samedi, octobre 25, 2014

Critique(s) et engagé(s)



Combien de fois m’a t’on dit sur le ton du conseil bienveillant “mais, vous critiquez trop, vous ne pouvez pas dire ça, regardez, ça ne va pas si mal,  il faut être solidaire...
Lors des dernières assises de la pédagogie, le 21 octobre, j’étais amené à avertir que si notre position était critique, elle se voulait aussi et surtout constructive. Et j’ajoutais : « Les personnes qui sont rassemblées dans cet amphithéâtre sont engagées dans l’éducation prioritaire, la formation initiale et continue, les travaux sur les programmes, etc. Et surtout, ils agissent au quotidien dans leur classe et dans leurs établissements pour la nécessaire transformation de l’École. Ils ne sont pas des spectateurs critiques mais des acteurs engagés et vigilants ! Et c’est cet engagement qui nous amène aussi à une exigence à l’égard de cette refondation de l’École dans laquelle nous nous sommes investis avec enthousiasme et détermination. C’est parce que nous y sommes confrontés au quotidien que nous identifions bien les verrous et les freins du changement et que nous souhaitons les faire disparaitre ou du moins les desserrer.»

Critiques parce qu'engagés. Engagés parce que critiques...
Peut-on soutenir le changement de l’École et être critique en même temps ? Je pense que l'un est la condition de l'autre. Mais dans une société française imprégnée par une pensée binaire où si l’on n’est pas totalement pour c’est que l’on est contre, cela semble problématique d'avoir une pensée nuancée. Pour ma part, j'ai fait ce choix depuis de nombreuses années. Mais tenir le chemin sur cette ligne de crête est quelquefois ardu. D'autant plus quand on fait le choix de s’exprimer sans pseudonyme et d’assumer ses propos alors que les réseaux sociaux et l’Internet sont pleins d’anonymes souvent haineux cachés derrière leurs écrans. Tout cela rend l'expression personnelle et publique quelquefois difficile. 
Ma position institutionnelle de président d’un mouvement pédagogique me donne cependant une marge de manœuvre. Elle ne m’a (presque) jamais porté tort à titre personnel même si on m’a fait savoir à plusieurs reprises que je “n’avais pas le profil” ou qu’on me jugeait “trop militant”.

Réserve ? 
Mais cette liberté de ton ne semble pas donnée à tout le monde et reste à conquérir...
Un de nos collègues impliqué dans l’innovation et le numérique a choisi de fermer son blog et son compte Twitter en réaction à une demande de la structure pour laquelle il travaille (restons prudents car nous ne connaissons pas tous les détails). On se rappelle aussi l’affaire de ce directeur d’école par ailleurs dessinateur/blogueur  qui s’est retrouvé critiqué par ses supérieurs hiérarchiques sur une “affaire” qui ne semblait pas tenir debout mais qui s’est éternisée parce que l’administration ne voulait pas perdre la face.
Comme j’ai de la mémoire (je blogue depuis 2003) je me souviens encore d’affaires semblables en 2007  et en 2006 où, au moment de la montée en puissance des blogs, certains enseignants avaient été priés par leur hiérarchie de “la fermer”.
Avant d’aller plus loin, il importe de rappeler à tous les enseignants (il n’en est pas de même pour les fonctionnaires d’autorité ou ceux dont le contrat le spécifie) que le devoir de réserve n’existe pas ! Nous avons simplement un devoir de discrétion sur nos opinions politiques ou religieuses dans le cadre de notre enseignement. Mais “agir en fonctionnaire...” ne signifie pas abolir toute pensée et être dans la soumission  malgré ce que certains membres de la hiérarchie voudraient croire. Derrière cette question de “réserve”, il y a bien souvent des enjeux de pouvoir voire plus prosaïquement du marquage de territoire...

Paradoxe
Car finalement, nous sommes bien dans la suite de ce que j’évoquais dans mon discours aux assises de la pédagogie. La question de la gouvernance est un des angles morts de la “refondation”. Le verrou majeur à l’évolution du système réside peut-être dans cette logique bureaucratique qui semble à l’œuvre dans ce cas comme dans les précédents. On en arrive alors à des situations paradoxales. Alors que l’innovation (qui suppose du recul et une réflexion critique) est encouragée dans les hautes sphères de l’Éducation Nationale, elle est souvent vécue comme une remise en cause dans les hiérarchies intermédiaires. On a le droit d’avoir une pensée critique mais pas trop...
Tous ceux qui s’autorisent à penser et agir en se saisissant des marges de manœuvre existantes dans les interstices des procédures sont, au final, jugés bien plus dangereux par certains cadres intermédiaires jaloux de leur petit périmètre d’action, que ceux qui ne font rien en dehors du secret de la classe. Quand, en plus, les uns s’expriment en leur nom propre alors que les autres invectivent de manière anonyme, la balance est encore plus déséquilibrée.

Quand on peut...
Parce que l’Éducation Nationale s’occupe d’enfants et que certains enseignants ne l’ont jamais quittée, on en a fait, à tort, une administration infantilisante. Depuis plusieurs années, je prône l’empowerement comme modalité de gestion des personnels de l’éducation nationale. Cela signifie plus de souplesse, moins de contrôle a priori, moins de bureaucratie et une hiérarchie aidante plutôt que sclérosante. Il faut que l’on puisse considérer les enseignants comme des experts et qu’on comprenne que l’innovation et la transformation de l’École passent par une analyse collective de nos pratiques et qu’on a besoin aussi des gens qui pensent out of the box”.
Cette liberté est la condition du changement. Pour conclure ce billet et en résumer la nécessité de desserrer les contraintes et les pesanteurs, il me revient une phrase prononcée par plusieurs participants à la première table ronde des assises (et notamment par Françoise Lantheaume). Elle va à l’inverse de ce qui est souvent reproché aux enseignants :
« Quand on peut, on veut... ».




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1 commentaire:

Anonyme a dit…
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