samedi, mars 04, 2017

En Marche et l’École : un pas en avant, un pas en arrière...



C’est jeudi 2 mars qu’Emmanuel Macron a présenté son programme dans la presse et sur son site. Ce qui ressort de ses propositions sur l’Éducation me semble peu lisible et c’est bien dommage. Alors qu’on a martelé le terme de « projet », on se retrouve avec un catalogue disparate et des signaux contradictoires. “Savoir lire, écrire et calculer” devrait s’appliquer aussi aux propositions d’En Marche. 
Ce programme laisse également beaucoup de questions sans réponses. On peut aussi déplorer que l’essentiel des commentaires, comme trop souvent dans les questions éducatives, se focalise sur des aspects secondaires. Ici c’est le téléphone portable qui remplit cette fonction. Et cela brouille... le message...

Projet, programme ou catalogue ?
« Car c’est notre projet ». tout le monde se souvient de cette phrase tant elle a été moquée. Pourtant, c’est un beau mot : “projet”... Ça renvoie à des valeurs, à des finalités, des grands principes, une orientation générale qui conditionne tout le reste de la politique et des mesures qui ensuite se déclinent dans un programme.
On peut être déçu après la lecture des propositions telles qu’elles sont présentées dans la presse et dans la plaquette de présentation qui a circulé (cf ci contre). Même si certaines mesures relèvent des priorités qu’on aimerait voir affirmées plus fortement, d’autres semblent le produit d’un compromis ou d’un affichage excessif. On a plus l’impression d’un catalogue que d’un programme et encore moins d’un projet dont la dynamique semble échapper aux lecteurs de ces articles et de cette brochure.
On peut noter toutefois que ce qui est détaillé sur le site d’EnMarche concernant l’éducation ressemble plus à un “projet” et semble bien plus intéressant que ce qui ressort de la stratégie de communication de jeudi. Ce décalage témoigne au minimum d’un problème de coordination.  “En marche”, mais un peu dans tous les sens... 
«Pour une école qui garantisse la réussite de tous et l’excellence de chacun.» Le slogan qui ouvre la page du site accompagné du rappel des inégalités importantes que subit et reproduit l’École semble quand même plus explicite que le texte assez faible qui se trouve dans la brochure. Mais la question est de savoir si toutes les mesures s’organisent autour de cette finalité. Pas sûr. On n’échappe pas à la logique du compromis et des mesures électoralistes.
Alors que le Président de la République sortant avait voulu placer son mandat sous le signe de la jeunesse, j’ai souvent dit qu’il avait manqué un slogan à la refondation. Pour le vieux militant pédagogique que je suis, tous les programmes éducatifs devraient être évalués à l’aune de cette urgence démocratique et pédagogique : faisons de la lutte contre les inégalités à l’École une grande cause nationale !  


Priorité au primaire
Il y a quand même des mesures fortes dans le programme
M. Macron propose de diviser par deux le nombre d’élèves dans les classes de CP et CE1, situées en zone d’éducation prioritaire (c’était déjà dans le discours de Lille en janvier).Cette mesure se situe plus largement dans une orientation qui veut donner la “priorité au primaire”.
Le constat est connu : la France est un des pays (avec l’Italie) qui consacre le moins d’argent au Primaire. Un élève de primaire “coûte” 6190 euros par an (en 2015) alors qu’un lycéen représente un effort de 11040 euros, un étudiant 10390 euros et un élève de classe prépa 15100 euros ! Ce déséquilibre est en train de se combler car la loi de refondation a fait de cette “priorité au primaire” un axe fort de la politique éducative. Mais il n’en reste pas moins vrai que nous consacrons toujours proportionnellement moins d’argent au Primaire qu’au Secondaire et que c’est évidemment à ce niveau que les inégalités se cristallisent.
Réduire le nombre d’élèves dans les classes de CP et de CE1 les plus défavorisées est donc une mesure qui semble logique et souhaitable. On peut penser qu’elle rencontre l’adhésion des enseignants.
Mais y a t-il un effet mécanique ? Autrement dit : suffit-il de baisser les effectifs pour que la réussite et les apprentissages s’améliorent ? Les études sur ce sujet montrent qu’il faut en effet une baisse sensible de ces effectifs mais qu’il est également nécessaire d’avoir un changement de pédagogie et donc de la formation continue. On peut continuer à avoir la même pédagogie avec des élèves en moins... L’enjeu de la formation des enseignants est essentiel. La réponse ne peut pas être uniquement quantitative.
Réduire les effectifs dans ces classes pose un problème très pratique : où mettre ces élèves ? il y a évidemment des questions de locaux et de nombre de salles de classe. La piste de la co-intervention est donc plus prometteuse mais aussi plus réaliste. Elle est à la base du dispositif « Plus de maîtres que de classes » et est aussi présente dans de nombreux pays. Le fait d’avoir deux enseignants permet non seulement de mieux différencier et d’apporter des réponses aux difficultés propres à chacun mais oblige aussi ces mêmes enseignants à échanger et à co-élaborer leurs séquences de travail. Alors que ce métier est souvent trop solitaire et peu propice au changement, ce dispositif est un moyen de faire évoluer la conception métier et de créer les conditions d’un développement professionnel. Le programme d’Emmanuel Macron ne précise pas la solution choisie
Une autre piste intéressante pour lutter contre les inégalités aurait été de développer la scolarisation précoce.  On sait l’importance d’acquérir un langage riche le plus tôt possible et c’est la raison pour laquelle la maternelle dès deux ans dans les zones les plus défavorisées aurait été  un élément à considérer. Le programme d’En Marche évoque plutôt de renforcer l’accueil en crèche. Pourquoi pas, mais là encore il conviendrait d’apporter des précisions sur les objectifs respectifs des différentes structures puisque le programme parle de « donner la priorité aux fondamentaux […] dans le préscolaire ». Ce qui n’est pas très clair.


Réforme du Collège : stop ou encore ?
 « Nous rendrons possible le rétablissement de parcours bi-langues au Collège». On évoque aussi le rétablissement des parcours européens et une plus grande place pour les langues anciennes. En d’autres termes, le candidat propose de détricoter une partie de la réforme du Collège...
On peut d’abord faire remarquer que cela avait permis de dégager des moyens pour introduire dune deuxième langue vivante dès la classe de cinquième. Que deviendrait cette deuxième langue vivante ?
On peut avoir deux lectures de cette annonce. On peut se dire que ces questions du latin-grec et des classes bilangues qui ont éclipsé l'essentiel de la réforme du collège, avec souvent d'ailleurs beaucoup de mauvaise foi, ne sont pas le plus important et le cœur de la réforme. Mais on peut aussi voir cela comme une reconstruction de classes de niveaux dans les collèges et donc un sérieux  coup de canif à laquestion de l’hétérogénéité scolaire qui est essentielle pour la lutte contre les inégalités. On ne trouve d’ailleurs pas de réelle réflexion sur la question centrale de la mixité sociale et scolaire. On ne l'entend pas davantage sur le rôle de l'enseignement privé.
E. Macron, fait donc des “concessions” sur un sujet qui  a braqué une partie des enseignants et des parents en collège. Tout comme pour les rythmes scolaires qu’il renvoie à la responsabilité des maires. C'est une façon d'élargir son électorat potentiel, car l'enjeu c'est bien d'être dans les deux finalistes (rappelons que selon un sondage il serait majoritaire en intentions de vote chez les enseignants). Mais le danger est aussi de brouiller son message avec une approche électoraliste.
On retrouve aussi un défaut propre à toute question éducative où on défait ce qui est mis en place avant de laisser le temps à une réforme de s’installer. Ce qui laisse croire aux plus conservateurs que toute réforme est impossible et aux plus investis que leurs efforts sont vains...


Créations de postes
Le programme d’Emmanuel Macron, comme d’autres, mise sur de nouvelles créations de postes. Il prévoit 4000 à 5000 créations de postes. Et pour diminuer le nombre d'élèves par classe pour les CP et CE1, il réorienteraait entre 6000 et 10.000 postes des 60.000 créés sous le quinquennat de François Hollande.
On sait que les fameux “60 000 postes” promis par François Hollande  correspondaient à une logique quantitative et à une réponse à une situation de pénurie créée par la présidence Sarkozy. Au risque de choquer, je redis que cette promesse, si elle a pu être un atout pour reconquérir un électorat enseignant qui s’était éloigné de la gauche de gouvernement, a été aussi un handicap. Car elle a limité la marge de négociation pour faire accepter les réformes. Comme je l’ai déjà écrit, après cette promesse faite dans un contexte de restrictions budgétaires (et de gel du point d'indice),  il n’y avait plus rien à “dealer”. Or, on a bien vu que la réforme des rythmes, (tout comme la réforme du collège aujourd’hui), s’est heurtée à un très fort sentiment de déclassement et à une baisse du pouvoir d’achat. Cela a été un boulet pendant tout le quinquennat. Il faut donc considérer qu’une politique de recrutement aujourd’hui ne peut se faire qu’en tenant compte de cette dimension. Et qu’il y a des arbitrages à faire entre créations de postes et revalorisations dont on ne voit pas bien comment ils seront faits dans le programme qui nous est présenté.
Mais l’histoire nous montre aussi qu’il ne suffit pas de mieux payer les enseignants pour qu’ils fassent leur métier autrement et de manière plus enthousiaste.  C’est ce qui a été raté en France avec la “revalo” de 1989 où la lutte syndicale a fait un préalable de l’augmentation de salaires sans qu’il y ait au final  de réelles contreparties et évolutions. .
Le salaire, s’il est un élément de la considération de la société à l’égard de ses enseignants, ne peut, me semble t-il, à lui seul permettre une transformation du métier d’enseignant.  On se garde bien ici d’aborder la question d’une (re)négociation du statut et des missions des professeurs, tout comme la revalorisation de l’ensemble de la profession. Seuls les enseignants travaillant en ZEP recevraient une prime (ce qui, au passage, suppose aussi une remise en chantier du système de mutation)
Par ailleurs, recruter de nouveaux enseignants (même mieux payés) se heurte aussi à un problème « mécanique » En effet, le “vivier” dans lequel on peut puiser (actuellement niveau bac + 4)  n’est pas extensible à l’infini. On peut même dire que, malgré la reprise des inscriptions au concours, on est dans une situation de quasi-pénurie. Cela pose donc aussi le problème du niveau de recrutement qu’on se garde bien d’aborder tout comme la question de la formation qui n’est évoquée que de manière allusive.


Autonomie : quelle autonomie ? Celle des équipes ou des managers ?
« Nous donnerons plus d’autonomie aux équipes éducatives »
L'autonomie est un mot piégé. S'il s'agit de donner aux acteurs de terrain les moyens de s'organiser comme ils l'entendent pour atteindre des objectifs nationaux, cela peut être positif, s'il s'agit de mettre en compétition des établissements pilotés par des chefs d’établissements managers pour faire du ranking grâce à des tests standardisés, c’est une autre affaire...
La gouvernance de l’Éducation Nationale est l’angle mort de la refondation et on sait que c’est un sujet porteur de conflits. On l’a vu avec la réforme du collège où il était (un peu) abordé. Chez les enseignants, on fait souvent appel, comme une incantation, aux principes républicains pour réaffirmer le principe d’“égalité Républicaine” qui serait menacé par l’autonomie des établissements, vue comme une dérive managériale et libérale. C’est donc oublier que l’autonomie peut être aussi celle des équipes qui apportent des solutions propres au contexte dans lequel elles se trouvent, mais dans le respect d’un cadre national définissant clairement les objectifs et les finalités du système éducatif. Une école plus efficace, c’est peut-être une école qui est plus claire sur les finalités et plus souple localement sur les procédures et les dispositifs à mettre en œuvre pour y parvenir. C’est ainsi qu’on pourrait plus responsabiliser les établissements et les équipes en liant une partie des dotations à des objectifs sociaux de réduction des inégalités. Le projet d'Emmanuel Macron ne dit pas assez clairement quelle est sa conception de l'autonomie. 
Pour aller plus loin sur ce sujet, on peut voir  les difficultés actuelles face aux réformes comme la résultante de deux facteurs. D’abord, une conception très jacobine du pilotage : il faut définir une politique « juste », puis la faire appliquer pour corriger un monde réel dont on souligne les dysfonctionnements. Dans cette logique, on tend à surestimer les pouvoirs de l’Etat, et l’on se méfie des acteurs locaux au lieu de s’appuyer sur eux. D’autre part, on a aussi une survalorisation de la rupture politique : on prétend reconstruire d’urgence par rapport à un état antérieur excessivement décrié, et du coup on s’inscrit dans un temps court qui ne permet pas d’agir en profondeur. On oublie qu’une réforme ne vaut qu’à la mesure de l’adhésion qu’elle rencontre et de son appropriation par les acteurs, ce qui nécessite du temps. Or, ici on semble vouloir déconstruire. 
Le système éducatif français est aussi marqué par une forte hiérarchie et la multiplication des statuts. Cette bureaucratie contribue ainsi à la déresponsabilisation des acteurs et est donc peu propice à l’innovation et aux expérimentations. Faire évoluer la gouvernance de cette énorme machine qu’est l’Éducation Nationale ce serait aussi  sortir du fantasme des “bonnes pratiques” et autres procédures décidées du sommet et qui redescendrait impeccablement jusqu’à chaque classe et chaque élève. Ici ce fantasme semble rester présent. 
En tout cas, on aimerait vraiment que cette question de la gouvernance soit abordée sérieusement dans les programmes éducatifs des candidats.


La réforme du Bac (et du lycée ? )
Dans les articles récents (et déjà dans le discours de Lille), la proposition concernant le primaire occupe l’essentiel de l’espace. Toutefois, on indique que, pour financer ces postes, le candidat compte redéployer des moyens et agir sur la « correction des inefficacités du système actuel, notamment le coût du baccalauréat ».
Comme nous l’avons vu plus haut, le secondaire coûte plus que le primaire. Quant au baccalauréat il coûterait entre 58 et 100 millions d’euros selon les différentes estimations (voire 1,5 milliards si on compte les journées perdues).
Le baccalauréat est donc toujours un « monument national » (selon l’expression de Jack Lang) mais aussi une énorme « usine à gaz ». Comme le rappelle nos journaux chaque année, c’est un « miracle d'organisation » toujours sur le fil pour les services de l'éducation nationale : pas moins de 63 séries (dont 54 pour le seul bac pro), 4 000 sujets (dont 40 % de secours), 4 millions de copies à corriger, plus d'un million d'épreuves orales, 4 052 lycées centres d'examen en France, 71 à l'étranger, le tout sous l'œil vigilant de 139 733 examinateurs et correcteurs...
Mais on ne s’attaque pas facilement à un “monument national”... Les Français y sont attachés et notamment parce qu’il constitue un des derniers rites de passage dans notre société. La proposition de réduire le nombre d’épreuves est un moyen de rénover tout en préservant la façade du bâtiment. Des études ont montré que la prédicabilité de la réussite au baccalauréat était forte avec quatre épreuves seulement. Mais il reste à créer les conditions d’un contrôle en cours de formation rigoureux (et pas d’un contrôle continu).
La réforme du Bac permettrait-elle de faire des économies ? Ce n’est pas certain. On notera qu’il n’y a pas vraiment de réflexion sur une éventuelle réforme du lycée avec ses très nombreuses options, séries et filières dont plusieurs rapports ont montré le coût très élevé et le caractère peu efficace. La prudence, ici, tient lieu de politique.


Allo, ne coupez pas !
Sur quoi se sont focalisés les commentaires depuis l’annonce de ce programme ? Sur l’interdiction du téléphone portable à l’école primaire et au collège...
Avant de discuter de la pertinence ou non de cette mesure, on peut se poser la question du niveau d'importance de cette proposition (qui figure en 2ème position dans la plaquette du programme) par rapport à des questions comme l'autonomie, la priorité au primaire ou même la réforme du bac... On est loin du “projet” et même du programme avec cette mesure qui donne l’impression d’un catalogue disparate.
Sur le fond, on peut considérer que cela soulève la question de l’attention des élèves. Mais on notera que cette interdiction existe déjà dans les règlements intérieurs. Pour quelqu'un qui prône l'autonomie aux équipes, faire comme si elles n'avaient pas édicté et expliqué de règles à ce propos comme s'il valait la peine de décider une interdiction généralisée dans l'enceinte des établissements (et pas seulement en classe) depuis Paris semble contradictoire. Tout comme il est contradictoire d’avoir un discours moderniste sur le développement du numérique et interdire à l'école l'outil numérique le plus facile d'accès. Enfin, on peut imaginer, comme le font de nombreux enseignants, un usage “raisonnable” et raisonné de ce qui reste un outil parmi d'autres.
L'interdiction du portable apparait alors plus comme  un signe "rétro" qui ne coûte pas cher : interdisons aux élèves une pratique que les adultes, dès lors qu'ils ont le choix, ne s'interdisent guère.  Ça donne une image d’autorité et de référence nostalgique à une “école d'hier” si prisée dans les débats fantasmés sur l’école. Cela ressemble plutôt à une mesure  démagogique ou destinée à faire diversion.
Curieusement sur la page Éducation du site de En Marche, à aucun moment il n'est mentionné cette histoire de portable... Et cette page de site est bien plus intéressante que le livret qui a été mis en ligne (et dont j'ai extrait la page sur l'éducation) et les commentaires qui en ont découlé...
Mais surtout, on voit là avec cet exemple, comme avec le détricotage de la réforme du collège ou des rythmes, l’expression d’une stratégie politique, certes pensée et même calculée, mais qui tend à faire perdre au “projet” sa cohérence d’ensemble.
En marche”, mais avec des pas en avant et des pas en arrière...


Philippe Watrelot



Ajout du 18/03/17 : Je participerai à un débat organisé à Paris par En Marche, le lundi 20 mars à 19h15 sur le thème de l'Éducation. Je débattrai notamment avec Cédric Villani et bien sûr toutes les personnes présentes.
Ai-je besoin de préciser après la lecture de ce billet, que ma participation à cette table ronde ne doit pas être considérée comme un soutien?
Je me rends là où on m'invite à parler d'éducation et j'y porte mes analyses et mes idées.



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