vendredi, mars 15, 2013

Temps partagé des formateurs des ESPÉ (retour en arrière)



L'assemblée nationale vient d'adopter dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 mars, l'article 1 du projet de loi portant sur la refondation de l'École. Il s'agit en fait du rapport annexé au projet de loi lui même. 
Parmi les amendements qui ont été adoptés, un d'entre eux encou­ra­ge les for­ma­teurs des Ecoles supé­rieures du pro­fes­so­rat et de l'éducation (Espé) à ensei­gner égale­ment dans les établis­se­ments du pre­mier et du second degré. Je me réjouis du vote de cet amendement. D'abord parce que c'est mon statut ("temps partagé") et un choix pédagogique personnel depuis 2006 et ensuite parce que je pense que cette incitation (les députés ne sont pas allés jusqu'à l'obligation) peut lever un certain nombre de critiques faites à la formation initiale. L'enjeu de la construction des ESPÉ est de proposer une évolution notable de la formation par rapport aux anciens IUFM. L'origine et la formation des formateurs devrait changer. 
Mais si l'on veut réussir cette évolution, il faut s'en donner les moyens. Et cela passe notamment par un aménagement des horaires et des statuts. Sinon, ce voeu finira comme beaucoup de bonnes intentions au cimetière des bonnes résolutions... Rappelons en effet que ce souhait était déjà présent dans le décret portant sur la formation des maîtres en 2007 ! Et qu'il n'a jamais été suivi d'effet...
Pour illustrer cela, je ressors de mes archives, un texte écrit en décembre 2007 pour une publication des Cahiers Pédagogiques. Il n'a malheureusement pas pris une ride (moi, si..).

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Le texte réformant la formation des maîtres, paru le 4 janvier 2007, est un texte important qui marque une étape clé dans la professionnalisation du métier d’enseignant. La définition des compétences permet de mieux structurer la formation des enseignants du premier et du second degré. Plusieurs évolutions définies dans ce texte vont dans le sens d’une meilleure articulation entre l’expérience professionnelle et la formation initiale.
Une des dispositions prévoit qu’à terme, les deux tiers (70 % précisément) des formateurs IUFM soient en « temps partagé ». Cela signifie qu’ils partageront leur temps entre leur établissement d’exercice et l’IUFM où ils seront formateurs ou professeurs.
C’est mon cas depuis septembre 2006. Je suis professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée de l’Essonne et professeur (PRAG) à l’IUFM de Paris où je coordonne la formation des PLC1 et PLC2 de SES des trois académies franciliennes. J’effectue huit heures au lycée et je dois 192 heures à l’IUFM où le service est annualisé. Mon service est donc composé de deux mi-temps et je reçois un bulletin de salaire pour chacun de ces deux emplois.
Si je vais ici m’appuyer sur mon expérience personnelle ce n’est pas dans un but de récrimination (quoique…) ou de volonté de me mettre en avant mais pour essayer de tirer quelques enseignements généraux et de repérer quelques évolutions possibles pour ce statut que je qualifierais de bancal.
Ma position est en effet la suivante : si le principe du temps partagé part d’une bonne intention et peut avoir des effets positifs sur la formation, sa mise en œuvre est un révélateur des ambiguïtés et des insuffisances de la réforme. Il reste, comme souvent, à se donner les moyens de faire en sorte que les bonnes intentions soient suivies d’effets avant que les effets pervers et les découragements ne l’emportent.

Pourquoi des « temps partagés » ?
La réponse à cette question semble en apparence aller de soi. Le texte du Bulletin Officiel donne des arguments assez clairs et convaincants. « Tous les formateurs, quel que soit leur statut, enseignants-chercheurs ou enseignants des premier et second degrés, doivent justifier d’une expérience directe ou d’une connaissance des classes d’aujourd’hui. ». Il s’agit donc d’offrir aux enseignants la possibilité d’être formés par des formateurs en contact avec le terrain et ainsi dotés, à leurs yeux, d’une parole plus légitime et mieux à même de répondre à leurs préoccupations immédiates. 


Mais cette évidence peut être questionnée sur deux plans distincts :
1. Un formateur à temps plein est-il forcément déconnecté de la réalité ? Et corrélativement, suffit-il d’être « sur le terrain » pour être un bon formateur ?
2. Un bon enseignant suffit-il à faire un bon formateur ?

Ces questions sont souvent formulées au sein des IUFM et servent à justifier le refus de créer ce type de postes. Les réponses ne sont pas aussi simples.
Un des principaux reproches formulés à l’encontre des IUFM, est celui du décalage entre ce que vivent les stagiaires dans leurs classes (durant le stage en situation ou le « stage filé ») et ce qui leur est proposé en formation considéré comme déconnecté du réel. Le sacro-saint « terrain » est alors opposé à la théorie (forcément « fumeuse ») de l’IUFM. L’image du formateur qui n’aurait pas vu une classe depuis de nombreuses années et qui discourt sur une réalité qu’il ne connaît plus est très présente dans les récits des stagiaires.
Même si, on le verra plus loin, il faut prendre du recul par rapport à ce discours, la présence de formateurs en « temps partagé » lève cette critique et donne une plus grande légitimité à la formation proposée. S’appuyer sur des expériences récentes, partager des questionnements, ne pas craindre de faire référence aussi à d’éventuels échecs, sont des conditions pour équilibrer un discours didactique et pédagogique souvent perçu comme dogmatique.
Mais il ne faut pas, pour autant, accorder trop de poids à cette critique inévitable dans le processus de construction professionnelle des stagiaires. Il ne faudrait pas non plus que la mise en avant du « terrain » fasse oublier que ce qui caractérise la formation à l’IUFM est justement un aller-retour constant entre la théorie et la pratique et la construction d’un « praticien réflexif ».
Formateur et professeur sont en effet des métiers voisins mais différents. Il y a des compétences pédagogiques propres au formateur d’adultes : analyse des besoins et des pratiques professionnelles, construction de parcours de formation très personnalisés, gestion de la parole et des productions collectives. Mais la proximité avec la pratique enseignante est aussi  un atout. Un bon enseignant sera un bon formateur s’il développe sa capacité à réfléchir sur ses pratiques, à problématiser des situations professionnelles, par l’articulation de constructions théoriques et de questions posées par les situations professionnelles vécues.   Si le « temps partagé » n’est pas une condition suffisante, il peut largement aider à cet “aller-retour”.
Notons d’ailleurs que cela fonctionne en sens inverse. Être formateur aide à devenir un meilleur enseignant. La réflexion sur sa pratique, la nécessité de formaliser contribuent à une modification de sa pratique. Cette évolution peut être profitable aux élèves mais aussi à l’ensemble de l’établissement si cet aller-retour est considéré comme une richesse et valorisé (dans le conseil pédagogique par exemple).
Mais tous les formateurs à temps plein ne sont pas forcément déconnectés du réel et ne méritent pas, loin de là, toutes les critiques formulées à leur égard. Les visites, le lien encore très vif avec le métier d’origine, le caractère transitoire du statut de formateur peuvent être des garanties possibles contre cet inconvénient. La solution est certainement dans un mélange équilibré au sein de l’équipe de formateurs entre « temps plein » et « temps partagé ». C’est une condition pour lever certaines critiques et apporter aux stagiaires une formation cohérente et complète.
Encore faut-il que la place de ces enseignants à « temps partagé » soit bien établie et permette cet équilibre.




Quelle place pour les enseignants à « temps partagé » ?
En m’appuyant sur mon propre vécu et sur de nombreux échanges avec d’autres collègues, je serais tenté de répondre : partout et nulle part… !
Cette situation n’est pas spécifique au « temps partagé », c’est aussi celle de certains TZR et de tous les enseignants qui doivent se partager entre plusieurs établissements à tous les niveaux d’enseignement. Cela n’est jamais simple, il est toujours plus difficile de se sentir intégré et de participer activement à la vie de l’établissement lorsqu’on doit partager son temps et son énergie entre deux endroits. D’où le sentiment qui revient souvent dans les conversations d’être « partout et nulle part ». Sentiment renforcé, bien souvent, par le temps de transport plus ou moins important entre les différents lieux d’exercice.
Au quotidien, cela se traduira par des réflexions de collègues plus ou moins amènes qui vous feront remarquer qu’on ne vous voit jamais avant de se rappeler que vous êtes maintenant passé de l’« autre côté ». Alors que justement votre statut est construit pour éviter cela !
Il est également difficile de « changer de casquette » dans la même journée : professeur le matin et formateur l’après-midi. Cela demande une gymnastique intellectuelle, certainement stimulante, mais quelquefois problématique.
La question de l’organisation du travail n’est pas anecdotique, elle est même essentielle car elle peut sérieusement entamer la motivation. Comment se sentir motivé quand on a le sentiment de ne pas être reconnu et de ne pas s’investir suffisamment dans son travail ? Car, en effet, le statut est bancal et conduit souvent à des charges de travail déséquilibrées.


Un demi + un demi = bien plus qu’un temps complet…
On s’en doute, l’addition de deux charges de travail ne se réduit pas à une arithmétique simpliste.
L’emploi du temps, dans l’enseignement secondaire, est un élément déterminant de la charge de travail. Pour ma part, je suis amené à venir trois jours dans mon établissement pour huit heures de cours. Comme le travail à l’IUFM est, quant à lui, concentré sur les deux autres jours, cela donne des semaines bien chargées et peu de temps consacré à la préparation et à la réflexion.
D’autre part, comme on l’a vu plus haut, formateur et enseignant sont deux métiers différents. L’arrivée dans un IUFM demande donc un investissement important. Le « temps partagé » consacré à la formation occasionne donc une charge de travail nouvelle et assez lourde. Cela se fait bien souvent au détriment du travail et de l’engagement dans l’établissement d’origine. Ce qui peut aussi entraîner découragement et fatigue d’autant plus lorsque le statut conduit à des situations aberrantes rendant la vie difficile.


Un vide juridique
Si le texte du BOEN ressemble à une injonction, on peut en effet noter que les éléments qui permettent l’application d’une telle mesure ne sont pas précisés. Il y a même un vide juridique.
On peut citer l’exemple d’une collègue qui s’était vue imposer un emploi du temps qui chevauchait parfaitement ses interventions à l’IUFM. Lorsqu’elle a protesté, il lui a été rétorqué qu’aucun texte n’obligeait le chef d’établissement à s’aligner sur les horaires de l’IUFM… Ce cas est, bien sûr, exceptionnel et la plupart du temps, la bonne volonté permet de régler les problèmes. Mais, en effet, aucun texte n’encadre la construction des emplois du temps à ce niveau.
De même pour d’autres aspects très concrets. Que faire lorsqu’on va avoir en même temps un conseil de classe et une formation à encadrer à l’IUFM ? Qu’est-ce qui prévaut ? Il n’est pas toujours facile d’ajuster et l’absence à l’un ou l’autre des moments peut poser problème.
Bien souvent, le professeur en « temps partagé » est alors considéré comme un « gêneur » avec des exigences qui alourdissent le fonctionnement de l’établissement.


Un révélateur des ambiguïtés des IUFM.
Ce sentiment peut se retrouver aussi dans les IUFM où la présence des professeurs en « temps partagé » n’est pas toujours accompagnée des efforts suffisants pour les accueillir et favoriser leur intégration.
Si le discours officiel dans les IUFM peut être conforme à l’injonction ministérielle, la réalité des pratiques peut être bien différente. Cela peut se traduire de différentes manières : par la programmation de réunions ne permettant pas la participation, par des recrutements privilégiant toujours les « temps pleins » et surtout par le sentiment diffus qu’au final le temps partagé est dans la hiérarchie implicite un sous-statut qui place la personne concernée bien en dessous des personnels à temps plein…
Sur ce point précis, l’intégration des IUFM à l’université n’a fait que renforcer ce sentiment.
Tout se passe comme si les instituts de formation ne se donnaient pas vraiment les moyens de parvenir à cet objectif de 70 %. Manque de conviction ? Difficulté à changer ses pratiques ? Alors que les IUFM ont su se saisir des innovations du nouveau cahier des charges, il faudrait qu’une vraie réflexion s’installe aussi sur les conditions à mettre en œuvre pour permettre une réelle intégration des « temps partagés » afin de parvenir à l’objectif quantitatif ambitieux évoqué plus haut.


À quelles conditions ?
On l’a vu, une des difficultés est liée à la charge de travail qui devient très lourde dès lors que se cumulent deux activités. Ne pourrait-on envisager, notamment pour la première année, une répartition horaire différente ? La personne recrutée en « temps partagé » ne devrait par exemple qu’un tiers de son service dans son établissement d’origine et la moitié dans l’IUFM, ou l’inverse. Cela permettrait d’affirmer de manière claire que ce sont deux métiers distincts et qu’il importe de se former pour bien exercer le métier de formateur.
Il serait souhaitable également que des instructions précises soient données aux chefs d’établissement pour que la situation de ces personnels soit clarifiée et que leurs conditions particulières d’exercice soit mieux prises en compte dans la construction des emplois du temps.
Cette volonté de développer les professeurs en « temps partagé » devrait aussi se retrouver dans les IUFM. La gestion des ressources humaines et l’organisation du travail pourraient être améliorées pour aller dans ce sens. La formation des nouveaux formateurs peut aussi s’appuyer plus sur cette dimension pour construire une nouvelle professionnalité.



L’objectif de développement des professeurs et formateurs en « temps partagé » est une bonne intention. Mais les dispositions actuelles et surtout les conditions d’exercice en font un statut bancal. Alors que l’on peut déjà faire des bilans de l’existant, il faut souligner la lourdeur de la charge et le manque de reconnaissance de cet investissement. Le risque est grand que les effets pervers, les pesanteurs administratives et le peu d’attractivité de ce statut ne mettent à mal cette idée.
À moins qu’on ne se donne vraiment les moyens de favoriser un vrai statut du « temps partagé » qui permette un travail efficace et une respiration entre formation et enseignement.

Philippe Watrelot
Décembre 2007



[1] « Tous les formateurs, quel que soit leur statut, enseignants-chercheurs ou enseignants des premier et second degrés, doivent justifier d’une expérience directe ou d’une connaissance des classes d’aujourd’hui. Ils doivent travailler ensemble. Les professeurs des premier et second degrés enseignant en IUFM sont les premiers concernés […] Le principe du service en temps partagé, école ou établissement d’une part, université d’autre part, doit progressivement s’étendre : 70 % au moins des professeurs des premier et second degrés enseignant en IUFM exerceront en temps partagé. » BOEN n°1 du 4 janvier 2007.
 
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