer. Les résistances au changement sont fortes.  
Et il importe d’avoir une volonté politique tout aussi forte pour maintenir les objectifs et les réformes plutôt que de céder à la première critique.
Nous avons eu le sentiment que cette volonté politique de changer l’École qui semblait animer le début du quinquennat s’est émoussée devant les résistances et les conservatismes. Et les compromis concédés ont fait douter de l’efficacité des réformes dans certains domaines. Nous ne souhaitons qu’une chose : être contredit par la nouvelle ministre !

Le point sur les réformes.
On l’a dit, la réforme des rythmes (qui n’est pas dans la loi) a perturbé toute la refondation. Le plus souvent elle s’est faite a minima d’autant plus après la circulaire Hamon qui en a réduit l’impact. Elle s’est réduite au rétablissement des cinq matinées et a mis de côté  l’impérieuse nécessité de repenser le temps global de l’enfant. En tout cas, cette question a  occupé tout l’espace et a fait négliger tous les autres aspects de la réforme.
• Sur la formation, on peut dire que le(s) ministre(s) n’y a pas donné toute l’attention souhaitée  et c’est ainsi qu’on aboutit à une usine à gaz ingérable et aux mains des technocrates. On ne peut que se réjouir du rétablissement de l’alternance dans la formation des enseignants. Mais l’organisation de la formation fortement centrée sur les concours disciplinaires (dans le 2nd degré) et la difficulté à construire une “culture commune” ne contribue pas à faire évoluer l’identité professionnelle. La place du concours est à revoir tout comme la gouvernance de ces structures exagérément complexes.
• La priorité à l’école primaire a été un des grands axes de la refondation notamment avec le dispositif “Plus de maîtres que de classes”. Mais cela ne peut se limiter à une question de moyens. La question centrale est celle de l’évolution de la pédagogie et cela passe par une formation continue qui reste insuffisante. Il faut accompagner les réformes !
• Il en est de même dans la refonte de l’éducation prioritaire. On peut dire que c’est peut-être le dossier qui a le plus avancé. Mais, là aussi, la formation continue et la mutualisation des pratiques est une nécessité oubliée.
• Le ministère Peillon a beaucoup communiqué sur l’évolution du métier enseignant en présentant les accords de l’an dernier comme une avancée “historique”. Il est vrai qu’il faut saluer la reconnaissance des différentes dimensions du métier comme des petits pas dans le bon sens. Mais on reste bien loin de la révolution annoncée et le système reste marqué par l’empilement des statuts et des périmètres.
•Nous nous sommes beaucoup investis dans la question des contenus à enseigner et dans la réflexion autour de la redéfinition du socle commun. Nous saluons les efforts du Conseil Supérieur des Programmes dans la définition d’une charte des programmes et dans l’évolution vers une logique curriculaire où l’on serait plus clair et plus précis sur ce qui est attendu des élèves et sur leur évaluation. Mais on voit bien que cette logique se heurte aux conservatismes et  aux corporatismes. Et on peut craindre que les consultations et les luttes d’influence n’aboutissent à des compromis dénaturant le sens de cette avancée majeure.
• Enfin, comme nous le mettions en avant dès 2011, il y a d’autres chantiers qu’il faudrait ouvrir et que la loi de refondation a soigneusement évité. C’est le cas de la gouvernance de l’éducation Nationale. Le système reste très jacobin et marqué par une forte hiérarchie. Il génère des effets indésirables : force d’inertie, faible adaptabilité aux situations locales, lourdeur des contrôles… Il contribue ainsi à la déresponsabilisation des acteurs et est donc peu propice à l’innovation et aux expérimentations. L’évaluation des enseignants reste en fait marquée par une infantilisation et un manque de confiance qui ne favorise pas non plus le travail collectif et les initiatives.
La réforme des rythmes aurait pu être aussi l’occasion d’une mise en cohérence des actions des acteurs au sein des territoires. Si elle a eu lieu ici ou là, cela reste bien timide au regard des enjeux et c’est toujours la méfiance et le jacobinisme qui prévaut.

Assises de la pédagogie 2014 - Lycée Edgar Quinet Paris
“Amis critiques”...
Après cette énumération, il serait tentant de nous classer dans la catégorie des “jamais contents” et de ceux qui critiquent en permanence. Comme nous évoquions aussi, plus haut, le fait que les réformes dans l’éducation demandaient du temps, nous aurions beau jeu de juger dès maintenant... On pourra nous rétorquer que toutes ces réformes sont en devenir et qu’il faut voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Et on aura raison. L’ “optimisme de l’action” propre aux militants pédagogiques que nous sommes nous amène à nous investir dans tous les volets de la refondation que nous venons d’évoquer.
Les personnes qui sont rassemblées dans cet amphithéâtre sont engagées dans l’éducation prioritaire, la formation initiale et continue, les travaux sur les programmes, etc. Et surtout, ils agissent au quotidien dans leur classe et dans leurs établissements pour la nécessaire transformation de l’École. Ils ne sont pas des spectateurs critiques mais des acteurs engagés et vigilants !
Et c’est cet engagement qui nous amène aussi à une exigence à l’égard de cette refondation de l’École dans laquelle nous nous sommes investis avec enthousiasme et détermination. C’est parce que nous y sommes confrontés au quotidien que nous identifions bien les verrous et les freins duchangement et que nous souhaitons les faire disparaitre ou du moins les desserrer.

Quels sont ces verrous ?
Nous l’avons déjà évoqué : notre système éducatif est excessivement bureaucratique. Mais avec une situation paradoxale : si la structure est jacobine et bureaucratique elle est en même temps très laxiste et manquant de fermeté sur les principes et les finalités. Comme le dit François Dubet : « Les ministres de l’éducation sont des acteurs faibles à la tête d’une administration extrêmement puissante mais mal pilotée, observe t-il. Aucun changement ne peut être entrepris sans le consentement des enseignants, et c’est tant mieux. Mais ce principe d’adhésion est allé trop loin : l’école semble appartenir aux professionnels de l’école, elle a échappé aux politiques. » .
Pour Antoine Prost dans son livre magistral Du changement dans l’École : « La réforme n’est pas possible sans l’administration mais l’administration telle que nous l’avons rend impossible la réforme pédagogique ». Dans son livre, il montre bien que les « réformateurs » que sont les mouvements pédagogiques et quelques noyaux dans les syndicats sont souvent mal vus de l’administration qui n’aime pas qu’on lui dise ce qu’elle a à faire et qui redoute qu’on casse trop les routines dont elle a besoin pour être efficace. La logique bureaucratique à l’œuvre conduit bien trop souvent les cadres intermédiaires  à produire de la procédure pour se convaincre d’exister… On retrouve là, les logiques de territoire évoquées plus haut.
C’est aussi lié à la confusion entre deux fonctions qui sont les fonctions d’animation d’une part et les fonctions d’évaluation (individuelle) d’autre part. L’une pollue l’autre… Et on aboutit ainsi à des effets pervers: comportements infantilisants, clientélisme, contrôle a priori, paperasserie, conformisme…
Il importe donc de redonner de la marge de manœuvre aux équipes enseignantes et de la capacité d’action. Ce que l’on appelle en anglais de l’empowerement. Mais une capacité d’agir qui se situe au niveau de l’autonomie des équipes et non pas dans une “liberté pédagogique” qui est trop souvent la liberté de ne rien changer. Il faut aussi que la logique du changement ne soit pas dans des “lois bavardes” (pour reprendre une expression d’Antoine Prost) mais dans des dispositions qui permettent les transformations “à bas bruit”.
Antoine Prost, toujours lui, identifie un deuxième verrou. « tout se passe, nous dit-il, comme si l’on pouvait tout changer dans l’Education nationale sauf l’enseignement lui-même. Toutes les réformes sont possibles sauf la réforme pédagogique, malheureusement c’est la plus importante ». Le deuxième verrou ce sont donc les enseignants eux-mêmes. Ou plutôt les conservatismes et les corporatismes. Mais qu’on n’attende pas de moi une critique facile des enseignants pour le plaisir, j’en suis un moi même et je m’inclus dans la critique. Les conservatismes sont souvent dans les discours mais pas forcément dans les pratiques. Le système lui même conduit à l’infantilisation et la formation reçue renforce les corporatismes en construisant une identité professionnelle réduite (dans le 2nd  degré) à la seule référence disciplinaire. Innover, changer,  c’est donc aussi  “s’autoriser”, car les barrières sont bien souvent celles de nos propres routines et nos représentations. Et peut-être qu’innover c’est en fait  “agir en fonctionnaire responsable” et simplement appliquer la loi...
Un autre blocage réside dans l’aspect très individuel voire intime du métier.  La critique du système éducatif est prise par de nombreux enseignants comme une critique de leur propre travail. Un travail qui reste beaucoup trop individuel alors que la transformation de l’école passe par la généralisation du travail d’équipe.
Beaucoup d’autres se réfugient derrière l’attente d’une réduction des inégalités dans la société pour se dispenser d’agir au quotidien dans leur classe.
Quant à l’opinion, à l’exception de quelques sujets vus sous l’angle pratique (“à quelle heure, vais-je récupérer mon gamin à l’école”) elle semble peu intéressée par les questions éducatives. Ce sont autant de verrous qui empêchent une réelle évolution du système.
Mais les blocages sont aussi dans la manière dont cette refondation a été menée jusque là.

Un slogan pour la refondation
Le gouvernement trouverait un véritable soutien en mettant en avant une véritable refondation, mais à condition qu’il en assume le caractère global et en dessine sans hésitation les contours. Ce qui a manqué jusqu’à maintenant.
Au lieu de cela, il s’est épuisé depuis deux ans dans des initiatives sectorielles qui, si pertinentes soient-elles, n’ont pas été rattachées à un véritable projet et dont les inévitables difficultés de mise en œuvre ont été saisies comme prétexte par ses adversaires politiques pour occuper le terrain médiatique, tandis que des concessions excessives ont renforcé les conservateurs en décourageant tous ceux qui auraient pu appuyer ce nécessaire mouvement de refondation. La question de l’évaluation ou celle de la place des parents dans l’Ecole subira le même sort si un objectif supérieur n’est pas affirmé.
Image extraite du site “Bescherelle ta mère
Il a donc manqué un slogan à cette refondation. Une indication sur le chemin à suivre. Un “grand récit” pour reprendre une expression à la mode. On aurait aimé entendre rappeler que ce que l’on n’ose plus appeler la “refondation” a d’abord pour enjeu de construire une école vraiment démocratique et de lutter contre les inégalités et l’échec.
Combien de “Pisa-Choc” faudra t-il ? Car les résultats de Pisa tout comme les travaux des sociologues depuis de nombreuses années nous montrent bien que notre système éducatif ne fonctionne pas bien. Nous sommes aujourd’hui, triste record, le pays où l’origine sociale joue le plus dans l’accès aux diplômes.
Tout se passe comme si les derniers à avoir bénéficié de la massification de l’École avaient refermé la porte derrière eux... Malheur aux vaincus qu’on entend assez peu sauf lorsque de temps en temps des émeutes éclatent dans les cités “sensibles” loin des centres villes...

Lutter contre les inégalités ?
 Il  est tentant d’en déduire que la seule solution est donc dans l’ “attente” d’un grand soir pour se dispenser de réformer l'école. Or l’école produit aussi ses propres inégalités. Dans un livre datant de 2010, “Les sociétés et leur école ” François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Veretout montraient que plus l’école est inégale et plus injuste est la société. Mais ils démontraient aussi que le lien n’est pas aussi simple et qu’une école injuste peut exister dans une société égalitaire et inversement. Ils soulignaient qu’ “on peut donc militer pour une école plus compréhensive et plus accueillante sans penser pour autant que cette école changera le visage de la société. À l’opposé, il n’y a pas à attendre que la société devienne meilleure pour améliorer l’école.”.
Pour tous ceux qui se sont donné pour slogan depuis des années “changer l'école pour changer la société, changer la société pour changer l'école", l’un ne va pas sans l’autre.
Il ne s’agit pas seulement de se préoccuper de restaurer une “école républicaine” mythifiée où la méritocratie fonctionnerait et permettrait à des personnes issues de milieux modestes d’accéder à de hautes fonctions. Notre indignation et notre engagement porte d’abord  sur le sort réservé aux vaincus du système. Nous n’acceptons pas que l’on s’accommode du maintien d’un noyau dur d’élèves en échec. Plus qu’une école républicaine nous voulons une école vraiment démocratique qui permette la réussite de tous.
Nos assises 2011 avaient pour titre “Pour une école plus juste efficace”. L’efficacité n’est pas un gros mot libéral. On peut faire mieux avec les moyens dont nous disposons. Et l’objectif de réduction des inégalités n’est nullement contradictoire avec plus d’efficacité. Comme le soulignaient déjà Baudelot et Establet à propos des résultats de PISA 2007 : “l’élite est bonne quand la masse n’est pas mauvaise”. Faire en sorte que l’École française soit moins sélective (ou plutôt qu’elle ne le soit que quand c’est nécessaire) n’est pas incompatible avec de bons résultats comme le prouve les cas finlandais, québécois ou polonais.

Conclusion
Un militant n’est jamais endeuillé”, cette phrase de Daniel Hameline (Cahiers Pédagogiques n°164)  me semble un bon moyen de conclure ce discours . Certes, pour les militants pédagogiques, il peut y avoir de la déception voire de l’amertume lorsqu’on observe le petit monde de l’éducation, ses postures et ses blocages.
Mais cette déception ne doit pas nous dispenser d’agir là où nous le pouvons. Au contraire. Ne soyons pas semblables à ceux que nous blâmons et « qui sont revenus de tout sans jamais y être allés» (Meirieu) . A nous de “fatiguer le doute”, contourner les blocages et chercher ensemble à améliorer notre enseignement pour aller vers une école plus juste, plus efficace, inclusive, bienveillante... A nous aussi de convaincre le gouvernement et tous nos interlocuteurs de faire de vrais choix !
C’est donc sur une note optimiste que je conclurais ce (trop long) discours.
A la question “le changement c’est maintenu ? ”, nous répondons pour notre part : OUI !
Nous serons toujours des militants résolus et combatifs de la lutte contre les inégalités.

Philippe Watrelot

Le 21/10/2014

samedi, octobre 11, 2014

Bloc-Notes de la semaine du 6 au 12 octobre 2014





- ESPÉ : attention fragile- Sarko...mmence ! – Dé-concertés – Nobel de la Paix - .



Le bloc notes revient sur plusieurs informations qui ont fait l’actualité éducative de la semaine. D’abord la publication de plusieurs articles sur la mise en place des Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation (ESPÉ) à l’occasion de la publication d’un rapport et d’un colloque sur ce sujet. On s’intéresse aussi aux déclarations de Nicolas Sarkozy qui souhaite réduire de 30% les effectifs enseignants s’il revient au pouvoir. Le report des réunions de concertations sur le socle à la suite de recours juridiques des parents d’élèves nous amènera à nous interroger sur le statut de l’institution qu’est l’École aujourd’hui. Enfin, nous ne pouvions pas ignorer le Prix Nobel de la Paix qui vient d’être décerné à deux militants des droits des enfants : Malala Yousakzay et Kailash Satyarthi.





ESPÉ : attention fragile
ESPÉ : attention fragile”, c’est le titre choisi par le site d’information Educpros pour son dossier consacré à la formation des enseignants et paru le 8 octobre. Et ce titre est particulièrement approprié tant les différents rapports et enquêtes montrent que ce dispositif n’est pas encore arrivé à maturité et qu’il est confronté à des difficultés de tous ordres.
Avant d’aller plus loin, on peut déjà se réjouir que ce sujet fasse l’objet de plusieurs articles cette semaine. C’est un thème important ; même s’il ne passionne pas l’opinion. S’il fait l’actualité c’est parce qu’un rapport des inspections générales (IGEN et IGAENR) est sorti sur ce sujet. Ce long rapport conclut que "Les ESPE vont être confrontées à de redoutables défis au cours de l’année à venir pour réussir la mutation des ex IUFM en écoles supérieures du professorat et de l’éducation et vaincre les résistances culturelles qui peuvent encore se manifester au niveau des formateurs disciplinaires comme des formateurs de terrain.”. Signalons qu’on attend aussi un prochain rapport du “comité de suivi de la réforme de la formation des enseignants” présidé par le Recteur Filâtre. Cette même semaine se tenait au Lycée Louis le Grand un colloque organisé par la conférence des présidents d’université (CPU) avec pour titre « Les Universités et le défi de la formation des enseignants » . L’un des co-organisateurs, Gilles Baillat, président de l’Université Reims Champagne-Ardennes, est interviewé sur le site de La Croix . Il se félicite de l’évolution des concours de recrutement et de l’harmonisation des formations qui en résulte. Il est donc optimiste mais apporte des nuances. Pour lui les enseignants débutants sont “mieux formés qu’auparavant. Avec un bémol, toutefois : avec la réforme, les deux années de master sont extrêmement lourdes. Il faut, en fin de première année, passer le concours ; il est nécessaire aussi d’effectuer des stages ; il faut enfin, à l’issue du M2, obtenir son diplôme de master. La barque est très chargée. Il ne faudrait pas qu’elle coule, et avec elle un certain nombre d’étudiants et stagiaires… ”. Un article de Slate.fr nous rappelle aussi que les situations sont très diverses d’une ESPÉ à l’autre, et surtout d’un étudiant à l’autre...Sur le même sujet, on pourra lire aussi sur le site VousNousIls un entretien avec Alain Mougniotte, directeur de l'ESPE de Lyon. Il concède qu’il y a "encore des ajustements et des bugs à résoudre" mais a, lui aussi, une vision optimiste.
On ne peut s’empêcher d’être un peu circonspect devant cette parole “officielle”. Elle s’explique par le volontarisme de ceux qui s’expriment ainsi et qui sont aux manettes. Mais ils l’admettent à demi-mot et le rapport des inspections générales le dit aussi : la mise en œuvre des ESPÉ s’avère compliquée et complexe. Nous évoquions déjà cette question dans notre Bloc-Notes de la semaine dernière. Il y a deux manières de voir les choses et il convient d’identifier ce qui relève de la première logique et de la seconde. D’abord on peut se dire qu’un certain nombre de difficultés tiennent à des adaptations nécessaires qui se résoudront avec le temps. Il en est toujours ainsi quand on fait travailler ensemble des personnes qui n’avaient pas l’habitude de le faire. On voit aussi que des questions se posent (par ex la question des stagiaires déjà détenteurs d’un master) qui n’avaient pas été suffisamment anticipées. On peut espérer qu’il y a aura à moyen terme une stabilisation et une plus grande efficacité. Mais cependant, on ne peut empêcher que les étudiants actuels ont vraiment l’impression d’essuyer les plâtres et de servir de cobayes. On peut aussi considérer que certaines difficultés tiennent à des contradictions et des défauts de structure qu’il faut corriger. Ainsi, la multiplicité des décideurs et des intervenants pose un vrai problème de gouvernance qu’il faudrait résoudre en allant vers plus d’autonomie. De même la place du concours reste selon moi une question qui affecte durablement la formation et la construction de l’identité professionnelle. Le concours en fin de M1 aboutit à ce que, de fait, la formation reste structurée dans le secondaire autour des “tuyaux” disciplinaires que sont les UFR. La “culture commune” qui se met en place avec beaucoup de difficultés et de critiques de la part des étudiants n’apparait alors que comme un pis-aller. Dans ces conditions il ne faudra pas s’étonner que pendant encore longtemps on se définira d’abord par sa discipline avant de se penser tout simplement comme “enseignant”...
Un dernier mot sur ce sujet où je peux être intarissable. On l’a vu toutes les ESPÉ ne connaissent pas exactement les mêmes situations. On met en avant certaines qui semblent mieux réussir que d’autres. C’est le cas de l’ESPÉ de Clermont-Ferrand qui dans un article d’ÉducPros est présentée comme la bonne élève. On y voit que la “réussite” de cette école est le fruit d’un travail qui s’inscrit dans la durée et vient après de très nombreuses adaptations au cours des dernières années. Et l’article se conclut par une phrase qui montre aussi les limites de ces réformes à répétition pour les personnels : “Quant aux équipes, elles fatiguent. Tous s'accordent sur le fait que le niveau de sollicitation est tel qu'il n'est pas tenable sur la durée.

Sarko...mmence !
De nombreux commentateurs de la vie politique s’accordent à dire que le retour de Nicolas Sarkozy semble raté. Un sondage récent et sans pitié montre que seuls 20% des personnes interrogées l’estiment “honnête”. Quoi qu’il en soit, il multiplie les meetings de campagne (à la présidence... de l’UMP, faut-il le préciser) et (re)fait des propositions sur l’éducation.
L'idée de l'ex-président est d'augmenter la rémunération des enseignants en échange de contreparties comme pendant sa campagne de 2012. Il a proposé mercredi 8 octobre à Toulouse une augmentation du temps de travail des enseignants de 30%, assortie d'une hausse de salaire de 30%. Jusqu'ici, l'annonce correspond à ces précédents discours, comme celui du 6 octobre dernier à Vélizy. Sauf que, à Toulouse, Nicolas Sarkozy a ajouté un chiffre choc : “Nous supprimerons 30% de postes d'enseignants”, là où il s'était contenté jusqu'ici d'évoquer une “baisse des effectifs", sans donner de précision. Notons au passage que selon ce calcul (idiot, ce que démontre un article de L’Express) il proposerait donc de supprimer 250 000 postes puisqu'il y a 839 700 enseignants en France, selon les statistiques du ministère de l'Education nationale !
Rappelons que durant le quinquennat Sarkozy c’est près de 80 000 postes qui avaient été supprimés dans l’Éducation Nationale. C’est la raison pour laquelle, dans cette revue de presse je prends bien soin de parler systématiquement de “(re)création” (plutôt que de “création”) à propos des 60 000 postes promis par François Hollande.
Ce thème de l’École n’est pas propre à Nicolas Sarkozy puisque quelques jours plus tard, Alain Juppé, à son tour prenait position sur ce sujet. “C'est un fait qu'ils [les enseignants] sont bien moins payés que beaucoup de leurs partenaires européens. [...] Nos professeurs sont sous-payés, il faut leur demander d'être plus présents dans les établissements et là, on peut effectivement les payer davantage". Si on veut réduire la dépense publique, il faut naturellement travailler sur les effectifs de fonctionnaires ", a déclaré sur l’antenne de Radio Classique ce vendredi l'ancien Premier ministre qui entend "renouer" avec le principe du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant en retraite, supprimé par la gauche. François Fillon a, lui aussi, fait connaitre depuis quelques mois ses propositions pour l’École . On voit donc que l’Éducation Nationale redevient un thème de campagne pour 2017. Avec toujours les mêmes approximations et les mêmes parti-pris. Et des propositions qui dessinent une École plus libérale marquée par la remise en cause du statut de fonctionnaire et une transformation radicale de leur temps de travail.

Dé-concertés
La semaine dernière nous nous réjouissions du lancement des concertations sur le socle commun et les programmes. Mais cela ne se passe pas comme prévu.
Les parents d’élèves de Seine-et-Marne et du Val-de-Marne ont obtenu mercredi 9 octobre que la demi-journée banalisée ne se tienne pas lundi prochain qui était le jour prévu. On se souvient que certains maires avaient eux aussi protesté contre la tenue de ces réunions sur le temps scolaire dont la date est différente selon les académies. Interpellée à l’assemblée, Najat Vallaud-Belkacem a déclaré qu'elle avait “conscience que cela puisse poser des difficultés aux élus et aux parents. C'est la raison pour laquelle dans certaines académies où les difficultés sont très prégnantes, j'ai demandé aux recteurs de voir avec l'ensemble des acteurs locaux une date qui convienne à tous. Plusieurs académies ont déjà modifié leurs dates après les avoir consultées. [...] nous trouverons une date qui convienne à tous.
Dé-concertés”, c’est le titre (excellent) qu’a choisi le blogueur et enseignant Lucien Marboeuf pour son billet sur ce sujet. Il s’étonne (tout comme beaucoup d’enseignants) des raccourcis et des implicites à l’œuvre dans cette affaire. Ainsi une journaliste de France Inter utilise un raccourci plutôt maladroit en parlant d’enseignants qui allaient “faire l’école buissonnière” alors qu’ils vont se concerter sur les nouveaux programmes. Si l’on veut faire porter le chapeau aux enseignants, il n’y a pas mieux. D’autant plus selon Marboeuf que beaucoup d’enseignants seraient, selon lui, hostiles à ce que cette réunion vienne “manger” des heures de classe. Et il rappelle que pour les enseignants du primaire, 108 heures annuelles sont prévues dans leurs obligations de service hors du temps de classe ! Et notre collègue de s’indigner : “Alors si, au ministère, on s’est dit qu’on allait faire plaisir aux enseignants en plaçant la concertation sur le temps de classe, et bien « on » s’est trompé, « on » a raisonné de travers, et c’est plus qu’une maladresse, cela dénote une réelle méconnaissance du terrain, en plus d’une vision bien triste de l’enseignant– il serait heureux de ne pas avoir ses élèves et de ne pas travailler, bref, de ne pas faire son métier. ”.
Pourtant, par le passé, les enseignants se sont déjà concertés sur des temps banalisés pour travailler sur ce qui constitue le cœur de leur métier. Aujourd’hui cela semble poser problème et cela fait même l’objet d’une surenchère avec vendredi la Une du Parisien qui titre tout en nuances : “Couacs à l’École : les parents n’en peuvent plus !”. On a l’impression que l’École est l’objet d’une instrumentalisation qui la dépasse et aussi d’une sorte de défiance. On peut ainsi lire tous ces recours comme une "désinstitutionnalisation" de l'École où celle ci n'est plus vue comme une institution de la République mais comme un service qui peut faire l'objet de réclamations et d'un recours systématique au tribunal. Mais on peut aussi considérer que c’est un appel à ce que cette machine qui tourne un peu (trop) en circuit fermé prenne mieux en compte les usagers. Alors que la réforme des rythmes a montré la nécessité de faire travailler ensemble les différents partenaires, il semble logique que cette décision unilatérale prise sans concertation soit mal ressentie.
D’une certaine manière, cela signe la fin d’une École, bureaucratique, hors de la société et dont la logique s’imposait à tous. Faut-il le déplorer ou s’en réjouir ?
Espérons en tout cas, que cela ne fasse pas oublier l’intérêt de cette concertation car il ne s’agit rien de moins que de débattre de ce que doivent maîtriser les élèves à l’issue de leur scolarité obligatoire.

Malala Yousakzay et Kailash Satyarthi
Vendredi 10 octobre, les jurés du prix Nobel ont annoncé les noms des lauréats du Prix Nobel de la Paix .Il s’agit de Malala Yousakzay et Kailash Satyarthi. Ils ont été distingués “pour leur combat contre l'oppression des enfants et des jeunes et pour le droit de tous les enfants à l'éducation”. “Les enfants doivent aller à l'école et ne pas être financièrement exploités”, a lancé le président du comité Nobel norvégien, Thorbjoern Jagland. Avec ces deux personnes, c'est donc toute la cause de l'éducation (et notamment des filles ) et des droits des enfants qui est mise en avant et on doit s’en réjouir ! Et c'est aussi un symbole supplémentaire que soient récompensés en même temps une pakistanaise et un indien. Une musulmane et un hindou.
Malala Yousakzay (pourquoi la réduire à son seul prénom ?) est la plus jeune lauréate en 114 ans d'histoire du Nobel. Depuis des années, elle milite pour le droit des filles à l'éducation, ce qui lui a valu d'être la cible d'une tentative d'assassinat qui a failli lui coûter la vie il y a deux ans presque jour pour jour, le 9 octobre 2012. Elle était déjà pressentie pour le Nobel de la paix l'an dernier. Il y a un peu plus d’un an, la jeune Malala prononçait un discours important devant l'ONU.. Elle y déclarait notamment "Nos livres et nos stylos sont nos armes les plus puissantes. Un enseignant, un livre, un stylo, peuvent changer le monde". Malala s'était montrée exempte de tout sentiment de revanche contre ses agresseurs. Elle avait même dit qu'elle souhaitait que leurs filles aillent à l'école. "Les talibans ont pensé que la balle qui m'a touchée nous pousserait à nous taire, mais ils ont eu tort. Au lieu du silence, une clameur s'est élevée. Ils ont pensé changer mes objectifs et mes ambitions, mais une seule chose a changé: la faiblesse, la peur et le désespoir ont disparu et le courage et le pouvoir sont nés. Je suis la même Malala. Mes ambitions, mes rêves et mes espoirs sont les mêmes". A plusieurs reprises, elle a aussi déclaré Les extrémistes ont peur des livres et des stylos. Le pouvoir de l'éducation les effraie
Beaucoup moins connu que Malala, l’Indien Kailash Satyarthi a pourtant une légitimité incontestable pour recevoir le prix Nobel. Il organise des opérations commandos pour libérer des milliers d’enfants réduits en esclavage dans les usines du pays. Le militant préside également la « Global March Against Child Labor », un mouvement constitué de 2 000 associations et mouvements syndicaux dans 140 pays. Pour agir en faveur des déshérités, Kailash Satyarthi a renoncé à tout : sa carrière d’ingénieur, sa caste brahmane dont il dénonce les privilèges et même son vrai nom (Satyarthi veut dire « chercheur de vérité »).
Selon les estimations des Nations unies, plus de 57 millions d'enfants, garçons et filles, n'ont pas la chance d'aller à l'école primaire. La moitié d'entre eux vit dans des pays en conflit.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

samedi, octobre 04, 2014

Bloc-Notes de la semaine du 29 septembre au 5 octobre 2014





- Budget - Amendes - ESPÉ - Concours – Concertations - .



Une tonalité très économique à ce bloc-notes avec un point sur le budget 2015 mais aussi avec un petit peu d’économie expérimentale avec la décision de la municipalité de Pontault Combault (et de quelques autres) de pénaliser les parents retardataires. On évoquera aussi la situation très contrastée dans les ESPÉ un mois après la rentrée ainsi que quelques réflexions sur les concours enseignants.



Budget
Mercredi dernier, le gouvernement a présenté en conseil des ministres le projet de budget 2015. La « loi de finances » qui va être débattue et votée par les parlementaires durant les semaines qui viennent est un acte politique important. Ce budget, on le sait est marqué par la recherche de 50 milliards d’économies et par l’austérité.
En tant que ministère, l'Education nationale échappe à la rigueur. La Ministre a réussi à obtenir un milliard supplémentaire pour soutenir la refondation. Par ailleurs, la promesse faite en 2012 de (re)-créer des postes est maintenue. 9 421 emplois seront créés en 2015 et 25 000 seront mis aux concours. Mais dans le même temps, en 2015, la carrière des enseignants comme des autres fonctionnaires va encore se dégrader. On est donc face à un budget contradictoire. Et il nous faut examiner le verre à moitié plein et celui qui est à moitié vide...
Commençons par les “bonnes nouvelles” 9.421 postes d'enseignants seront donc créés dès l'année prochaine. Parmi eux, 2.511 iront dans le premier degré public et 2.555 dans le second degré public. 3.137 postes «d'équivalent temps-plein» seront également créés, permettant aux jeunes tout juste reçus aux concours d'enseigner à temps partiel et d'étudier à côté. Seuls 588 postes seront dédiés à l'enseignement privé. Notons toutefois qu’il ne suffit pas de créer des postes. On a vu l’an dernier que les jurys de concours n’ont pas pourvu tous ces postes disponibles. . Sur le plan du budget proprement dit, les 65,02 milliards d’euros que l’Etat a décidé de consacrer à ses 12,3 millions d’élèves actent une hausse de 1,1 milliard d’euros pour l’année prochaine, soit 2,4 %. C’est une exception dans un projet de loi de finances marqué par la rigueur. Pour Maryline Baumard, (Le Monde) , l’École reste le “premier budget de la nation ”. Ce qui n’est pas tout à fait vrai puisque le « service de la dette » est devant. Toutefois, elle note elle aussi que “en dépit de ces créations de postes, l’éducation n’échappe pas aux économies. Les dépenses de fonctionnement du ministère seront donc diminuées de 5 % en 2015 (et de 12 % d’ici à la fin du quinquennat). L’an dernier, elles avaient déjà baissé de 3 %. L’entourage de la ministre table d’abord sur des économies d’échelle, et peut-être aussi sur quelques déménagements.
Mais voyons aussi l’autre aspect de ce budget, celui qui concerne les traitements des fonctionnaires. Un article du site d’information en ligne Acteurs publics nous informe que le projet de loi de finances 2015, présenté mercredi 1er octobre, confirme le gel du point d’indice des agents publics jusqu’en 2017 et n’évoque aucune “clause de revoyure”. Les mesures catégorielles seront par ailleurs très fortement réduites jusqu’à la fin de la mandature. Dans le plan d’économies de 7,7 milliards d’euros programmé sur l’ensemble des dépenses de l’État et de ses agences pour l’année 2015, 1,4 milliard d’économies est réalisé sur la masse salariale. Sa progression sera, peut-on lire, limitée à 0,6 %. Gelé depuis l’été 2010, le point d’indice – qui sert de base au calcul du traitement des agents publics – ne sera pas augmenté, non seulement l’année prochaine, mais jusqu’à la fin de la mandature, en 2017. Alors que le Premier ministre évoquait alors une possible “clause de revoyure” en fonction d’un retour marqué de la croissance celle ci n’est plus évoquée dans les documents publiés mercredi par Bercy… L’article d’ Acteurs publics évoque aussi la diminution drastique des enveloppes consacrées aux mesures catégorielles. Sans rentrer dans le détail, cela signifie que les ministères n’auront quasiment plus aucune marge de manœuvre financière pour revaloriser leurs agents. Ces informations arrivent alors que le ministère de la Fonction publique doit démarrer une importante négociation – plusieurs fois reportée ces dernières semaines – sur les parcours professionnels, les carrières et les rémunérations des agents publics, le 8 octobre. Elles arrivent aussi dans le contexte des élections professionnelles dans le monde enseignant qui auront lieu au mois de novembre. On peut aussi les interpréter en revenant sur la question posée plus haut : « Suffit-il de créer des postes pour qu’ils soient pourvus ? » Sans revalorisation salariale, sans attractivité, on peut s’interroger sur le nombre de candidats aux concours et sur la réalité des 60 000 postes à la fin du quinquennat.

Amendes
Un reportage récent passé sur France 3 et sur France 2 nous apprenait récemment que la commune de Pontault-Combault avait décidé de pénaliser les parents d’élèves retardataires pour récupérer leurs enfants à la garderie. Au bout du troisième retard, les parents se verront donc infliger une amende variant entre 5 et 35 euros, en fonction du quotient familial. "Un enfant qui reste au-delà de 19 heures, cela nécessite de demander à nos animateurs de rester sur un temps supplémentaire, donc forcément, de payer des heures supplémentaires", justifie la maire adjointe de Pontault-Combault dans le reportage. On apprend que d’autres commune vont faire de même.
Bonne idée ? Pas sûr...
Pour un enseignant d’économie, cette information rappelle quelques paradoxes apparents qui nous montrent que le « bon sens » ne suffit pas toujours pour expliquer et analyser les phénomènes économiques. En effet l’économie expérimentale nous montre que dans ces cas là, les parents ont tendance à considérer qu'ils paient leur retard. On peut donc prévoir et craindre que les retards vont donc s'accumuler plutôt que se réduire.
Allons voir le blog “Classe éco” de l’économiste Alexandre Delaigue. Celui-ci nous apprend qu’en 1998, les économistes Uri Gneezy et Aldo Rustichini ont mené l'expérience suivante. “Dans les maternelles en Israël, les parents d'élèves arrivaient parfois en retard pour chercher leurs enfants. Résultat, alors que l'heure de fermeture est normalement à 16 heures, certains parents arrivaient jusqu'à 16h30, obligeant un enseignant à rester pour attendre les parents retardataires. Pendant 20 semaines, de manière expérimentale, dans la moitié des crèches de la ville de Haïfa, les parents en retard devaient payer une amende de 10 shekels pour un retard de 10 minutes ou plus (par comparaison, le salaire horaire d'une baby-sitter en Israël était de 15 shekels à l'époque de l'étude). Aucune amende n'a été imposée dans les autres crèches. Résultat ? [...] le nombre de retards a augmenté (pratiquement doublé même) après la mise en place de l'amende, alors qu'il restait constant dans les crèches sans amendes.
Ce paradoxe n'est pas isolé nous rappelle Alexandre Delaigue. L'expérience a été reproduite et toujours confirmée. Car le problème est que l’amende change la perspective des individus par rapport au service. C’est la conclusion de ce billet (ancien mais donc toujours actuel) d’A. Delaigue : « Lorsqu'aucune amende n'existait, les parents qui arrivaient en retard avaient le sentiment de violer une norme sociale : on n'arrive pas en retard, c'est impoli, et ne pas le faire suscite de la honte et de l'embarras. En arrivant en retard, on impose une contrainte à une personne serviable, l'employé obligé de rester tard. Mais dès lors qu'une amende existe, le contexte devient un contexte marchand. Il y a un prix au fait d'arriver en retard. Et pour les parents, désormais, il n'y a plus de honte associée : "je paie, j'ai donc le droit d'arriver en retard". Arriver en retard devient acceptable, pourvu qu'on en paie le prix.
Première conclusion : On souhaite bien du plaisir à la commune de Pontault-Combault et à ses animateurs !
Deuxième conclusion : on a toujours besoin d’un peu de culture économique et de connaissances en sciences sociales !

ESPÉ
Vis ma vie de stagiaires est un long billet de blog publié initialement lundi dernier sur Mediapart et qui a été repris ensuite sur d’autres sites . L’auteur reste anonyme mais son pseudonyme est bien connu des milieux de la gauche radicale. Mais ici, si le billet n’évite pas les postures politiques, la jeune femme raconte surtout ses débuts dans l’enseignement. Et ce long témoignage en dit long sur la situation de ces stagiaires dans la plupart des Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation.
Rappelons que celles ci ont été créées par la loi de refondation et se sont mises en place progressivement dès la rentrée 2013. La formation est maintenant organisée sur deux ans de Master avec le concours passé en fin de M1. La première année de Master prépare à des concours qui ont été rénovés avec une dimension “professionnelle” plus marquée dont la première session était en juin 2014. Cette année est donc la première où les ESPÉ est en pleine puissance avec l’arrivée des M2. Ceux ci sont à la fois stagiaires (à mi temps) et étudiants de M2 avec des cours qui accompagnent leur pratique professionnelle et qui complètent leur Master. A l’issue de l’année, ils devront donc à la fois valider le diplôme et être titularisé
Mais ce que je viens de décrire correspond au parcours idéal comme l’ont souligné plusieurs acteurs et observateur de la formation . Car, à côté de ce parcours qui ne représente qu’un tiers des personnes, il faut aussi tenir compte des lauréats du concours qui sont déjà détenteurs d’un Master et de ceux qui sont en M2 et n’ont pas réussi le concours. Et le sort de chacun est différent selon les académies et, de fait, s’organise dans une certaine urgence
C’est cette situation confuse et cette improvisation que décrit le texte de “Tatiana Ventôse”. Elle raconte : “La semaine de pré-rentrée (fin août) fut un véritable calvaire : les titulaires de masters (dont je suis, donc), n'ont eu cesse de poser des questions, afin de savoir où nous devions nous inscrire, quand, à quelle ESPE, à quels cours, et surtout, comment (les sites des ESPEs de chaque académie n'ouvrant la possibilité que de s'inscrire au Master MEEF et pas au fameux “parcours adapté”). Chaque fois, la réponse nous fut donnée : “on ne sait pas, l'administration, qui se réunira prochainement, étudiera les cas de chacun pour déterminer les obligations de chacun et leurs parcours adaptés. Ne vous inscrivez pas, nous vous recontacterons quand ce sera fait”. ” Et le reste du texte décrit la suite des galères.
Dans l’académie de Créteil, on a répondu à la situation pointée par le texte de cette enseignante débutante. La directrice de l’ESPÉ en recevant une délégation de stagiairesleur a annoncé que ceux qui sont déjà titulaires d’un M2 seront dispensés de revalider leur diplôme. Il ne sera exigé ni mémoire, ni écrit professionnel pour ceux qui ont un M2 (quel qu’il soit). Si on peut être d'accord pour admettre que les stagiaires déjà titulaires d'un master n'aient pas les mêmes contraintes en termes de cours à suivre pour valider leur année de stage on peut s’étonner qu'ils soient dispensés de ce qui est avant tout un écrit réflexif sur leur pratique. Etre détenteur d’un master ne veut pas dire que vous savez déjà enseigner ! Or cet écrit (qui ressemble beaucoup à ce qui se faisait avant dans les IUFM il y a encore cinq ans) est une belle occasion de se mettre dans une situation de réfléchir sur sa pratique et dans une logique de recherche. Si on voulait alléger on pouvait s'y prendre autrement. Le problème tient, me semble t-il, au mot même de “mémoire". Dans le langage universitaire, il a un sens bien précis et renvoie à ce qui se fait dans des master recherche et est nécessaire pour valider le master. Alors que pour les "ex-IUFM" (comme moi), il se situe surtout du côté des mémoires professionnels et de ce qu'on appelle un "écrit réflexif". Ce ne sont pas tout à fait les mêmes formats et les mêmes exigences.
C'est finalement un symptôme du “choc de culture" que l’on peut voir comme une des sources des difficultés actuelles de la formation des enseignants. On peut se dire que cela va se résoudre avec du temps et les étudiants actuels ont vraiment l'impression d'essuyer les plâtres et de servir de cobayes. On peut aussi considérer que certaines difficultés tiennent à des contradictions et des défauts de structure qu’il faut corriger. Ainsi, la multiplicité des décideurs et des intervenants pose un vrai problème de gouvernance qu’il faudrait résoudre en allant vers plus d’autonomie. Mais cette multiplicité pose aussi un problème très pratique pointé par le billet de blog cité plus haut. Les ESPÉ sont des lieux virtuels mais dans la réalité les stagiaires se baladent souvent d’un endroit à un autre selon que c’est telle ou telle université ou l’ex-IUFM qui interviennent. Multiplier les intervenants et les lieux rend les choses très complexes. Et les étudiants, au final, n'ont pas forcément l'impression d'avoir une formation cohérente
On pourra lire d’autres témoignages plus positifs sur les ESPÉ dans VousNousIls . Ils insistent sur l’aspect positif des stages déjà réalisés en M1 et qui donnent déjà une idée de ce qui attend les stagiaires. De même, il faut rappeler que la formation est en alternance et que les stagiaires sont donc à mi temps. Alors que les quatre années précédentes, ils devaient se former en plus d’un temps complet. Il n’est pas inutile de rappeler cela pour ne pas voir uniquement le verre à moitié vide...

Concours
Pendant la formation, il y a le concours. Et un article du Nouvel Obs pose une question provocante est-ce qu'on saque trop les futurs profs ?”. Le SNPDEN (Syndicat national des personnels de direction de l’Education nationale), premier syndicat des chefs d’établissement pense que l’on va trop loin. "Le rôle des jurys est de classer les candidats sur les compétences par rapport au nombre de postes, pas de s’arroger le droit d’éliminer les candidats jugés pas ‘au niveau’", affirme Michel Richard, secrétaire général adjoint du SNPDEN. Et il poursuit "Voilà des jeunes gens qui ont tous en poche un master 1 ou 2 dans leur discipline et qui seraient incapables d’enseigner à des collégiens ? En ce cas, soit l’université est nulle et il faut le dire, soit les jurés ont des exigences disciplinaires inutiles”.
On ne peut pas exclure quelques arrières pensées chez ceux qui ont auparavant revendiqué de participer au recrutement des enseignants. Mais il y a cependant une question qui mérite d’être posée. Comme nous l’avons vu, on a récemment fait évoluer les concours vers des épreuves plus didactiques et pédagogiques. Alors ne faudrait-il pas aussi faire évoluer les jurys eux-mêmes...?
On peut constater que les comportements des jurys sont très malthusiens. Chaque année, on peut voir que tous les postes ne sont pas pourvus. Le taux d’admission au Capes est passé de 35% en 2013 à 24% en 2014. 11 points de réussite en moins, et 75% des candidats écartés. Certes, la première analyse est de dire que c’est parce que les candidats n’ont pas le « niveau ». Et c’est sûrement vrai pour une bonne part des cas de rejets. Et c’est la principale justification des concours que d’opérer cette sélection.
Mais ces décisions des jurys peuvent être aussi lues comme l’expression d’un pouvoir et d’un marquage de territoire. Ils le manifestent en montrant qu’ils ont de la distance et de l’indépendance par rapport à ce qu’ils peuvent voir comme une injonction ministérielle. Ce comportement ne peut être négligé. Et il a été particulièrement visible durant le « CAPES exceptionnel » où les jurys ont recalé des candidats qui venaient de passer une année dans les classes sans problèmes (avec des contrats 6h). Par ailleurs sur les concours changent et ont maintenant des épreuves didactiques et pédagogiques, certains membres du jury semblent ne toujours pas avoir compris que les épreuves ont changé et posent les mêmes questions qu’avant et évaluent sur les mêmes critères. La culture pédagogique et didactique des membres des jurys mérite en tout cas d’être questionnée. Et c’est un préalable à la réflexion sur le “niveau” des candidats. Le “niveau” tout comme la note est une donnée très relative...
D’autant plus si on rappelle qu’une bonne part de ces recalés vont ensuite être recrutés comme vacataires pour suppléer aux carences du système ! En somme, des enseignants jugés "inaptes" aux fonctions que pourtant, on leur confie sur le terrain. Et un système fondé sur la précarité et l'hypocrisie...

Concertations
Dans les semaines prochaines vont se tenir les concertations sur le socle commun dans les écoles et les collèges. Une demie-journée banalisée où les enseignants vont se réunir pour parler des contenus enseignés, c’est suffisamment rare pour être souligné. Ces concertations se situent dans le cadre des premières propositions du Conseil Supérieur des Programmes qui a défini un “socle commun de connaissances, de compétences et de culture“ ainsi qu’une charte des programmes. Ces travaux doivent ensuite se poursuivre avec la définition de nouveaux programmes pour le primaire puis pour le collège.
Sur le site des Cahiers Pédagogiques, vous pourrez trouver un ensemble de documents et de liens utiles pour bien préparer ces concertations. Et vous pouvez prolonger la réflexion par une discussion sur les “cercles” des Cahiers Pédagogiques avec un forum spécialement ouvert pour l’occasion.

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

Licence Creative Commons Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

dimanche, septembre 28, 2014

Bloc notes de la semaine du 22 au 28 septembre 2014





- Redoublement – “enfants de pauvres” - CSP - Onfray - .



Le bloc notes revient sur les faits marquants de la semaine éducative. Le redoublement a été l’objet d’un traitement médiatique critiquable et nous reviendrons plus sur cette dimension que sur le fond du problème. L’autre évènement de la semaine c’est la Journée du refus de l’Échec Scolaire qui s’est tenue mercredi 24 septembre et qui a permis de mettre l’accent sur les inégalités sociales à l’École. On reviendra aussi sur la nomination d’un nouveau président à la tête du conseil supérieur des programmes et les dernières déclarations de Michel Onfray





Redoublement
Le 24 septembre dernier Europe 1 essaie de faire le buzz avec une info vieille d'un an et demi...
On "supprimerait" le redoublement l'an prochain (sur le site d’Europe 1 le titre a été modifié ensuite). "Comment ! on ose s'attaquer à cette spécialité française que le monde nous envie ?"
 le but était clairement de créer de la polémique autour de cette question. Sauf que l'affirmation que le redoublement doit être exceptionnel était déjà contenue dans la loi de refondation votée en juin 2013 par la représentation nationale. Et on semble aujourd'hui découvrir cette info avec un zeste de sensationnalisme et de manipulation...
Mais finalement cet article a atteint son but puisqu’il a donné lieu à un démenti du Ministère . Ainsi que le dit le communiqué, la loi de refondation a fait du redoublement une procédure exceptionnelle. Mais cela ne signifie pas qu'il est “supprimé". Cependant plusieurs journalistes n’ont pas suivi Europe1 et ont proposé une mise en contexte permettant de nuancer l’information “choc”. Ainsi c’est le cas de L’Express , ou du NouvelObs . , Louise Tourret Sur Slate.fr ajoute : “on pourrait s’interroger des heures sur la pratique journalistique qui tend à vendre comme un scoop ce que tout le monde sait déjà en gonflant un peu l’info –et cela tient uniquement à la façon dont les choses sont présentées: on ne parle plus de rendre le redoublement «exceptionnel» mais de le «supprimer» et on fait comme si l’info venait de tomber. Mais ce faux scoop a été repris toute la journée... L’éducation, on n'en parle jamais assez non? ” et elle conclut en parlant de ““l'hystérie du débat éducatif".
La focalisation sur cette question en dit long sur l'état du système éducatif et de l'opinion publique. 
D'abord, on voit que l'opinion s'accommode très bien d'un système qui sélectionne très tôt et dont la fatalité du redoublement n'est qu'un des symptômes. 
Ensuite cela nous montre bien la difficulté du système à innover et trouver des solutions alternatives et à favoriser la remédiation. 
Enfin, on ne peut s'empêcher de voir cet attachement au redoublement chez certains enseignants comme le symbole d'un pouvoir perdu alors que la profession se sent dans une logique de déclassement.
Après ce retour sur toute cette agitation polémique et médiatique, et si on parlait du fond ? La réflexion sur le redoublement a surtout été relancée par la publication d’une enquête de l’OCDE rendue publique mardi. Ce rapport dénonce les inégalités sociales face au redoublement, une pratique que l’OCDE juge peu efficace et coûteuse. A 15 ans, 1 élève sur 8 a redoublé au sein de l’OCDE. Mais la proportion atteint 1 sur 5 parmi les élèves de milieu défavorisé et moins de 1 sur 10 parmi ceux de milieu favorisé. «Non seulement il n’est pas sûr que le redoublement aide les élèves peu performants à surmonter leurs difficultés, affirme l’organisation, mais il peut creuser les inégalités socio-économiques.» Et les experts de l’OCDE ajoutent «A niveau de compétences similaires, les élèves défavorisés sont 1,5 fois plus susceptibles que ceux favorisés d’avoir redoublé.» Interrogé par Le Figaro , Éric Charbonnier, analyste au sein de la direction de l'éducation de l'OCDE affirme : «En France, on pratique beaucoup plus le redoublement que dans les autres pays européens. Pour le spécialiste, ces taux élevés s'expliquent principalement par «la conception du redoublement comme solution à l'échec scolaire», très ancrée dans les esprits. De fait, seuls quelques autres pays atteignent des scores similaires au nôtre, «principalement des pays proches culturellement»: la Belgique, le Portugal, l'Espagne. En revanche, «La Finlande, dans les années 1970, ou plus récemment l'Allemagne, la Pologne ou l'Estonie ont mis en place des politiques globales contre l'échec scolaire», explique Éric Charbonnier. Mais dit-il «Si on se contente de supprimer la possibilité de redoubler, cela n'aura aucun résultat». Il faut améliorer la formation des enseignants, afin de «mieux les préparer à affronter des classes hétérogènes». De l'autre côté, revoir les programmes et la pédagogie permettrait aux enseignants d'être davantage au contact des élèves. «En France, les professeurs passent beaucoup de temps hors de la classe et peu devant les élèves» en comparaison des autres pays, remarque cet expert.
Pour poursuivre la réflexion sur le sujet, on rappellera aussi que le Conseil national de l’évaluation des politiques éducatives (CNESCO) avait publié à la fin aout une note sur ce sujet. et prépare une conférence de consensus sur ce thème. Le redoublement, on a pas fini d’en entendre parler !

enfants de pauvres
Mercredi 24 septembre était organisée la septième journée du refus de l’échec scolaire. L’Associations Française des Étudiants pour la Ville (AFEV) qui est à l’initiative de cette manifestation avait choisi pour thème de l’année « les inégalités face à la réussite éducative.» Pour accompagner ce thème, ils présentaient une étude sur le vécu des inégalités par les écoliers réalisée à la fois dans des établissements prioritaires et des établissements de centre-ville. L’essentiel des conclusions de cette enquête se trouve résumé dans un article du journal Le Monde. Les chiffres communiqués par l’AFEV pointent du doigt un « capital culturel » très inégal selon les familles. Les enfants des quartiers prioritaires disent moins lire, le soir, avant de s’endormir (47 % contre 77 % des enfants de quartiers favorisés). Ils pratiquent moins souvent une activité artistique (26 % contre 55 %) ou sportive (52 % contre 79 %). Vont moins au musée en famille (35 % contre 76 %), ou voir un spectacle (59 % contre 81 %). Ils partent moins durant les petites vacances (37 % contre 73 %). « Ces écarts sont particulièrement importants dans la mesure où ils impactent nécessairement la trajectoire scolaire des enfants et leurs capacités à comprendre et acquérir les savoirs scolaires », rappelle l’AFEV. Comme le dit un article paru dans Slate.fr : “La réussite à l’école ne dépend pas que de l’école ” mais aussi de facteurs économiques et sociaux.
Mais je voudrais insister dans ce bloc notes sur l’interprétation qui peut être fait de ce constat. En effet, il est tentant d’en déduire que la seule solution est donc dans l’ “attente” de la fin des inégalités pour se dispenser de réformer l'école. Or l’école produit aussi ses propres inégalités. Dans un livre datant de 2010, Les sociétés et leur école François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Veretout montraient que plus l’école est inégale et plus injuste est la société. Mais ils démontraient aussi que le lien n’est pas aussi simple et qu’une école injuste peut exister dans une société égalitaire et inversement. Ils soulignaient qu’ “on peut donc militer pour une école plus compréhensive et plus accueillante sans penser pour autant que cette école changera le visage de la société. À l’opposé, il n’y a pas à attendre que la société devienne meilleure pour améliorer l’école.”. Pour la bande de fous qui s'est donné pour slogan depuis des années “changer l'école pour changer la société, changer la société pour changer l'école", l’un ne va pas sans l’autre.
En complément de la journée du refus de l’échec scolaire (JRES), on pourra lire la tribune parue jeudi dans Libération. Signée de Christophe Paris (directeur de l'AFEV), Taddei François (grand témoin de cette JRS) et Emmanuel Davidenkoff qui a animé cette manifestation, elle a pour titre (excellent) : “Les enfants de pauvres sont-ils tous des fainéants ?”. A cette question provocatrice, il répondent immédiatement : “Si oui, alors ils n’ont que ce qu’ils méritent. Sinon, il est scandaleux et injuste qu’ils soient les premières victimes de la production d’échec scolaire massif de notre système éducatif.” Et ils détaillent dans la suite de leur tribune, les pistes pour réformer le système.
Je voudrais revenir à la question posée. Car celle-ci n’est pas une question si incongrue tant elle reflète des positions déjà entendues dans les salles des profs. Combien de fois n’entend t-on pas dire dans cet “entre-soi” ou même en conseil de classe que tel élève n’est pas courageux, qu’il ne travaille pas assez, qu’il n’a pas de méthodes, etc. Bien sûr, c’est possible. Mais la tendance est forte de “naturaliser” la difficulté scolaire et de considérer que les difficultés sont seulement dues à l’individu, à ses qualités supposées (“il n’est pas doué”) ou à son travail. Et ainsi on néglige ou on nie le poids des déterminismes sociaux et des conditions de vie. Deux arguments: il est plus facile de travailler quand on a un lieu à soi pour le faire que quand c’est sur un coin de la table du salon après s’être occupé de tous ses frères et sœurs... Et il est plus facile de réussir quand on sait précisément ce qu’on attend de vous et que l’évaluation est au service des apprentissages (et que ceux ci sont les plus explicites possibles). En tout cas, un peu plus de connaissance sociologique et réflexion pédagogique ne seraient pas de trop dans la formation des enseignants...

Curriculaire
C’est donc Michel Lussault, géographe, professeur à l’ENS de Lyon et directeur de l’Institut Français de l’Éducation (IFÉ) qui a été nommé par la ministre de l’Éducation Nationale à la tête du Conseil Supérieur des programmes lors d’une séance d’installation le 25 septembre.
Vous le savez, je respecterai scrupuleusement votre indépendance. Mais nos responsabilités sont liées. C’est à moi, en tant que ministre, qu’il revient d’organiser la consultation des enseignants sur vos productions, et d’arrêter le texte des programmes. C’est à l’IGEN qu’il revient d’apporter son expérience, son expertise et sa réflexion aux groupes d’experts travaillant pour votre Conseil. C’est à la DGESCO qu’il revient de produire, conformément à la logique curriculaire à laquelle je suis attachée et à votre Charte des programmes, les ressources pédagogiques à destination des enseignants, qui sont indispensables pour la mise en œuvre concrète des programmes dans les classes. Avançons tous, côte à côte, au même rythme, et dans la même direction. C’est la réussite de nos enfants qui en dépend. ” Cette citation extraite du discours de Najat Vallaud Belkacem a le mérite de tracer assez clairement les périmètres respectifs des uns et des autres. Mais, de fait, à la lecture de ce texte, on constate que le CSP voit ses prérogatives se réduire par rapport aux ambitions initiales de la loi de refondation. Celui-ci reste concentré sur les grands principes mais semble perdre la définition des programmes eux-mêmes et n’est pas directement prescripteur. De plus, alors que Vincent Peillon souhaitait sortir la question des programmes de la responsabilité du ministre on constate que c’est la ministre qui “arrête” (publie un arrêté) pour ces mêmes programmes.
Toutefois d’autres éléments du discours peuvent donner des éléments de satisfaction. En particulier la ministre évoque “ la logique curriculaire à laquelle je suis attachée ”. Si l’on s’en tient à cette logique, les programmes devraient alors être moins injonctifs et détaillés et le CSP devrait surtout se préoccuper d’indiquer comment les outils didactiques à utiliser et surtout comment les élèves seront évalués dans une logique de compétences.
La consultation sur le socle commun qui se met en place pour le collège et le primaire risque au contraire d’aller dans le sens d’un maintien de la structure disciplinaire . Les arbitrages qui seront faits ensuite seront cruciaux et nous diront si cette répartition des rôles et le travail mené jusque là nous entraineront vers le statu quo ou la nécessaire évolution. Mais le risque de l’immobilisme est grand...

Onfray
Le fils d'ouvrier agricole et de femme de ménage que je suis s'en est sorti grâce à une école qui n'existe plus. L'école d'aujourd'hui tue sur place les enfants de pauvres et sélectionne les enfants des classes favorisées qui monnaient dans la vie active non pas ce qu'ils ont appris à l'école, mais ce qu'ils ont appris chez eux. Lire ou relire Bourdieu plus que jamais d'actualité ...Si l'on justifie cela, alors il faut continuer et défendre cette école qui massacre tous les enfants de gueux, dont je fus. Sinon, il faut abolir cette usine à éjecter les enfants de pauvres hors du système. ”.
Le début de cet entretien avec Michel Onfray dans le Figaro ressemble à une sorte d'"oral de rattrapage" après ses propos sur France Inter le 12 septembre dernier. Un discours qui avait été jugé comme étant de la “philosophie de comptoir . On l’entendait déclarer notamment “ Et si, à l'école, au lieu de la théorie du genre et de la programmation informatique , on apprenait à lire, écrire, compter, penser ? ”.
Dans cet entretien pour le Figaro où il parle surtout de Sade (sujet de son nouveau livre), le philosophe reste dans une défense nostalgique et réductrice de l'"instruction" et des “fondamentaux" qui, quoi qu'il en dise, le rapproche de Finkielkraut. Il est difficile de remettre en question une École qui vous fait réussir... Et la vraie question pédagogique à laquelle il ne répond pas (pourtant il écrit sur “tout" !) c'est de savoir quelle pédagogie est la plus pertinente pour permettre aux “enfants de pauvres" (et pas seulement quelques uns) de réussir à l'École. Ce n’est pas dans une sorte d'“instructionnisme“ étroit qu’on y parviendra. Pour faire le lien avec la journée de l’échec scolaire et la réflexion sur les programmes, c’est plutôt en allant vers une pédagogie qui ne soit pas seulement celle des héritiers (et de quelques “rescapés”) et de l'implicite, et qui fasse sens pour les élèves....

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot

samedi, septembre 20, 2014

Bloc Notes de la semaine du 15 au 21 septembre 2014



- Méthodes – Parents – Droit de suite – Illettrées - Tunnel -



Retour sur plusieurs polémiques dans ce bloc notes. D’abord celle sur les méthodes de lecture ravivée par un reportage du JT de France 2 lundi 15 septembre. Et aussi celle suscitée par les propos du ministre de l’Économie sur des ouvrières supposées “illettrées”. Cela a aura eu le mérite de remettre au premier plan cette question et d’interroger aussi sur la construction et la formation des élites. Nous nous intéresserons aussi à la place des parents après la tenue du premier “café des parents” organisé par Najat Vallaud Belkacem. Et on fera aussi un peu d’éducation aux médias à travers un fait divers récent.



Problème de méthodes
Presque aussi fort que le retour d’un ancien président, nous avons eu droit au début de la semaine au retour de la querelle sur les méthodes de lecture qu’on croyait enfin enterrée...
Lundi 15 septembre, 20h20, journal de France 2, le présentateur annonce le reportage suivant : “Le dossier de cette édition. Quelle méthode pour apprendre à lire à l'école ? C'est l'actualité en cette période de l'année. les scientifiques s'en mêlent. Et plus précisément les neuro-psychologues. ”. Et on nous affirme plus loin dans le reportage que “la science a tranché” dans le débat entre la méthode syllabique et la méthode globale dont on laisse entendre qu’elle est largement répandue chez les enseignants. Stanislas Dehaene, neuropsychologue et Jérôme Deauvieau, sociologue, interviennent tour à tour pour confirmer que “la science a tranché” ...
Au passage, on aura une pensée compatissante pour tous les enseignants de CP qui organisent des réunions avec les parents et qui vont se prendre des remarques sur les méthodes de lecture (en plus d’éventuelles questions sur une supposée “théorie du genre”...). Comment un reportage peut-il être non seulement aussi péremptoire mais s’appuyer en plus sur des informations biaisées et fausses ? Car quand on affirme que la plupart des enseignants utilisent des méthodes globales c’est évidemment faux et repose sur rien. On se pose des questions sur le sérieux et la rigueur des journalistes qui construisent des enquêtes sur de tels présupposés.
Il faut d’abord rappeler que le retour de ce débat se situe dans le prolongement de deux tribunes publiées à quelques jours d’intervalle à la fin de l’année 2013 dans Le Monde. D’abord le 22 décembre, c ‘était Stanislas Dehaene, déjà cité qui s’exprimait . Puis ensuite le 31 décembre, c’était au tour de Roland Goigoux de réagir à cette première expression . Pour le premier, “enseigner est une science” (c’était le titre de l’article). Et il convoquait déjà J. Deauvieau pour appuyer ses thèses sur les méthodes de lecture. Roland Goigoux, en réaction mettait en avant les “graves défauts méthodologiques” de cette enquête et rejetait la simplification caricaturale qui opposerait “globale” et ”syllabique” alors que les pratiques réelles des enseignants sont bien plus complexes. En relisant ces deux tribunes, on se rend compte que le reportage de France 2 est une reprise du premier. Pour que ce reportage mérite le terme d’enquête, il aurait fallu qu’elle s’appuie aussi sur le deuxième. C’est la journaliste qui a un problème de méthode...
Le reportage de France 2 a, en tout cas, suscité de l’émoi chez les enseignants et certaines réactions. La plus intéressante est celle de la spécialiste de la lecture Éveline Charmeux qui, sur son blog, titre son billet “A force de frôler le ridicule, on finit par tomber dedans.. Elle insiste sur le fait que selon elle “Déchiffrer des mots isolés est une activité d'identification ; ce n'est pas du tout une activité de lecture. ”. D’autres lectures peuvent aussi permettre de se faire une idée plus nuancée sur l’apport des neuro-sciences et le risque d’une “neuro-pédagogie”. C’est le cas d’un texte de Bernard Collot . Et pour aller plus loin encore, on pourra se reporter à la très bonne synthèse proposée dans le dossier de veille de l’IFÉ qui démonte aussi quelques “neuro-mythes”...

Parents
La ministre l’avait annoncé dans un entretien accordé au journal Le Monde comme une priorité dès le 1er septembre : “j’accorderai une importance toute particulière à rapprocher de l’école les parents qui n’en connaissent pas les codes, les arcanes, le langage, qui n’y mettent jamais les pieds, soit qu’ils n’ont jamais eu la chance d’y aller eux-mêmes, soit qu’ils n’en gardent pas un bon souvenir. Lutter contre cette défiance est l’une des clés de la réussite des élèves. Je veillerai donc à améliorer l’accueil des parents à l’école, comme nous allons le faire de façon systématique chaque matin dans les réseaux d’éducation prioritaire.
L’organisation d’un premier “café des parents” le 15 septembre dernier pour dialoguer directement avec onze parents (provenant du 15e et 18e arrondissement et de Seine St-Denis) semble donc le signe d'une volonté politique intéressante. Mais l'article du Monde qui en rend compte pointe aussi que cette “démocratie participative" et directe a aussi pour effet de contourner les corps intermédiaires et donc ici les fédérations de parents d'élèves. Alors que les élections des parents d’élèves sont dans un mois, la FCPE, principale fédération de parents trouve fort amer ce « café des parents » sans eux… « Najat Vallaud-Belkacem s'y prend avec les parents comme le patronat a fait pour faire sortir les syndicats de l'entreprise », a même déclaré Paul Raoult, son président.
Quoi qu’il en soit, il est essentiel que l’on parvienne à dépasser la méfiance réciproque qui s’est trop souvent installée entre les enseignants et les parents. Interrogé par le site VousNousIls pour un livre à paraitre sur ce sujet, (Communiquer avec les parents pour la réus­site des élèves", Retz) Benjamin Chemouny, résume bien les enjeux de cette alliance à construire : “Certains enseignants sont méfiants vis-à-vis des parents. En salle des profs, on entend en général deux reproches : soit les parents sont jugés démissionnaires car l'enseignant ne les voit guère ; soit ils sont considérés comme envahissants lorsqu'ils s'immiscent dans le travail des enseignants. Cette vision, un peu caricaturale, n'est pas constructive. En même temps, les tensions sont normales car enseignants et parents s'occupent, à tour de rôle, de l'éducation des enfants. Il faut néan­moins renouer le dialogue et mener un important travail d'informations. Plusieurs études montrent que lorsqu'il y a un partenariat avec les familles, les résul­tats des élèves sont meilleurs. Dans les quartiers populaires, contrairement à certaines idées reçues, les familles qui n'ont pas — ou peu — été à l'école ont le désir de beaucoup s'investir. Problème : bien souvent, elles ne savent pas comment s'y prendre. Il faut leur expliquer les « codes » de l'école et le rôle de chacun. On favorise ainsi la réussite des enfants.

droit de suite
Avant d’aborder un autre point fort de la semaine avec le focus mis sur l’illettrisme par le ministre de l’économie, revenons sur un fait peut-être mineur mais qui illustre bien, me semble t-il, les limites du traitement médiatique.
Une adolescente de Perpignan a repris les cours jeudi dans son lycée après avoir été finalement autorisée à porter une casquette pour masquer une pelade, ce que la direction de l'établissement lui avait interdit lundi au nom du règlement intérieur. Les élèves s’étaient mobilisés durant la semaine pour que leur camarade puisse assister aux cours et l’affaire a été médiatisée par plusieurs articles dans la presse locale d’abord et nationale ensuite.
À la lecture de ce qui précède, on se dit que l’affaire est simple. On a d’un côté une “méchante” direction qui applique un règlement imbécile et a une lecture étroite de la loi sur les signes religieux et de l’autre une élève en souffrance et qu’on empêche de travailler.
Sauf que lorsqu’on creuse un peu et qu’on exerce un “droit de suite” pour vérifier les faits, on s’aperçoit que les choses ne sont pas toujours aussi simples que cela. D’après nos informations, il semblerait qu’il n’ait jamais été question de signes religieux. La direction a envoyé un courrier à la mère et à l'élève comportant plusieurs propositions rejetées en bloc par la famille. La réaction portait sur le choix de la caquette portée lors de cet incident. il avait juste été demandé qu'elle soit moins "diamantée" et si possible sans logo (discrète...). La discrétion à laquelle appelle la mère aujourd’hui se trouve un peu contredite quand on constate que c’est elle qui a appelé la presse locale. Et on aboutit ainsi à une situation paradoxale où une jeune fille qui ne veut pas montrer sa pelade se retrouve présentée tête nue pendant plus d'une heure aux journalistes.
Toutes proportions gardées et sans vouloir se poser en donneur de leçons, on se trouve là aussi, tout comme pour la lecture, devant une difficulté journalistique à confronter les positions et à la vérification des sources.

Illettrées ?
Une personne illettrée a déjà reçu un apprentissage de la lecture mais n'en a pas acquis une maîtrise suffisante pour être autonome, selon les définitions de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI). . C'est l'association caritative ATD Quart-monde qui conçoit le terme « illettrisme » pour que les Français pauvres aux compétences limitées en lecture et en écriture n'aient pas le sentiment qu'on les compare aux travailleurs immigrés qualifiés d'analphabètes. L’analphabetisme étant la situation de quelqu’un qui n’a jamais été exposé à l’apprentissage de la lecture. On retrouve ces informations et d’autres encore dans un article du Monde paru le 18 septembre.
Pourquoi ce retour sur ce thème aujourd’hui alors que l’illettrisme fut “grande cause nationale” en 2013. On le doit aux propos du nouveau ministre de l’économie, Emmanuel Macron au micro d'Europe 1 mercredi 17 septembre, évoquant les « illettrées » de l'abattoir Gad à Lampaul-Guimiliau dans le Finistère. En prenant l'exemple de ces salariées, “une majorité de femmes” “pour beaucoup illettrées” et à qui on ne peut pas demander “d'aller travailler à 50 ou 60 kilomètres” faute de permis de conduire, le ministre souhaitait expliquer les choix politiques du gouvernement confronté au chômage de masse : pas “des grandes réformes” mais des “petits déverrouillages”. Les réactions ont été très vives. D’abord dans l’entreprise citée mais plus largement dans les réseaux sociaux où ses propos ont été jugés insultants. Dès l’après-midi à l’assemblée Emmanuel Macron a présenté ses excuses les plus plates aux salariées qu’il aurait pu blesser.
Dans un bloc-notes consacré à l’éducation, il ne nous appartient pas d’aller très loin sur l’analyse politique de ces propos. Il y a en effet deux dimensions : la communication (pas uniquement médiatique) ; la réalité de la situation. Qu'un certain nombre de salariées de cette entreprise soit dans une situation qu'on peut qualifier d'illettrisme c'est possible . Et que cela soit un réel handicap pour toute reconversion ne peut être négligé. Et il nous faut réfléchir sur la réalité de l’illettrisme en France, ce que nous ferons plus bas. Mais le problème ici est aussi communicationnel. Faut-il dire haut et fort aux gens qu'ils sont illettrés dès lors que ce terme, qu'on le veuille ou non, est connoté et péjoratif ? Est-ce que le dire publiquement va permettre de résoudre le problème plus facilement ? Le problème de M. Macron est qu'il vient de comprendre que les paroles appartiennent à ceux qui les reçoivent...
Un des effets collatéraux de cette polémique politique est que cela a redonné un coup de projecteur bien utile sur cette situation. Une affiche de la fondation des Apprentis d’Auteuil a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Sur fond rouge, on peut y lire “L’illettrrisme n’est pas une insulte. L’illettrisme concerne 2,5 M de personnes en France. Il existe des solutions. Ayons le courage de les mettre en œuvre. ”. Dans le même sens que cette affiche, on peut classer la réaction de Marie-Thérèse Geffroy, présidente de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme dans L’Express : “Pour combattre le problème, il faut accepter de le nommer. ”.
Comme souvent à l’ère de l’information instantanée, on va aller solliciter assez vite quelques experts. C’est ainsi que Le Nouvel Obs sollicite l'avis d'Alain Bentolila qui avant de se transformer en déclinologue de l’éducation dans son dernier livre a travaillé sur cette question Un extrait de cette interview fait même écho au sujet précédent sur la lecture “Ces propos ne sont ni politiquement ni socialement incorrectes. Macron aurait dû s'expliquer plutôt que s'excuser. L'illettrisme enferme ceux qui en sont victime dans un "mutisme social", parler d'eux est au contraire un bon moyen de sensibiliser le reste de la population. Le ministre n'a pas dit "cassez-vous les illettrés". Au contraire ! Il a mis au goût du jour un sujet important. [...] Les inégalités commencent avant l'entrée en maternelle. Arrêtons donc de blâmer les méthodes de lecture, la méthode globale n'est pas moins bonne que la méthode syllabique. Avant même le premier jour d'école, il existe un rapport de 1 à 6 entre les élèves en ce qui concerne leurs connaissances du français. Certains connaissent à peine 200 mots, d'autres plus de 2.000. Les premiers traîneront toute leur vie cette lacune comme un boulet. L'origine du problème, c'est le milieu familial : les familles qui ne parlent pas ou mal le français, l'entourage n'a pas la force de reprendre l'enfant ou de l'accompagner dans la conquête de la langue... L'école peut alors aider. Il faut qu'elle valorise une utilisation fonctionnelle de la lecture. Pour les plus de 15 ans, ce sont les associations qui luttent contre l'illettrisme qui peuvent agir. Ce n'est pas parce que certaines n'ont pas de résultats probants qu'il faut arrêter de les subventionner. Monsieur Macron, allez-y ! Soyez exigeant mais ne coupez pas les ressources aux associations. Il faut mettre le paquet et avoir de grandes attentes.
Autre expert interrogé, cette fois-ci, par Les Inrocks, Bernard Lahire. . Le sociologue a travaillé aussi sur cette question mais son propos se situe tout autant sur le terrain de la critique politique des propos d’Emmanuel Macron qu’il qualifie de “ mépris de classe” : Pour l’auteur de “L’invention de l’illettrisme” (La Découverte 2005) celui-ci “ [...] est une catégorie floue qui tourne très rapidement au stigmate. Il y a une mise à distance d’une catégorie de la population. Alors que le problème de ces ouvrières est d’avoir un emploi et de le garder, Emmanuel Macron rajoute une couche stigmatisante en évoquant leur présupposé illettrisme. La première des choses à dire est qu’il n’y a pas de travail car plus d’emploi. En France, on a un traitement pédagogique du chômage : on met les gens en formation et on se rend compte qu’ils ont des difficultés à écrire et à lire. Puis on finit par dire que c’est le problème. Tout énarque qu’ils sont, ils pensent à l’envers : les gens ne sont pas au chômage parce qu’ils ont des problèmes de lecture ou d’orthographe, mais parce qu’il n’y a pas d’emploi. ” Et il ajoute : “On a inversé la causalité. Le moment où l’on a commencé à observer des gens qui avaient des problèmes à l’écrit – une cause d’échec scolaire – correspond au moment d’apparition du chômage ”. Même si on peut avoir énormément de respect pour le travail de ce sociologue, on peut cependant aller au delà de la déconstruction du concept qu’il propose pour revenir à la réalité de l’emploi aujourd’hui. Si les gens ont "intériorisé le lien entre diplôme et emploi" comme dit Lahire, c'est peut-être tout simplement parce que, qu'on le veuille ou non c'est la réalité du travail. Sans que cela ait forcément à voir avec la qualification propre au poste proposé, le diplôme apparait aujourd'hui comme un facteur de tri et de sélection des demandes d'emploi. Et par ailleurs, les emplois les moins qualifiés et ne nécessitant aucune qualification tendent à disparaitre face à la mondialisation (même si cela peut s’inverser avec la hausse des coûts de délocalisation). Et ces deux phénomènes rendent encore plus difficile la situation des personnes non ou faiblement qualifiés et/ou souffrant de handicaps sociaux.
Pour finir à propos de l'illettrisme, et pour incarner ce concept on peut aussi (ré)écouter cette très bonne émission pleine de sensibilité d''Edouard Zambeaux sur France Inter en 2013 où il donne la parole à Suzanne, 50 ans.

Le tunnel
Les propos et la personnalité d’Emmanuel Macron ont amené aussi à des réflexions sur le recrutement et la formation des élites. C’est un article de Patrick Fauconnier dans Le Nouvel Obs qui va le plus loin dans ce sens.
Il n’y a rien de pire que d’entendre des gens très intelligents s’exprimer de façon bête et blessante pour les autres. La grosse bourde prononcée par le nouveau ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, attribuant, sur Europe 1, les difficultés de salariés de l’entreprise Gad au fait qu’ils seraient "illettrés", nous rappelle le tragique déficit de nos élites en matière d’intelligence émotionnelle, cette forme d’intelligence faite de capacité d’empathie et d’ouverture aux autres, par la prise en compte des sentiments. ” écrit le journaliste. Et il ajoute “Nous ne disons pas que Macron, fils de médecins hospitaliers d’Amiens - et donc pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche à Neuilly - en est dépourvu. Mais nous craignons fortement que la froide formation technicienne qu’il a reçue à l’ENA ait bridé cette partie de son intelligence. A partir de ce constat, Patrick Fauconnier fait référence à Michel Crozier et à d'autres essais sur les classes dirigeantes pour appeler à une réforme profonde des élites et de leur formation.
 Les extraits des travaux de Crozier cités dans l'article sont d'une grande actualité !
Cela n’est pas sans lien avec un billet de l’ancienne ministre Michèle Delaunay, publié sur son blog la semaine dernière et qui a, depuis, beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Intitulé Le tunnel ou comment faire carrière sans mettre un pied dans la vraie vie ce texte questionne ceux qui ...“ ont fait sciences-po, passé ou non un concours de l’administration, regardé autour d’eux… Et finalement trouvé un poste d’attaché parlementaire ou un job dans une collectivité et, pour les plus chanceux ou les plus habiles, dans un « Cabinet ».” Ils sont, selon elle dans le “tunnel” et même si certains “ viennent d’un « milieu modeste » (expression détestable mais que ceux qui sont devenus immodestes utilisent souvent). Ils ont réellement fait effort, passé des concours : ils resteront plus longtemps porteurs sains et pour quelques rares n’auront pas, ou très peu, de signes de la maladie. ” Mais ce virus, c’est celui du métier politique qui éloigne trop souvent de la réalité au lieu d’en rapprocher. Un texte qui donne à réfléchir sur la construction des élites et interroge aussi l’École et la manière dont celle-ci contribue ou non à la mobilité sociale.
Pour finir, je cours le risque de l’immodestie en me livrant à l’autopromotion d’un petit texte que j’ai écrit intitulé “ imposteur ” et qui peut rentrer en résonnance avec l’article de Fauconnier et la tribune de Michèle Delaunay. A débattre !

Bonne Lecture...



Philippe Watrelot
 
Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.